MASSACRE CULTUREL

« Auteur Gérard Montassier Diplomate et écrivain »

Le Ministère de la Culture existe-t-il encore en France ? Pour s’en convaincre, il faudrait au moins entendre le Ministre définir sa politique, à défaut de le voir. Mais rien. Invisible, inaudible, un fantôme. Oublions-le. Mais il doit avoir au moins un cabinet, pour diriger son Administration. Eh bien, non. Le cabinet, Directrice en tête, est aux abonnés absents. Le Ministère est aujourd’hui en état de mort cérébrale. Et le Président, comme le dit la presse, n’a pas su trouver son Jack Lang. On parlerait au moins de ses costumes.

On voit bien, de temps en temps, l’Administration prendre le pouvoir vacant. Mais comme ce n’est pas son rôle de décider les grandes lignes de la politique mais seulement de les appliquer, que faire ? Une seule solution, ne rien faire. Un seul exemple : le Directeur Régional de la Culture en Nouvelle Aquitaine refuse à une Association la reconduction d’une subvention. Soit. La subvention n’est pas un droit. Mais il y a le droit de connaître le motif d’une telle décision. Ce n’est qu’après un long silence de huit mois, malgré les relances, et avec cette formule digne des meilleurs humoristes de l’absurde que le Directeur justifie sa décision : « Vous aurez compris que le retard avec lequel je vous réponds, et dont je vous prie de bien vouloir m’excuser, tient à la difficulté de faire entrer les activités de votre Association dans les priorités du Ministère de la Culture. » Les orientations, en effet, lui donnent l’impression d’avoir changé. Malheureusement, elles ne sont pas claires. Il s’agit, semble-t-il, désormais de « favoriser la créativité des enfants à travers la pratique artistique et la confrontation aux œuvres ». Et rien d’autre. Voilà la culture, dont il ne reste que ce lambeau, que découvre chez son Ministre un haut fonctionnaire du Ministère de la Culture abandonné à lui-même ! Tout le reste a disparu. Le silence s’explique : pas de projets nouveaux, aucun souci des personnes sans lesquelles la vie culturelle s’éteindra, le Ministre n’avait en effet rien à dire. Il n’aura pas grand-chose à faire non plus. Quand Notre Dame Incendiée s’effondre, sa reconstruction est confiée à l’ancien Chef d’Etat Major des Armées. Pour un Gouvernement qui ne maîtrise plus une situation, il ne reste plus qu’à faire donner l’armée.

 

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Alors on s’interroge. Ce naufrage de notre politique culturelle risque d’être lourd de conséquences. Il signifie fondamentalement qu’on a oublié la signification de la culture, qu’elle repose sur l’union de la création et de la tradition, également énigmatiques, et toujours à interpréter, avec pour principal objectif de comprendre le monde dans lequel nous vivons, éventuellement de l’adapter à nos sensibilités. Dès lors qu’on perd de vue la mission fondamentale de la culture, il n’y a plus à se soucier de théâtre, de musique, de ballets, de littérature… Oublions, n’en parlons plus, et c’est bien ce que l’on constate. On se passera donc de Shakespeare, de Corneille, de Molière, de Calderon, de Goethe, – la tradition. Mais oublions aussi la création, Bob Wilson, le Grupo Tse, P.Brook, Strehler, Serban et Grotowski, Brecht, Beckett ou Ionesco, leurs exceptionnels comédiens et décorateurs …- Tous ceux qui ont fait quasiment jusqu’à la fin du siècle dernier la vie et la gloire de Paris, cette ville admirable, qui n’est plus désormais que le simulacre de ce qu’elle a été. Voilà le massacre culturel que nous connaissons aujourd’hui à l’échelle nationale. Et nous vivons maintenant le dernier acte : la mise à mort.

Ce massacre risque d’être encore aggravé par notre disparition simultanée de la vie culturelle en Europe et dans le monde. Le Président de la République, en effet, s’adresse en mars 2019 aux 28 Chefs d’Etat et de Gouvernement européens pour leur proposer une stratégie d’action destinée à relancer l’Europe. Excellente initiative. Mais pas un mot sur le rôle de l’Europe en matière de culture, aucune référence à son éventuelle politique culturelle ! Voilà comment est traité le continent qui a la plus vaste culture, la plus variée, dans laquelle la culture française a apporté sa vision originale, comme elle a accueilli celle de ses voisins, qu’il est essentiel de connaître aussi. On nous assène qu’il y a plus urgent. Il faut sauver la planète et la France doit prendre la tête de cette croisade. Toujours la naïve et exaspérante vanité de la « Grande Nation » qui doit guider les peuples et qui ne parvient qu’à les irriter ! Bien sûr, il faut délivrer la planète des diverses pollutions qui la minent, et limiter la production des gaz à effet de serre. Des règles s’imposent, à appliquer de manière intraitable, ce que l’on ne fait pas. Mais si la transition énergétique cela consiste à donner des primes pour remplacer les vieilles voitures, et à isoler caves et greniers, aux frais de l’Etat, d’un Etat qui accepte les insupportables harcèlements de louches officines aux numéros de téléphone truqués, on se moque de nous.

