Après le décollage spectaculaire des ventes dans les années 1780, la Révolution et l’Empire restent des périodes instables pour le commerce des eaux de vie. La Restauration représente des années de transition, les expéditions reprennent sous la Monarchie de Juillet et décollent vraiment sous le Second Empire. Les surfaces plantées gagnent plus de 50 000 ha en un demi-siècle, franchissent les 230 000 ha à la veille de la crise de l’oïdium, elles représentent 10 % des étendues nationales. La spectaculaire réussite commerciale encourage les bouilleurs de cru à cultiver la vigne et transforme la vie agricole. Les eaux de vie charentaises s’appellent désormais du cognac.

Le succès commercial profite d’abord au port de La Rochelle et à son arrière-pays. La Sèvre Niortaise et la Charente deviennent aussi de remarquables voies d’échanges et de diffusion de la vigne. Aux côtés des récoltes de vins, les céréales représentent un complément de revenus essentiels et l’élevage seulement un appoint. La fondation du port de guerre de Rochefort vers 1670 puis du port de commerce à l’extérieur de l’arsenal en 1775 et la création de la fonderie de Ruelle permettent l’amélioration des conditions de navigation sur la Charente. Les surfaces en vigne progressent le long de l’axe fluvial et tendent à détrôner celles de l’Aunis, du Poitou et des îles. Le perfectionnement de la distillation des vins met en valeur les productions cognaçaises.

LES ETENDUES EN VIGNE PAR CANTON DANS LES CHARENTES
ET LE SUD DES DEUX SÈVRES A LA VEILLE DE LA REVOLUTION

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A la veille de la Révolution, le vignoble de 180 000 ha porte encore les empreintes d’une forte implantation des siècles passés. Autour de La Rochelle et dans l’île de Ré, la densité plantée monte à plus de 50 ha au km². Sur le plateau calcaire de l’Aunis, à La Jarrie, elle est comprise entre 40 et 50 ha au km², un paysage de monoculture s’est installé sur les groies pierreuses. Des densités sont encore importantes dans le triangle Cognac – Saintes – Saint-Jean-d’Angély en atteignant de 20 à 29 ha/km². Au total, le vignoble occupe toutes les terres pauvres de l’Aunis, du Poitou et de la Basse Saintonge mais son extension vers l’Angoumois est bien engagée. Sur le marché londonien, les vins et surtout les eaux de vie de Cognac s’affirment face à la concurrence et relèguent les alcools industriels. La signature d’un traité de libre échange en 1786 déclenche une forte croissance des exportations qui montent à 94 000 hl en 1789. Le succès commercial déjà sensible depuis plusieurs décennies précipite l’ouverture de maisons de négoce en Angoumois.

Après la fondation de la maison Augier en 1643, Bouniot fait le commerce des eaux de vie dès 1704 ; les Britanniques s’installent également  à Cognac pour profiter de l’aménagement de la Charente et de la proximité d’un vignoble de qualité : Martell en 1715, Hennessy en 1765… A Jarnac, sur le fleuve, est fondée en 1763 la maison Ranson&Delamain. Dans l’intérieur des terres, Rémy-Martin et Gautier profitent de la route postale Bordeaux-Paris par Aigre. Les meilleures conditions de navigation sur la Charente et le développement des ports d’estuaire isolent l’axe charentais de l’Aunis et du Poitou. Il s’affirme par rapport au Bordelais trop spécialisé vers les vins. Cognac devient un important centre commercial devançant Jarnac, la capitale du cognac structure le marché des eaux de vie et favorise l’implantation de nombreux ports de transit jusqu’à Angoulême. Les troubles de la fin du siècle brisent le bel élan commercial.

