``Auteur Jacques Baudet. Historien``

Napoléon III et les Charentais

Si j’en suis venu à ce sujet et à cette étude, c’est que mes recherches en histoire régionale m’ont conduit à m’interroger sur cette vénération très forte et très particulière des populations des deux départements charentais, surtout en milieu rural, pour l’empereur Napoléon III. Ce n’est pas exceptionnel car j’ai retrouvé aussi en Alsace, où j’ai des attaches par ma belle-famille, des traces anciennes d’une sorte de culte, comme en pays charentais, à l’empereur Napoléon III, dont on retrouve le souvenir par des bustes, des tableaux, encore aujourd’hui dans les maisons alsaciennes. Le dessinateur Hansi (Jean-Jacques Walck, de son vrai nom) a peint des vieux soldats alsaciens arborant leurs décorations françaises et bravant ainsi le gendarme allemand, symbole de l’annexion de l’Alsace par l’empire allemand, après 1870, ou encore des intérieurs traditionnels alsaciens où trône le portrait de l’empereur déchu ! Je fais surtout référence au livre Mon Village, écrit et illustré par Hansi.

Il n’empêche. Victor Hugo, plus que la défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, a beaucoup contribué à façonner dans les esprits la légende noire de Napoléon III. Exilé à Bruxelles puis à Jersey et à Guernesey, après sa vive opposition au coup d’Etat du 2 décembre 1851, Victor Hugo s’est acharné, avec hargne et pugnacité, à rabaisser l’empereur, l’appelant ironiquement «Napoléon le Petit», l’opposant ainsi à Napoléon Ier, son oncle, empereur des Français de 1804 à 1815. Ses ouvrages discréditant Napoléon III n’ont pas manqué. Citons : Napoléon le Petit, Les Châtiments, Histoire d’un crime, le tout écrit dans les années 1852-1853, le dernier ouvrage du genre Histoire d’un crime n’étant publié qu’en 1877.

La IIIe République qui avait besoin de se démarquer du régime précédent, le Second Empire, n’a pas manqué de célébrer à la fois l’opposant politique et le poète au comble de sa gloire, en 1882, mis immédiatement au Panthéon, après sa mort, en 1885 et des funérailles nationales. C’était là sans doute la juste récompense des Républicains au grand poète certes mais aussi à celui qui s’était attaché avec ténacité et détermination pendant près de vingt ans à discréditer Napoléon III, son régime et son action politique.

Plus tard, les programmes scolaires de la IIIe République qui ont donné une place d’honneur à la poésie hugolienne, ont fait le reste continuant de la sorte à accréditer dans les esprits le souvenir d’un tyran mégalomaniaque s’effondrant lamentablement dans une guerre mal préparée et qui, plus est, a entraîné dans sa chute l’annexion par l’ennemi prussien d’une partie du territoire national…

Par ailleurs, ce malheureux Napoléon III a l’inconvénient de s’intercaler dans l’histoire de France entre deux républiques, l’une qu’il est accusé d’avoir renversée, l’autre qui s’est construite sur les décombres de son règne !

Alors pourquoi malgré tout, les Charentais ont-ils été passionnément bonapartistes tant pendant le règne de Napoléon III qu’après son exil et sa mort en 1873 ? Nous allons donc étudier successivement :

– d’abord, les Charentais et l’accession au pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte pour les années 1849 à 1852.

– ensuite, les Charentais et le Second Empire, de 1852 à 1870, et plus particulièrement les effets du traité de commerce de 1860 et les incidents de 1868 opposant les bonapartistes et les cléricaux royalistes.

– enfin, les Charentais, fidèles envers et contre tout au souvenir napoléonien, après 1870.

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   On a dit que si Louis-Napoléon Bonaparte avait été élu avec succès en 1849 à la présidence de la République, c’est qu’il était un inconnu portant un nom connu ! Il est vrai que dans sa campagne électorale, il a été très discret sur sa vie publique qui avait été jusqu’alors une série d’échecs. Aussi évoquons rapidement ce qui a été sa vie avant de voir comment s’est manifestée l’adhésion des Charentais des deux départements à sa personne.

Né le 21 avril 1808, Louis-Napoléon Bonaparte n’a donc que 41 ans quand il entre au palais de l’Elysée comme Président de la République. Il est le fils de Louis Bonaparte, roi de Hollande, et d’Hortense, fille du premier mariage de Joséphine Tascher de La Pagerie avec le général de Beauharnais, guillotiné sous la Révolution. Ce mariage arrangé par Napoléon Bonaparte n’a pas été heureux. Enfant d’un couple séparé, le jeune Louis-Napoléon a été élevé par sa mère à Arenenberg, au bord du lac de Constance, en Suisse. Il a appris à parler plusieurs langues : l’allemand, l’anglais et l’italien en plus du français. Mais toute sa vie, il a parlé le français avec une pointe d’accent allemand. Il a donc reçu une éducation soignée par ses précepteurs et ses études dans le gymnasium d’Augsbourg en Bavière et à l’école militaire de Thoune en Suisse.

Il a eu comme professeur d’histoire le célèbre Ernest Lavisse, devenu républicain sur le tard, comme Victor Hugo ! Il a eu surtout, comme précepteur, Philippe Le Bas, le fils d’un ami de Robespierre et dont la mère était la sœur de Le Play, le menuisier qui hébergeait Maximilien Robespierre. Le Bas était par ailleurs franc-maçon et républicain. Si l’on ajoute l’influence républicaine de Le Bas à l’influence de sa mère, royaliste par éducation mais ayant épousé la cause bonapartiste, on comprend mieux les ambiguïtés de la pensée et les engagements du jeune Louis-Napoléon. Il en est lui-même très conscient puisqu’il écrit en 1834 : « Je sais que je suis tout par mon nom, rien encore par moi-même, aristocrate par naissance, démocrate par nature et par opinion, fêté par les uns pour mon nom, par les autres par mon titre…»

En 1831 – il a alors 23 ans – il participe avec son frère parmi les carbonari à une insurrection dans la Romagne. Si les troupes pontificales sont obligées d’évacuer Bologne, par contre, les deux frères Bonaparte y sont accueillis en héros ! En 1832, à la mort du duc de Reichstadt, l’Aiglon, le fils de Napoléon Bonaparte et de Marie-Louise de Habsbourg, il devient le chef de la dynastie Bonaparte. Dans le même temps, élève de l’école militaire de Thoune, il publie un Manuel d’artillerie à l’usage des officiers de l’armée helvétique.