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Les primes transitent seulement par le budget des ménages modestes, mais elles aboutissent toujours dans les caisses des constructeurs automobiles ou des fabricants de laine de verre, de leurs banquiers, et de leurs installateurs. Tous évidemment favorables à la transition énergétique financée par les taxes et impôts qui accablent et exaspèrent le contribuable, avec le soutien des économistes rassemblés et publiés dans la Presse et l’Edition qui font partie du même groupe d’intérêts. Alors, veillons au salut de la planète, mais en prenant garde qu’elle ne soit pas désormais peuplée de crapules et de crétins. Ce serait, alors, le vrai crime contre l’Humanité. N’y contribuons pas.

On entend dire ici et là que la culture est la marque et le luxe des mondains, des bourgeois et des nantis. Cela relève de la pire ignorance du monde qui se crée sous nos yeux. Il est de plus en plus complexe dans tous les secteurs d’activité, et requiert pour y réussir des esprits formés à la réflexion, à l’observation, à l’analyse, à l’invention, à la sociabilité. Ce que donnent les savoirs qui composent la culture. La réussite de nos jours, qu’il s’agisse de l’économie, de la politique ou de la vie sociale, exige de multiples savoirs et de l’expérience, l’un n’allant pas sans l’autre. Ce sont les moins éduqués et les moins expérimentés qui fournissent les plus grands contingents de chômeurs.

Enfin dans ce monde, la compétition des savoirs et des cultures est devenue un enjeu stratégique majeur. Les Papes avaient compris que le pouvoir était fragile tant qu’il n’avait pas pris possession des esprits. Les américains ont retenu la leçon. Ils ont imaginé ce qu’ils ont appelé le « soft power ». Et ils ont exigé qu’en échange de leur soutien financier à l’Europe en ruines après 1945, la culture et ses produits soient traités comme des marchandises dont les marchés ne doivent pas être subventionnés, ni taxés. Libre accès en Europe au puissant cinéma et aux organes de diffusion, radio et télévision, des Etats Unis. Et aujourd’hui à leur show bizz et aux GAFA. C’est ainsi que l’Union européenne a ignoré toute politique culturelle pendant 40 ans : elle n’a été instaurée que par le Traité d’Amsterdam en 1997 seulement, mais avec un budget dérisoire. De fait, c’est la culture américaine qui s’est imposée à la planète, et notamment en Europe. Et l’ont suivie les produits et le style de vie américains. Partout règnent le hamburger, les jeans et la casquette de base-ball.

Et les Universités américaines imposent désormais leurs recherches, leurs programmes, leurs modes de pensée, leurs censures, dans les sciences humaines (sociologie, économie, psychanalyse, philosophie) malgré l’effondrement qu’elles ont connues progressivement au cours des 30 dernières années. Notre effondrement en Europe dans les mêmes domaines étant symétrique et souvent lié. Et c’est ainsi qu’un pays sans passé a annihilé l’Europe et ses richesses culturelles. L’un et l’autre se retrouvant aujourd’hui au même point. C’est l’Asie qui montre l’exemple de la Renaissance.

Il faut donc nous ressaisir. Mais ne désespérons pas. Si en France l’Etat s’efface et n’existe plus aujourd’hui en matière culturelle, il appartient aux Régions de créer la Renaissance, aux Régions de France et d’Europe associées, et à leurs capitales, Paris compris. Elles ont l’expérience, les hommes et les moyens. C’est d’elles que nos Etats-Nations ont toujours tiré leur vie : elles doivent continuer à la leur donner, en se rassemblant aujourd’hui dans une Europe librement organisée. A elles de ranimer la variété culturelle qu’elles portent en elles, et la puissance cumulée d’imagination que recèle l’Europe dans ses profondeurs. Puissent-elles entendre cet appel ! Notre éclipse n’aura été qu’un épisode malheureux, l’ultime ravage de nos folles guerres européennes. Il sera alors surmonté. Sortons de notre néant.

Gérard Montassier Diplomate et écrivain

Ancien Directeur de cabinet au Ministère de la Culture.

Président de la Confrérie du Cognac (www.laconfrerieducognac.org)

Dernier ouvrage paru : « Mazarin » chez Perrin.

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