Durant la dernière décennie du xixe siècle, le vignoble charentais est sur la voie de la reconstitution, alors que le contexte viticole national se dégrade. La surproduction de vins et d’alcools déclenche de violents mouvements sociaux dans certains milieux agricoles français. Le protectionnisme commercial et les tensions politiques internationales enlèvent les perspectives de reprises économiques pour les nouvelles terres plantées en vigne. La Première Guerre mondiale fait chanceler les assises viticoles par le manque de bras et la faiblesse de la production et des débouchés. Au lendemain du conflit, les difficultés économiques et politiques liées aux soldes des années terribles limitent toutes les chances de renaissance commerciale.

Le choc de la Seconde Guerre mondiale repousse à nouveau le retour à la prospérité commerciale. Il faut attendre les années 1960, pour constater une spectaculaire reprise des ventes de cognac et s’apercevoir des dangers d’une assise trop étroite de la production, le vignoble charentais gagne plusieurs milliers d’hectares pour répondre à la demande. Quelques années plus tard, l’expansion des surfaces plantées est remise en cause par les conséquences des chocs pétroliers. La croissance commerciale devient chaotique mais des records historiques d’expédition sont atteints.

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Le vignoble charentais sort d’une longue crise qui pouvait lui être fatale. Les vins transformés en eaux de vie subissent la forte concurrence d’alcools de substitution. Après plusieurs décennies menaçantes, la réputation du cognac semble intacte, la production peut repartir. La consommation des eaux de vie nouvelles est en recul par la qualité souvent décevante des fabrications durant la crise du phylloxéra, la demande s’est orientée vers des produits longuement vieillis en fûts de chêne.

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Grâce au greffage sur plants américains, le phylloxéra est vaincu dans les Charentes et les plantations  reprennent. Les superficies progressent à la fin des années 1890 et gagnent 14 000 ha de 1905 à 1914, le vignoble couvre ainsi 74 000 ha à la veille de la guerre. Les premiers cantons viticoles se répartissent désormais sur les terres humides du Pays bas, au nord de Cognac et de Jarnac, secondairement sur les terrains argilo siliceux de la Double saintongeaise de Montlieu et de Montguyon. L’implantation des vignes porte l’empreinte de la lutte contre le phylloxéra. Les terres calcaires jadis viticoles rencontrent de nombreux problèmes de replantations mais la recherche permet la découverte de nouveaux porte-greffes grâce à l’hybridation encouragée par les travaux de Millardet.

A partir de 1900, les récoltes de vin dépassent enfin les 2 millions d’hl. Les expéditions de cognac restent inférieures à 240 000 hl de 1890 à 1910 et le prix des eaux de vie est descendu à 150 F/hl, le cours des années 1860. Les marchés sont très instables et les envois en bouteilles supplantent les ventes en fûts.

Le contexte international n’est pas favorable au grand commerce, le protectionnisme est de rigueur et les fabrications industrielles nationales de boissons alcoolisées sont favorisées. Au Royaume-Uni, la production de whisky progresse de 20 %. Néanmoins, les ventes Hennessy remontent de 35 200 à 41 600 hl de 1890 à 1913. Grâce à son action dans les replantations, les achats d’eaux de vie de la maison de négoce cognaçaise progressent ; les efforts de publicité à Londres portent leurs fruits, le marché anglais représente plus de 28 % de ses expéditions. Malgré le protectionnisme outre-Atlantique, les exportations Hennessy reprennent au début du siècle en Amérique, Asie et Océanie. En revanche, les expéditions de cognac en France et dans le reste de l’Europe régressent. La consommation de boissons alcoolisées n’est pas en baisse mais repose sur des assises très diversifiées. Les alcools de fruits sont en plein développement comme les fabrications industrielles à base de grains et de betteraves à sucre. La lenteur de la reconstitution des superficies viticoles et l’installation de populations poitevines et limousines encouragent l’élevage laitier. Dans l’attente de jours meilleurs, les agriculteurs découvrent les bienfaits d’une autre économie agricole à partir de l’élevage bovin. De 1880 à 1913, les effectifs bovins doublent dans les Charentes et ceux des vaches laitières triplent.

Sur la majeure partie des campagnes charentaises, l’élevage laitier remplace la vigne. Les effectifs de vaches laitières de l’Aunis et de la Saintonge sont multipliés par dix de 1880 à 1929.  Grâce au chemin de fer et à la mise au point du wagon frigorifique, les livraisons de beurre en mottes gagnent la capitale et les grandes villes régionales. Dès 1885, Edmond Boutelleau ouvre près de Barbezieux, une laiterie et une fromagerie. Les laiteries remplacent les distilleries sur les anciennes terres viticoles. Pour un éleveur, le choix de la production laitière permet d’obtenir une recette annuelle de 300 F par vache, une étable de quatre têtes de bétail dégage un financement suffisant pour acheter une moissonneuse-lieuse. Le beurre et le fromage concurrencent directement le cognac, l’économie charentaise va-t-elle basculer ?