Etonnant parcours d’un jeune homme corse par son père, martiniquais par sa mère et vivant en Suisse en exil alors qu’il est français !… Sa mère, « la reine Hortense », meurt en 1837. Le corps de la défunte est transféré à Rueil-Malmaison pour être enterré auprès de Joséphine, sa mère, morte en 1814. Le comte et général de Flahaut (1785-1870), ancien aide de camp de Napoléon Ier et amant de Hortense, ainsi que le fils adultérin, né de leurs amours, le futur duc de Morny (1811-1865), demi-frère de Louis-Napoléon, assistent aux obsèques mais pas Louis-Napoléon, interdit de séjour en France…

Et pour cause ! En octobre 1836, il a essayé de soulever la garnison de Strasbourg ce qui lui vaut l’exil aux USA puis à Londres. En 1840, il récidive et tente un coup de main à Boulogne. Il échoue et, cette fois-ci, il est arrêté et incarcéré au fort de Ham. Il utilise ce séjour forcé pour écrire un ouvrage d’inspiration socialiste L’extinction du paupérisme. Profitant des travaux dans la prison, il parvient à échanger ses vêtements avec ceux d’un maçon du nom de Badinguet pour prendre la clé des champs le 25 mai 1846. Ce nom de Badinguet lui est resté il a été ensuite attribué à ses partisans !

L’avènement de la IIe République, le 25 février 1848, et plus encore les émeutes de juin 1848, avec des risques de révolution sociale, confortent sa position auprès des partisans de l’ordre. Il revient donc en France et intensifie sa propagande. Sans argent et sans prestige a priori, sorti de prison, deux ans plus tôt, il est vrai comme prisonnier politique et non de droit commun, il se présente pourtant aux élections dans plusieurs départements pour être élu député à l’Assemblée Constituante. Il est élu dans plusieurs départements : la Seine, la Moselle et la Charente-Inférieure entre autres.

Il a déclaré sa candidature au dernier moment et cependant il a eu un tel succès que les autorités s’en sont inquiétées ! Dans l’arrondissement de Saint-Jean d’Angély, six cantons sur sept lui donnent 80 à 90 % des voix. Des bulletins sont distribués massivement par un comité bonapartiste animé par la nièce du comte Régnault de Saint-Jean d’Angély, ancien ministre de Napoléon Ier, proscrit par les Bourbons, mort en 1819. Dans une lettre au préfet, datée du 6 juin 1848, le commissaire de Saintes fait part de son émoi : « Les habitants des campagnes ont dit publiquement qu’ils étaient las de la République (pourtant proclamée seulement trois mois plus tôt, le 25 février !), qu’ils voulaient un seul chef, que l’empereur Napoléon avait mis fin à la première République et qu’ils nommaient son neveu dans l’espoir qu’il en ferait autant de celle-ci. »1

C’est qu’en effet certains propriétaires craignent les débordements de 1793: ça et là, il y a des paniques collectives comme la Grande Peur de juillet 1789. Suite à des rumeurs, on fait sonner le tocsin dans quelques villages en Charente-Inférieure et la Garde Nationale est mobilisée pour intervenir. Finalement, on accuse les prêtres et les nobles d’être à l’origine de ces rumeurs hostiles à la République. En Charente, ce soupçon est vraisemblable car des prêtres ayant parlé en chaire contre la République sont déplacés par l’évêque pour calmer les esprits. A Saint-Amant-de-Boixe, à défaut de pouvoir s’emparer du curé hostile à la République, parti se réfugier à Angoulême, la foule le pend en effigie !

Il y a aussi autre chose pour mobiliser les paysans contre le nouveau régime politique : il s’agit de l’impôt des 45 centimes par Franc exigé par le gouvernement provisoire qui suscite le mécontentement. Augmenter les impôts pour justifier les Ateliers Nationaux voulus par Louis Blanc, revient aux yeux de nos paysans charentais « à payer des chômeurs à ne rien faire » et cela suffit à expliquer de violentes réactions utilisées naturellement par les comités bonapartistes très actifs en pays charentais ! Et cela profite à Louis-Napoléon Bonaparte qui promet de supprimer cet impôt des 45 centimes !

Fort de son succès aux élections à l’Assemblée Constituante, Louis-Napoléon Bonaparte décide de se présente aux élections présidentielles, toujours au suffrage universel masculin, alors que le suffrage était censitaire (selon ce que l’on payait en impôt) sous la Monarchie de Juillet. Dans les deux départements charentais, les agents bonapartistes cherchent à mobiliser les électeurs ruraux. La presse locale suit plus tardivement par une proclamation en faveur du candidat bonapartiste, le vendredi 8 décembre 1848, les élections ayant lieu les dimanche 10 et lundi 11 décembre 1848 : « N’oublions pas qu’au milieu de nos malheurs et de notre détresse, le nom du grand empereur s’est fait entendre tout à coup, d’un bout à l’autre de la France, comme un signe de ralliement contre l’ennemi commun. C’est sans doute la voix de Dieu qui a parlé : il veut la fin de nos maux. Charentais, nommons président de la République le neveu de celui qui rétablit l’ordre et fit cesser l’anarchie de notre pays. » Il s’agit là d’un article publié dans Le Charentais, principal journal alors en Charente. On peut trouver un écho semblable dans les journaux de Charente-Inférieure.