Durant plusieurs décennies, les expéditions deviennent irrégulières et souvent dérisoires, mais elles résistent. La consommation anglaise d’alcool se maintient entre 70 000 et 120 000 hl de 1789 à 1802 malgré un net recul en 1795 et 1796. La désorganisation de la France a des conséquences sur les échanges mais sous le Directoire et de début de l’Empire, les activités progressent. La consommation anglaise retrouve son niveau d’avant la Révolution. La guerre reprend en 1803, de nouvelles entraves au commerce apparaissent avec le blocus continental en 1806. L’Angleterre interdit le commerce des marchandises provenant de tous les ports entre Brest et Hambourg, même aux navires neutres. Napoléon répond par les décrets de Berlin, toutes les correspondances avec l’Angleterre sont interdites. De nouvelles restrictions sont prises de part et d’autre, il faut disposer de licences d’importations. A la fin de l’année 1806, le commerce avec l’Angleterre est ainsi interrompu en dehors des licences. La maison Martell exploite cet avantage et joue un double jeu avec son nom britannique. Elle a ainsi le droit de faire du commerce, mais n’est pas à l’abri de voir ses cargaisons retenues dans le port de Charente. En octobre 1808, les navires « Katty et Mariana » avec chacun 314 tierçons sont immobilisés par la douane de Charente jusqu’à l’intervention du préfet. Des procédés permettent aussi de contourner la mesure en utilisant une maison neutre qui réclame sa cargaison et le gouvernement français doit s’incliner. Des membres de la famille Martell passent de longs séjours en Angleterre pour leurs affaires et obtiennent des autorisations d’importations et même de commercer avec les Etats-Unis. De 1803 à 1810, la consommation d’eaux de vie en Angleterre est supérieure à 100 000 hl, puis tombent à moins de 20 000 hl de 1811 à 1814. La contrebande est aussi très active ; la fabrication des futailles s’adapte, des « quarts » de 50 litres abandonnés sur les côtes anglaises à la fin de la nuit sont récupérés par des mains expertes. Les îles de Jersey et de Guernesey constituent aussi de belles étapes pour le commerce illicite. Le blocus et les guerres impériales font chuter les expéditions charentaises à 16 500 hl en 1812. Les campagnes militaires enlèvent aussi des milliers de bras dans les campagnes viticoles.

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Les relations commerciales s’améliorent après 1815 mais restent tributaires des objectifs politiques anglais. En 1824, sur les 106 000 hl exportés, 78 000 hl gagnent les entrepôts des ports de Londres et de Liverpool. Deux ans plus tard, l’augmentation de 20 % des taxes précipite la chute des importations. La consommation anglaise se porte sur le rhum et le british brandy à base de grain dont la production est multipliée par sept en huit ans. Jusqu’à 1840, les ventes restent très irrégulières et plafonnent à 150 000 hl.

Sous la Restauration, le vignoble de la Saintonge et de l’Angoumois s’adapte aux nouvelles conditions économiques. Grâce à leurs bois, sur les cantons de Gémozac et de Cozes, les surfaces plantées doublent, ils distillent déjà 58 % de leurs récoltes. Avec la métallurgie de l’Angoumois et l’arsenal de Rochefort, la demande en bois explose et la concurrence entre les utilisateurs devient rude. Pour la distillation, les cantons forestiers occupent une position enviée. Les autres importent de plus en plus de charbon anglais. Vers 1830, la récolte moyenne atteint 3 à 4 millions d’hl et les rendements se rapprochent de 30 hl/ha. Les vins blancs sont davantage brûlés pour répondre à la demande extérieure.

Au total, les étendues en vigne arrivent à près de 240 000 ha et les ventes montent à 213 000 hl en 1849 à la veille de la crise de l’oïdium.

Durant la première moitié du XIXe, les ouvertures de maisons de négoce se multiplient d’Angoulême à Saintes. En 1819, Alexandre Bisquit construit ses premiers chais sur les rives de la Charente à Jarnac. En 1828, Charles Albert Planat fonde la maison « Planat et Cie » à Cognac et ses descendants occuperont des fonctions municipales. La Société Vinicole avec Salignac réalise ses premiers chais de stockage et crée sa marque en 1838. Vers 1860, des dizaines de maisons se lancent dans le commerce, Caminade&Cie, Hardy…. A Jarnac, la même année commence l’implantation d’un bourguignon : Gallois. Douze ans plus tard, une famille du Jura spécialisée dans le négoce à Bercy rachète l’entreprise qui deviendra Courvoisier. Des dizaines de sociétés s’implantent le long de la vallée de la Charente. Les Britanniques sont aussi de retour et créent leurs propres sociétés, ainsi que des Allemands. A l’extérieur de la capitale du cognac, des bouilleurs tentent l’aventure commerciale, Croizet à Saint-Même-les-Carrières à partir de 1805. En 1847, Brugerolles apparaît à Matha et Gautret à Jonzac. En 1849, la création de l’Union des Propriétaires de Vignobles à Barbezieux par Edmond Boutelleau correspond déjà aux désirs de vouloir s’affranchir du grand négoce… Au cours du siècle, les créations sont nombreuses et les disparitions restent fréquentes.

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