Au début du xxe siècle, la production de vin en France devient très excédentaire et contrôlée, en particulier dans le Midi, par de grands domaines laissant peu de place aux petits vignerons. Reposant en majeure partie sur les hybrides américains, les vins du Languedoc légers et peu alcoolisés inondent le territoire national. En un demi-siècle, le prix du vin est passé de 35 F à moins de 4 F l’hectolitre.  Le marché est aussi abreuvé de vins fabriqués qui avaient permis de résoudre la pénurie à l’époque du phylloxéra. Les vins de raisins secs de Smyrne et de Corinthe, les vins de « sucre » élaborés à partir du sucre de betterave… sont très recherchés par les négociants. La matière première pour entreprendre la distillation ne manque pas, s’ajoutent les fabrications concurrentes à partir de vins d’Algérie, d’Italie et d’Espagne ; les importations de rhum et de marcs renforcent l’état pléthorique de l’offre. En 1903, les betteraviers du Nord très influents à l’assemblée nationale obtiennent la diminution des taxes sur le sucre de betterave. Alors, la situation devient explosive dans les régions viticoles méridionales. En 1907, les députés acceptent de créer une commission parlementaire et d’appliquer la loi votée en 1905 sur la répression des fraudes. La politique répressive de Clémenceau débouche aussi sur la prise de mesures gouvernementales pour assainir la situation viticole.

Dans les Charentes, l’indifférence n’est pas totale. Depuis 1887, existe le syndicat des Négociants du Rayon de Cognac dirigé par E. Camus. En 1900, naît le Syndicat de Défense du Commerce des Eaux de vie de Cognac, 122 maisons de négoce s’engagent à repousser la concurrence des autres alcools. En 1907, Laporte-Bisquit, négociant et ancien sénateur, en occupe la présidence. Les négociants s’investissent dans la vie publique comme maires, conseillers généraux, sénateurs et députés. Depuis 1901, le contexte national de surproduction explique la faiblesse du prix du vin charentais, 8 F/l’hl et la tendance est à la baisse. Heureusement, la destination principale des vins charentais repose sur la distillation et non la consommation. Dans le Cognaçais, la production de vin est loin de s’élever : 2,5 millions d’hl en 1905 et 592 000 hl en 1910. Les négociants très impliqués dans la vie politique nationale et départementale maîtrisent bien un monde viticole peu nombreux. Déjà, conseiller général de Segonzac en 1901, James Hennessy, député, est brillamment réélu en juillet 1907 sous l’étiquette « Républicain de Progrès » face au radical Sancerne. Dans les Charentes, les récoltes irrégulières ne permettent pas de reconstituer des stocks d’eaux de vie suffisants, elles sont très entamées par la longueur de la crise du phylloxéra. Les gelées des mois d’avril-mai 1907 dans le Cognaçais invitent à la prudence. De 1907 à 1913, la production annuelle de cognac oscille autour de 88 000 hl. Les réserves atteignent deux années de vente. Les exportations plafonnent à 120 000 hl et la consommation intérieure reste inférieure à 40 000 hl… En 1907, la révolte du Midi n’est pas uniquement contre la surproduction de vin mais contre l’Etat qui ne prend pas les mesures nécessaires pour lutter contre la fraude. Dans les Charentes, les eaux de vie sont de meilleure qualité que sur le reste de l’espace national, elles peuvent satisfaire une clientèle plus exigeante, le cognac possède déjà une importante notoriété confirmée à la convention de Vienne de juillet 1907.

Néanmoins, les révoltes méridionales vont profiter indirectement aux vignerons et au négoce charentais par les décrets du gouvernement de mai 1909 définissant l’appellation cognac. Pour le vignoble charentais fraîchement reconstitué, la reconnaissance est déterminante : « les eaux de vie de Cognac ou eaux de vie des Charentes sont exclusivement réservées aux eaux de vie provenant uniquement des vins récoltés et distillés sur les territoires bien définis de la Charente Inférieure, de la Charente, des Deux-Sèvres et de la Dordogne ». Les vins ne donnent pas droit à l’appellation cognac qui est reconnue ainsi que ses limites ; de nouvelles cartes sont publiées pour tenir compte de la mesure. Par la suite, des textes vont compléter le mode de distillation et le choix de l’alambic. Le climat reste tendu autour des années 1910.

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