En Charente, pour 111 328 inscrits et 95 027 votants, il y a eu 90 360 voix en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte, les autres voix, 4 667 seulement, se portant sur les autres candidats : Ledru-Rollin, Cavaignac, Lamartine, Garnier-Pagès. Si la Charente a donné 95 % des suffrages au candidat Bonaparte, la Charente-Inférieure en a fourni 86 % ce qui reste un des meilleurs résultats pour l’ensemble du pays qui a voté en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte à une écrasante majorité. Pourtant il convient de souligner que les départements charentais ont donné les plus fortes proportions plus qu’ailleurs en France en faveur du neveu de l’empereur ! Il y a eu d’autres départements à voter à plus de 90 % : la Somme, la Creuse, la Dordogne et les Hautes-Pyrénées. Par contre l’ouest (Finistère et Morbihan) et le sud-est (Var et Bouches-du-Rhône) ont fait les plus mauvais scores.

Dans une lettre à son supérieur hiérarchique, le préfet de la Charente-Inférieure, le sous-préfet de Saintes a donné les raisons de ce ralliement enthousiaste des populations charentaises à Louis-Napoléon Bonaparte : « Tout le monde sait la popularité du nom de Napoléon dans la Charente-Inférieure. Ce sentiment n’est pas à la surface de ce pays ; il y a de vieilles et fortes racines et il le couvre efficacement contre les atteintes du socialisme. La Révolution ayant fait passer presqu’entièrement la propriété du sol des classes supérieures aux cultivateurs, ceux-ci sont animés d’un esprit de conservateur que caractérise à la fois une antipathie instinctive contre tout ce qui rappelle l’Ancien Régime et une vigoureuse répulsion contre le communisme. Le nom de Napoléon est pour eux une garantie contre l’un et l’autre… »2 

Pour résumer hâtivement, disons que les Charentais ne veulent ni « aristocrates », ni « partageux » dans les allées du pouvoir. C’est que cinquante ans après la Révolution, des souvenirs de la période troublée 1789-1799 restent très précis dans les mémoires. La notion de « République » n’a pas encore bonne presse, étant associée aux désordres et à l’anarchie pour les uns, aux lois très sévères comme « le maximum » et au rationnement pour d’autres. Enfin, les acquisitions des biens nationaux, provenant des biens de l’Eglise et des nobles émigrés, ne sauraient être remises en question. Mais cela le premier Bonaparte avait déjà donné des garanties en ce sens lors de son accession au pouvoir par le coup d’Etat du 18 brumaire. Il n’empêche ! Très attachés à leurs terres, les paysans charentais continuent à être vigilants…

N’ayant pas réussi à obtenir la révision de la constitution de la Seconde République pour se faire réélire en 1852, son mandat étant de quatre ans, le Prince-Président décide alors d’opérer un coup d’Etat. La date choisie est celle du 2 décembre 1851 pour perpétuer le coup de force sous le signe du destin bonapartiste, date anniversaire à la fois du sacre de Napoléon Ier et de la victoire d’Austerlitz, à un an d’intervalle. Lors d’une réception au palais de l’Elysée, le 5 décembre 1988, avec des professeurs des lycées d’Angoulême Guez de Balzac et Saint-Paul, je me souviens très bien qu’après le déjeuner, François Mitterrand, nous avait fait visiter les appartements privés et conduit dans ce qu’il est convenu d’appeler « le petit salon gris », à cause de l’ornementation avec des tentures de soie grise. C’est là, dans ce salon, nous a dit le Président Mitterrand que Louis-Napoléon Bonaparte a signé les proclamations et donné les ordres pour le coup d’Etat du 2 décembre parce que c’était dans ce même salon que son oncle Napoléon avait rédigé son acte de reddition après la défaite de Waterloo (18 juin 1815) allant jusqu’à demander l’asile politique aux Anglais, ses pires ennemis ! Réflexion étonnante chez François Mitterrand quand on sait qu’il est l’auteur d’un livre « Le coup d’Etat permanent » où il a dénoncé le coup d’Etat du 13 mai 1958 en faveur du général de Gaulle puis l’élection de celui-ci au suffrage universel à la présidence de la République, par la révision constitutionnelle de 1962. Pour François Mitterrand, mai 1958, c’était la réédition du coup d’Etat du 2 décembre 1851 et l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel, c’était amener le pouvoir personnel absolu d’un homme comme cela s’était passé en 1851 !… Elu lui aussi au suffrage universel en 1981 et réélu en 1988, il s’est bien gardé de nous rappeler son livre Le coup d’Etat permanent où il a relaté tout cela, comme de modifier ce mode de désignation du président de la République qu’il avait pourtant vivement critiqué mais qui lui était devenu favorable3 !

Et puisque nous parlons du palais de l’Elysée, nous savons que Louis-Napoléon Bonaparte, devenu empereur, avait préféré le palais des Tuileries où avait habité le roi Louis-Philippe. Il convient de rappeler que le choix en 1849 du palais de l’Elysée pour y loger la présidence de la République avait suscité l’ironie des royalistes dans leur revue La Gazette de France : « l’Elysée, c’est bien bon pour la Gueuse puisque c’était la maison d’une cocotte ! » Traduction : pour la Gueuse, il s’agit de la République… quant à la maison de la cocotte, cela fait allusion à cet immeuble qui fut un moment la résidence à Paris de la marquise du Barry, favorite du roi Louis XV.

Pour revenir à des propos plus sérieux, le coup d’Etat du 2 décembre 1851 n’a suscité en pays charentais qu’un peu d’incertitude sur ses chances de réussite, de rares protestations et en tout cas aucune réelle résistance. Il se trouve que les journaux conservateurs charentais n’ont eu de cesse à ce moment-là de dénoncer les risques d’instabilité et de désordre. Le Charentais, principal journal de la Charente, s’en est pris régulièrement aux « romanciers », aux « philanthropes », aux « chrétiens rouges », aux « bourgeois libéraux » et aux « socialistes »4. D’une façon générale, les Charentais souhaitent une vigoureuse reprise en main de l’Etat tant dans les villes que dans les campagnes. Et, somme toute, le coup d’Etat a été bien accueilli en pays charentais tant la confiance est grande envers la personne du Prince-Président.

Le plébiscite des 20 et 21 décembre 1851, approuvant le coup d’Etat, est largement ratifié dans les deux départements charentais. Pour la Charente, sur 98 864 votants, seulement 4 118 ont voté « non », 94 746 ayant voté « oui », soit 95,84 % des votants en faveur du plébiscite contre 4,16 % ! Dans les deux départements, ce sont les communes rurales qui ont le plus voté proportionnellement à leur population, à une majorité plus grande que dans les villes. Qui plus est, une centaine de communes charentaises ont même voté « oui » à l’unanimité5. Les 4 118 votes hostiles appartiennent aux villes ; en Charente : Angoulême, Cognac, Confolens, Mansle, Ruffec, La Rochefoucauld, Jarnac ; en Charente-Inférieure : La Rochelle, Saintes et surtout Rochefort où la population ouvrière est pénétrée par les idées socialistes. D’une façon générale, les Protestants sont plutôt favorables à la République et donc hostiles à un chef d’Etat très soutenu, voire encouragé par une grande majorité de catholiques !

Quelques mois plus tard, Louis-Napoléon Bonaparte fait un « voyage d’interrogation », disons plutôt d’information et de propagande, en vue d’un nouveau plébiscite pour le rétablissement de l’Empire. Le 10 octobre 1852, le Prince-Président, venant de Bordeaux où il avait prononcé la veille un discours resté célèbre autour du thème : « l’Empire, c’est la paix », arrive à Angoulême par le train, inaugurant ainsi la voie ferrée Bordeaux-Angoulême. Son trajet en calèche, de la gare par la route de Bordeaux et l’actuelle avenue Wilson pour aller à la cathédrale puis à l’hôtel de ville, est un triomphe. En l’accueillant à la cathédrale, l’évêque Mgr Cousseau, fils de « Vendéens » ayant fait la virée de galerne, commence par lui montrer une inscription intolérable pour lui : « Temple de la Raison », au-dessus du portail, puis en le conduisant jusque dans le chœur, où une chaise et un prie-Dieu ont été préparés à son intention pour une courte oraison, l’évêque le chapitre sur l’état de vétusté et d’abandon de l’édifice. L’insistance du prélat a eu pour avantage d’entraîner, dès l’année suivante, des projets importants de réhabilitation assortis de subventions de l’Etat !

Tout le long du parcours, la foule se presse de chaque côté du trajet pour acclamer le Prince-Président. Tous les maires sont présents et campent comme ils le peuvent à la Préfecture pendant la durée du séjour comme une garde rapprochée autour du Prince-Président qui, lui-même, loge aussi avec sa suite à la Préfecture. Avec plus de 400 maires, on peut imaginer les couloirs et les bureaux, le hall d’accueil et les salons encombrés des lits pour les maires, comme au lendemain d’une catastrophe !…

Sur le Champ de Mars, devant la caserne Saint-Roch (aujourd’hui la Cité Administrative), Louis-Napoléon Bonaparte tient à saluer les anciens combattants, les vétérans de la Grande Armée et il leur rend hommage en les traitant de « vieux débris de l’Empire »… ce qui semble avoir été bien accepté si l’on en croit la presse locale. Traiter de vieux soldats de « débris » passerait moins bien aujourd’hui ! Cette expression devait être dans l’esprit du temps. En tout cas, l’épopée napoléonienne et les glorieux combats de la Grande Armée servent de fond de décor à la propagande du nouveau régime.

Au cours de la soirée, un dîner puis un bal réunissent les principaux fonctionnaires et des personnalités du département avec leurs épouses. Le poète et écrivain, le comte Alfred de Vigny, propriétaire en Charente du Maine Giraud près de Blanzac, a l’occasion de s’entretenir quelques instants avec le Prince-Président : « Je l’ai retrouvé pour moi, écrit-il, ce qu’il était à Londres, aussi simple, affectueux, amical dans ses entretiens réitérés et prolongés toute la soirée, aussi calme que s’il n’eût pas entendu le bruit du triomphe qui l’entourait, cherchant le vrai de toute chose et le jugeant avec impartialité, le même enfin que je l’avais connu dans l’exil, seulement un peu plus mélancolique et sachant déjà ce que pèse le pouvoir suprême».6 

L’accueil triomphal du Prince-Président en pays charentais continue. Le 11 octobre 1852, des milliers de personnes l’acclament sur son passage le long des routes et sous des arcs de triomphe improvisés à Jarnac, à Cognac, à Saintes aux cris frénétiquement répétés : « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon III ! » A Rochefort, une réception a lieu à la Préfecture Maritime. Puis c’est l’arrivée à La Rochelle le 12 octobre. Après une courte visite à la cathédrale, le Prince-Président, toujours aimable et souriant, passe en revue dans un désordre mémorable les populations rurales venues le saluer sur la place d’Armes. Le soir, rapporte le notaire Charles Fournier, maire de La Rochelle en 1868, il retrouve sa maîtresse – qui est aussi son sponsor dans ses campagnes électorales – Miss Howard, qui le rejoint ensuite à la Préfecture : « Il y avait dans son entourage des personnes dont la tenue et les manières choquèrent nos habitudes de réserve et de respect… Au bal qui fut donné à la Bourse, vint une très belle personne qui suivait le prince. On sait que c’était Miss Howard. Des cartes, pour elle et pour deux ou trois autres personnes qui l’accompagnaient, avaient été demandées à la ville par l’intermédiaire du receveur général…Il ne paraît pas douteux que Miss Howard ait passé la nuit à la Préfecture avec le prince. (Elle serait entrée par la petite porte du jardin sur le rempart)… La partie galante de son voyage n’a pas été sans influence sur la sévérité de certaines personnes. Au sujet de Henri IV, on a vanté ses hauts faits en ce genre et la chanson en l’appelant le Vert Galant, non seulement l’a excusé mais paraît même l’avoir loué. A Paris, il pouvait en être de même en 1852. Mais dans les départements, plus d’une personne a été blessée de cet aveu public et volontaire…Bien des femmes… eussent compris le mystère même apparent mais aucune d’elle n’a excusé le prince d’avoir permis la présence de Miss Howard au bal et de lui avoir pressé la main et adressé la parole d’une manière aussi significative.7 »

Le plébiscite des 21 et 22 décembre 1852, s’il révèle une participation un peu moindre, montre un net retrait de l’opposition et un enthousiasme accru des populations charentaises pour le rétablissement de l’Empire. Très présent à cette époque en Charente dans sa propriété du Maine Giraud, le comte Alfred de Vigny a remarqué l’attachement des paysans à Louis-Napoléon : « Nos paysans qui, depuis 1848, n’ont jamais considéré le Président que comme leur Empereur, ont été surpris qu’il eut tardé quatre ans à régner. L’année dernière (1852) vers le mois de novembre, quand ils l’ont vu menacé par une partie de l’Assemblée Nationale, ils ont formé des corps francs pour aller le délivrer à Paris. Sans le 2 décembre, ils allaient partir. Il y a, je crois, quatre ans que j’écrivais à votre bonne et spirituelle mère (il s’adresse à Louise Luchaud) que la Charente n’est qu’une Vendée bonapartiste. En effet à chacune des élections, les 184 communes qui m’environnent (autour de Blanzac et de Villebois-Lavalette) ont voté oui à l’unanimité et le prince Louis-Napoléon était encore à Londres quand ici on le voulait élire représentant. La Charente, lui disais-je, boit son eau-de-vie dans le verre de la grand’mère de Béranger »8 (référence à la célèbre chanson commençant ainsi : « L’avez-vous vu, grand’mère ? Oui, je l’ai vu, là-haut sur la colline avec son tricorne et son manteau… »)

 

 

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Ainsi les populations rurales ont accepté avec empressement l’Empire car il incarne de leur point de vue le rétablissement de l’autorité de l’Etat, la fin des désordres et le retour à la sécurité. De son côté, Napoléon III cherche à rassembler derrière lui la nation entière contre les partis et les factions qui ont si longtemps monopolisé le pouvoir à leur profit. En même temps, il préserve l’œuvre de la Révolution de 1789 en garantissant le suffrage universel et l’abolition des privilèges sociaux. N’était-ce pas contre les royalistes qu’avait été avant tout dirigé le coup d’Etat du 2 décembre 1851 ? Cette conception autoritaire de la démocratie a séduit d’autant plus les paysans que le régime s’adresse à eux directement et prend enfin des mesures concrètes en leur faveur : entretien des chemins vicinaux, construction de voies ferrées, développement du télégraphe, signature du traité de commerce de 1860 ce qui leur donne le sentiment d’avoir plus de considération, plus de dignité.

Sous le Second Empire, les consultations électorales, fortement appuyées par l’administration, sur le principe fort discutable du candidat officiel, donnent sans discontinuité les mêmes députés pour la période considérée. En Charente-Inférieure, le général Charles-Louis de Vast-Vimeux qui s’était illustré, très jeune durant la campagne de 1812, représente la circonscription de La Rochelle jusqu’à sa mort en 1859; son fils, le baron Alfred de Vast-Vimeux, lui a succédé ; le comte Anatole Lemercier, député de 1852 à 1863, est un petit-fils du général Jourdan ; quant au baron Eugène Eschassériaux, petit-fils d’un exilé de 1816, Joseph Eschassériaux, il représente le type le plus accompli des parlementaires du Second Empire, prenant très au sérieux son rôle d’intermédiaire entre des populations rurales souvent ignorantes et une administration jugée trop lointaine. Il a passé une grande partie de son temps à intervenir en faveur de ses électeurs, ce qu’il a appelé « faire ses courses dans les ministères » et grâce à une inlassable disponibilité et à une indomptable ténacité, il a réussi à se créer une vaste clientèle électorale pour s’enraciner profondément dans sa circonscription de Saintes et Jonzac de 1849 à 1893… En Charente, on trouve Gustave André, notaire à Aigre et inamovible président du Conseil Général de la Charente sous le Second Empire, de 1854 à 1870, ainsi que Ernest Gellibert des Seguins, député jusqu’en 1868, ayant succédé à son beau-père.

Indépendamment des élus et de cette stabilité du corps électoral, il convient de mentionner pour la Charente-Inférieure le nom de Prosper de Chasseloup-Laubat (1805-1873), fils d’un général de la Grande Armée, ministre de la Marine et des Colonies de 1859 à 1867, et qui a été ensuite président du Conseil d’Etat.

Cette stabilité des notables du Second Empire a pourtant une fâcheuse contrepartie, en plus de la candidature officielle où seul,le candidat, favorable au régime, a droit de faire campagne… c’est l’apathie des électeurs favorables, comme on l’a déjà vu, à Louis-Napoléon Bonaparte mais, ne se sentant guère concernés par le suffrage universel, les paysans charentais abandonnent difficilement leurs travaux des champs pour aller aux urnes malgré les efforts déployés par les préfets et sous-préfets pour les y amener ! En Charente-Inférieure, c’est un désastre : les abstentions atteignent 44 %. Heureusement en 1863, le zèle de l’administration réussit à les réduire à 24 %.

Plus que tout le reste (chemins vicinaux, voies ferrées, etc..) c’est le traité de commerce franco-britannique de 1860, un accord de libre-échange qui se traduit par l’absence de taxes particulières aux frontières et de contrôles douaniers tatillons, et qui apporte un regain d’adhésion enthousiaste au bonapartisme en pays charentais. Si ce traité de commerce a été un échec pour l’industrie textile française en intensifiant la concurrence avec les textiles britanniques souvent moins chers, c’est au contraire un véritable boom économique pour les eaux-de-vie de Cognac dont les exportations vers la Grande-Bretagne ont considérablement augmenté ! De cette époque 1860-1870, datent les beaux logis charentais, les superbes propriétés avec maison de maître et dépendances autour d’une vaste cour précédée d’un beau portail à double porte, cochère et piétonnière. Tout cela est bien connu.

Plus tard, avec la crise du phylloxéra à partir de 1872, « les Charentais du pays des vignes » (comme on dit en Limousin) ont dit avec nostalgie : « Olé à cause de thielle foutue République qu’o y a eu le filou-scélérat ! O serait point arrivé avec l’Empereur ! » Argument fallacieux certes mais qui a eu beaucoup d’effet dans les campagnes où l’on a continué à voter bonapartiste alors que partout ailleurs triomphe la cause républicaine ! C’est qu’en effet les Charentais n’ont pas hésité à établir un lien de cause à effet entre leur prospérité et une forme de gouvernement. C’est ce que confirme un rapport du sous-préfet de Saintes le 2 novembre 1869 : « Ce pays riche par le commerce de ses produits qui sont recherchés dans le monde entier, éprouve plus qu’aucun autre du malaise et s’irrite dès que la marche de la politique compromet ses transactions ; comme aussi il est plein d’expansion dans la reconnaissance lorsque le gouvernement par sa sagesse ramène le calme et la confiance dans l’avenir.9 »

Forts de cette prospérité, les paysans charentais montrent donc un indéfectible attachement à l’Empereur Napoléon III et au bonapartisme au point de vouloir défendre le régime quand ils le croient menacé ! C’est ce qui explique les troubles anticléricaux du printemps 1868 dans les quatre départements de Charente-Inférieure, Charente, Gironde et Dordogne, l’épicentre du mouvement étant le sud de l’arrondissement de Jonzac. A l’origine, ce sont des bannières portant des épis de blé et des grappes de raisin, symboles eucharistiques, déployées et brandies dans les processions accompagnant le Saint Sacrement, ou encore un vitrail à l’église de Chevanceaux représentant saint Joseph tenant une fleur de lys, symbole de sa chasteté, avec au-dessous les armoiries des donateurs, la famille du marquis de Lestrange, ou encore la tournée pastorale de Mgr Thomas, évêque de Saintes et La Rochelle, ayant cru bon de mettre ses armoiries sur les portes de sa calèche… Toute cette symbolique catholique que ne comprennent pas souvent les paysans charentais et en quoi ils voient des représentations de l’Ancien Régime pour ramener la royauté, les dîmes, les corvées et autres tracasseries… En tout cas autant de symboles hostiles au bonapartisme. Aussi, çà et là, des émotions populaires se manifestent. A Sigogne, près de Rouillac, en Charente, le curé ne doit son salut que dans la fuite, après une procession terminée en quelque sorte en marathon…. et il ne peut, le lendemain, sortir de sa cachette qu’avec l’aide des gendarmes. A Chevanceaux, la gendarmerie doit protéger l’église car la foule veut détruire le vitrail offert par le marquis de Lestrange. Fin juin 1868, les troubles ont cessé. Les meneurs ou les plus excités ont été emprisonnés. Le 15 août suivant, alors fête nationale10, ils sont amnistiés par l’Empereur.

Sans doute, on peut se moquer et ironiser sur ces émeutes paysannes violentes et spontanées envers des prêtres, des églises et des objets du culte catholique. Certes, ces désordres paraissent plus marqués par l’ignorance qu’inspirés par des idées philosophiques ou politiques. Il n’en est rien. Les paysans saintongeais, girondins ou périgourdins n’étaient pas aussi idiots qu’ils pouvaient en avoir l’air ! En effet, à cette époque, les catholiques sont en grande partie monarchistes et c’est d’ailleurs de là que découle la fameuse querelle scolaire. Qui dit école ecclésiastique, dit école de la monarchie, et, à l’opposé, qui dit école publique ou école laïque, dit école de la République surtout dans les années 1880 et suivantes ! Si jusqu’en 1860, l’Eglise catholique a été bien ressentie du côté du pouvoir, comme force d’ordre social et moral, un climat d’inimitié est créé entre les catholiques et le pouvoir à propos de la Question Romaine. C’est à ce moment-là que des évêques comme Mgr Pie, évêque de Poitiers et son  alter ego , Mgr Cousseau, évêque d’Angoulême, parlent d’un « Napoléon-Pilate » prêt à livrer Rome et les Etats pontificaux aux Piémontais et à Victor-Emmanuel en faveur de l’unité italienne. Et ce Napoléon III n’a-t-il pas été par le passé un carbonaro luttant en Romagne contre les armées pontificales ? L’opposition est telle que les gendarmes doivent enquêter même le dimanche pour savoir si le curé a bien fait chanter à la messe dominicale le Salvum fac en faveur de l’Empereur ! Et si les évêques sont nuancés, encore que certains, comme Mgr Pie et Mgr Cousseau, n’ont pas peur de donner leur avis, les curés, eux n’hésitent pas à proclamer en chaire leur ardent désir de voir revenir la Royauté !

C’est ainsi qu’en février 1868, à Bors, commune située en Charente à la limite de la Charente-Inférieure, les habitants de la localité croient comprendre dans le sermon d’un missionnaire un appel au passé et un souhait du retour des seigneurs. Indignés, ils quittent l’église en masse au cri de « Vive l’Empereur ! » et le prédicateur s’est retrouvé seul dans l’église… On voit bien que ces émeutes de février à juin 1868 ont de réels fondements. On peut même s’interroger pour savoir si elles n’ont pas été suscitées secrètement !

En effet, en 1863, à cause de ses positions trop cléricales, Anatole Lemercier avait été battu par Pierre Roy de Loulay qui avait bénéficié de la candidature officielle. Au printemps 1868, une campagne électorale est annoncée. Anatole Lemercier est candidat dans le fief précisément du baron Eschassériaux, jusque là député bonapartiste mais jugé trop anticlérical. Comme Anatole Lemercier accompagne Mgr Thomas dans sa tournée pastorale, on comprend l’inquiétude des bonapartistes saintongeais. Eschassériaux n’a plus la candidature officielle. C’est à nouveau Lemercier, à qui on l’avait pourtant enlevé cinq ans plus tôt, qui en bénéficie.

Une telle conjonction d’événements montre bien que les émeutes anticléricales des paysans saintongeais n’étaient pas spontanées. Comme par hasard, il se trouve que le centre névralgique de toutes ces émeutes est dans la Saintonge méridionale, le fief précisément du baron Eugène Eschassériaux, l’arrondissement de Jonzac !

En tout cas, ces événements démontrent l’attachement des paysans charentais « à notre Empereur », comme ils disent, le seul à trouver grâce, à leurs yeux, face aux nobles à cause des inégalités sociales, face aux prêtres à cause de la dîme et de l’intolérance ou encore face aux citadins au genre de vie trop opposé au leur.

Dans la nuit du 4 au 5 septembre 1870, une dépêche de Léon Gambetta, nouveau ministre de l’Intérieur, annonce la proclamation de la République et la déchéance par conséquent de l’Empire, prononcée la veille à Paris. Comme un peu partout en France, c’est d’abord l’incrédulité en pays charentais. Quatre mois plus tôt, le plébiscite du 8 mai 1870 avait été un réel succès pour Napoléon III sur lequel pourtant le désastre de Sedan venait de tirer un trait définitif. Les maires de Saintes (Jean Vacherie) et d’Angoulême (Paul Sazerac de Forge) donnent aussitôt leur démission refusant de reconnaître la République. Encore que, pour Vacherie, cette démission doit davantage à une manifestation des républicains venus des faubourgs ouvriers des chemins de fer de Saintes qu’à une initiative personnelle…

Les élections du 8 février 1871 ramènent en Charente trois bonapartistes sur huit : Alain Ganivet, Jean-Baptiste Péconnet et Adolphe Marchand et en Charente-Inférieure quatre bonapartistes sur dix : Eugène Eschassériaux, Alfred de Vast-Vimeux, Auguste Roy de Loulay et Prosper de Chasseloup-Laubat. Aux élections partielles du 2 juillet 1871, un autre député bonapartiste pour la Charente, est élu : Gustave André.

En Charente et Charente-Inférieure, les paysans sont donc demeurés longtemps réticents et inquiets à l’égard de ce nouveau régime, installé laborieusement11, au point de continuer à donner leur confiance aux notables traditionnels qui savent leur parler et prendre en compte leurs problèmes. Aussi le duel politique s’est-il limité essentiellement entre républicains et bonapartistes, ces derniers étant regroupés sous l’étiquette de l’Appel au peuple. Dans les zones viticoles affectées par le phylloxéra, le portrait du prince impérial figure dans toutes les maisons car on aspire au retour de l’Empire avec l’espoir de retrouver la prospérité d’antan. A Cognac, Gustave Cuneo d’Ornano est député de 1876 à 1906 ! A Barbezieux, Jules André, fils de Gustave André devenu sénateur, a succédé à son père. A Ruffec, les Gautier, père et fils, propriétaires d’une maison de négoce en eau-de-vie à Aigre, sont élus sans difficulté. Saintes et Jonzac restent les fiefs inexpugnables du baron Eugène Eschassériaux et de son fils René. De la même façon, à Saint-Jean d’Angély, les Roy de Loulay ont aussi fait la loi assez longtemps. Les zones rurales véritablement acquises à la République appartiennent à la Charente limousine, le Confolentais, ou encore à des contrées à forte présence protestante comme Marennes et Rochefort.

En Charente-Inférieure, la moitié des communes ont des maires bonapartistes et un maire, celui de Saint-Loup, va jusqu’à garder sur la cheminée de la mairie le buste de Napoléon III… A Chaniers, en 1879, le conseil municipal prétend ne pas disposer de la somme nécessaire pour l’acquisition d’un buste de Marianne. Le préfet, alerté, « autorise » (en d’autres termes impose) le maire à accepter le buste offert tout en montrant qu’il n’est pas dupe : « la promesse éventuelle du conseil municipal de trouver les fonds nécessaires à cette acquisition sur le budget de 1880 est une fin de non-recevoir qui n’est pas acceptable.12 » De son côté, le sous-préfet de Jonzac, en 1876 s’est plaint de la propagande bonapartiste diffusée par les municipalités restées fidèles à l’Empereur : « Cette propagande a lieu principalement par la distribution occulte de photographies et de brochures. Les photographies sont celles du prince impérial. Elles ont été répandues à profusion et gratuitement en 1874, souvent par des maires ou des gardes champêtres et ces distributions, en réveillant des souvenirs et en entretenant des espérances, ont puissamment contribué à augmenter la force du courant bonapartiste qui a toujours été très intense. Le pays a été inondé de brochures en même temps que de photographies… Certaines de ces brochures arrivaient directement d’Angleterre et n’étaient pas estampillées. 13»

  C’est qu’en effet dans le même temps, les Charentais ont été tenus au courant, même si c’est avec beaucoup de retard, sur ce que sont devenus l’Empereur et sa famille. Même si les nouvelles sont filtrées, les Charentais ont fini par savoir que l’Empereur est resté prisonnier des Prussiens pendant 195 jours, qu’il a été libéré le 19 mars 1871 de sa résidence de Wilhelmshohe et qu’il a été conduit en Angleterre sur le bateau du roi des Belges. Ils ont été aussi informés de son état de santé qui s’est dégradé pour aboutir à sa mort le 9 janvier 1873, dans la résidence de Camden Place, à Chislehurst, dans le Kent. Ses dernières paroles auraient été : « Louis, Sedan », Louis, c’est-à-dire son fils absent pendant son agonie, et Sedan, parce que c’était le souvenir de la défaite et de sa déchéance ! Cependant bien peu de Charentais ont fait par la suite le pèlerinage à sa tombe dans la crypte de Farnborough dans le Hampshire, dans une église construite sur l’ordre de l’impératrice Eugénie qui y avait acheté une maison. Eugénie est morte en 1920.

Après cela, les Charentais se sont mis à espérer à un retour possible de l’Empire. Mais la mort du prince Louis, tué en 1879, à l’âge de 23 ans, comme officier britannique, par les Zoulous en Afrique du Sud, a privé les bonapartistes de leur principal prétendant au trône impérial. La tombe du jeune prince se trouve aujourd’hui dans un imposant tombeau dans la chapelle du château royal de Windsor.

En Charente-Inférieure, les bonapartistes perdent des sièges au Conseil Général et même la présidence en 1880, assurée désormais par le républicain Bethmont. Aux élections législatives, les bonapartistes résistent mieux, peut-être à cause de leur soutien avec les autres partis de droite au général Boulanger. Nous avons vu que la Charente-Inférieure conserve un député bonapartiste jusqu’en 1893 avec le baron Eugène Eschassériaux, ce qui est bien une preuve de fidélité intangible des Charentais à l’Empire pendant plus de 20 ans après la déchéance de l’Empereur.

La Charente, bien qu’ayant été plus bonapartiste que la Charente-Inférieure, se laisse plus facilement séduire par les sirènes de la République et surtout du radicalisme. Seul Gustave Cunéo d’Ornano comme on l’a déjà vu, se maintient comme député à Cognac jusqu’en 1906.

Le phylloxéra, apparu en 1871, a contribué de fait à rompre les liens qui unissaient les paysans au bonapartisme et à leur faire rejoindre peu à peu les rangs des républicains. Lorsque la maladie ravage le vignoble, les riches viticulteurs se débarrassent de leurs terres en les vendant à bas prix pour se tourner vers les carrières plus rémunératrices de la fonction publique. La parcellisation des terres s’accentue. Une nouvelle classe de petites gens apparaît, clientèle toute trouvée pour le mouvement radical. La création des laiteries-coopératives accentue cette évolution. Pensez donc ! Du lait à la place du cognac ! Les temps comme les paysages et les gens ont bien changé ! Sic transit gloria mundi !

 Le bonapartisme a d’abord été l’attachement à une personne, celle de Napoléon III, avec le souvenir de l’épopée du premier Bonaparte.

Nous avons vu que pour les Charentais, ce sont essentiellement les paysans qui ont été le plus longtemps les plus ardents défenseurs du bonapartisme. Attachés à leurs propriétés, ils ont voulu, par cette appartenance, se démarquer à la fois de la royauté et d’une république trop sociale, trop « partageuse ».

Cette longue appartenance au bonapartisme relève qu’on le veuille ou non de l’identité charentaise et de notre histoire régionale.

Nous avons vu que le souvenir napoléonien n’a rien d’exceptionnel et qu’on peut en retrouver des traces ailleurs qu’en pays charentais mais cependant avec moins d’intensité.

Quant à la méfiance des ruraux charentais envers les nobles, elle s’explique par leur crainte de voir remis en question les acquisitions des biens nationaux d’où leur ralliement inconditionnel au bonapartisme. Cette méfiance envers les nobles a été doublée d’une hostilité marquée envers le clergé et la hiérarchie catholique, soupçonnés à juste titre de vouloir rétablir la monarchie et de penser à une deuxième restauration ! Cette méfiance a été durable et peut expliquer qu’après avoir adhéré au bonapartisme, les Charentais se soient facilement ralliés au radicalisme défendant l’ordre et la propriété.

Plus près de nous, le gaullisme qui a été d’abord l’attachement à un homme, celui de l’appel du 18 juin 1940, avant d’être une adhésion à une politique, est à bien des égards assimilable au bonapartisme. C’est ce qu’a dénoncé un Charentais, François Mitterrand, dans son livre publié chez Plon en 1963 « Le coup d’Etat permanent » Il y a dénoncé l’élection du Président de la République au suffrage universel et pour bien montrer les risques, il a assimilé Charles de Gaulle à Napoléon III ! A l’opposé, Philippe Séguin, avec son livre « Louis- Napoléon le Grand », publié chez Grasset en 1990, s’est plu à rapprocher lui aussi De Gaulle et Napoléon III sur les questions d’indépendance nationale, sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec les idées de grandeur et de dignité nationales, d’essor économique et de progrès social.

Est-ce à dire que l’Histoire a tendance à repasser les mêmes plats ? Disons que, comme bien d’autres peuples, les Français ont eu besoin de concrétiser leurs souhaits, leurs rêves, leurs désirs de grandeur dans des hommes tels que Napoléon III et plus tard, Georges Clémenceau, Philippe Pétain et Charles de Gaulle. Mais est-ce bien raisonnable ?

  1. Archives départementales de la Charente-Maritime. 2M 4/13. Lettre au préfet du 6 juin 1848.
  2. Archives départementales de la Charente-Maritime. 2M4/13. Lettre au préfet en date du 19 novembre 1849
  3. Par son élection à la Présidence de la République le 10 mai 1981 et sa réélection en 1988, François Mitterrand a pu vérifier, de la sorte, que la Constitution de la Ve République voulue par le Général de Gaulle, avec notamment le renforcement du pouvoir exécutif, n’avait pas été un verrouillage pour empêcher la Gauche d’arriver au pouvoir et à la magistrature suprême.
  4. La Charente, de la Préhistoire à nos jours, Editions Bordessoules. Saint-Jean d’Angély.1986. page 263
  5. Archives départementales de la Charente. M.165
  6. Extrait de « Alfred de Vigny, études d’histoires romantiques », de Léon Séché.1913. Cité dans les Etudes locales. 1923
  7. Archives départementales de la Charente-Maritime. Mémoires Fournier, tome V
  8. Lettre à Louise Luchaud. Janvier 1853. Extrait du tome 1 de Alfred de Vigny, études romantiques de Léon Séché. 1913. pp. 367-368.
  9. Archives départementales de la Charente-Maritime. 2M 4/5
  10. Sous le premier comme sous le second Empire, le 15 août, date anniversaire de la naiisance de Napoléon Bonaparte Bonaparte à Ajaccio, était le jour de la fête nationale. C’est ce qui explique que cette journée est restée fériée depuis ce temps-là en dépit de la proclamation de la République en 1870 …
  11. La IIIe République, proclamée pourtant le 4 septembre 1871, n’est officiellement adoptée qu’en 1875, avec l’amendement Wallon, à une majorité de justesse au Parlement (la moitié des voix plus une !), et avec une majorité de parlementaires républicains tant au Sénat qu’à l’Assemblée Nationale seulement en 1879 !
  12. Archives départementales de la Charente-Maritime. Délibération du 20 novembre 1879. 4M 2/36, pièce 543 et La Charente-Maritime. L’Aunis et la Saintonge des origines à nos jours. Editions Bordessoules. Saint-Jean d’Angély. 1981. pp. 360-361
  13. Archives départementales de la Charente-Maritime. 4M 10/24. Lettre du 24 Avril 1876. Si les brochures de la propagande bonapartiste, venues d’Angleterre, n’ont pas été estampillées, comme le signale le sous-préfet de Jonzac, cela signifie qu’elles ont échappé au contrôle douanier qui, sinon, les aurait détruites et en tout cas, interdites d’entrer sur le territoire français.

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