Par Gérard Montassier

GISCARD, L’HOMME ET LA FRANCE.

par Gérard Montassier

Au XXème Siècle, la France a connu deux Présidents qui ont marqué profondément notre Pays : De Gaulle et Giscard. Ils avaient chacun une vision personnelle et forte de l’être humain, de la France et du Monde, qui s’est toujours approfondie sans changer de cap, alors que les autres Présidents n’ont cessé de flotter tout au long de leur vie. Des visions, certes, différentes – Giscard et De Gaulle n’étaient pas de la même génération – mais des visions inspirées du même objectif : faire entrer la France dans la modernité, en sachant que celle-ci implique toujours une part de tradition.

Ils savaient l’un et l’autre que faire table rase du passé a toujours mené aux pires échecs, mais que la nostalgie réactionnaire a toujours été mauvaise conseillère jusqu’à son inévitable éviction, souvent sans ménagement. Telle est l’ambiguïté fondamentale de la politique : elle est toujours le mouvement et le changement, mais exige un esprit créateur, et non la simple alternance des partis, comme on renouvelle l’étalage d’une vitrine. Elle est un art qui exige autant l’expérience que l’imagination, comme tous les arts. D’où pour l’homme politique une quadruple obligation : comprendre d’abord, agir ensuite, expliquer et unir enfin. C’est un engagement total qui est requis : il n’y a plus un homme public et un homme privé. Telle est selon moi la clé de Giscard, que je me suis efforcé de comprendre autant par l’observation que le dialogue.

Giscard voulait d’abord tout comprendre, et en priorité l’âme humaine, dans la société et dans son époque. Sa parfaite courtoisie, son goût pour les modes de vie traditionnels de l’aristocratie ou de la bourgeoisie, mais tout autant son désir de partager les modes de vie plus populaires, pour lesquels son intérêt n’était nullement feint, exprimaient cette universelle curiosité. Il voulait connaître et comprendre le peuple comme ses dirigeants dans tous les pays, que ce peuple soit français, européen, américain ou africain. Avec une égale curiosité pour les hommes, les femmes et la Nature. Il était fasciné par les volcans d’Auvergne comme par la forêt africaine, et admirateur de la faune de cette forêt, avec le respect qu’ont pour elle tous les vrais chasseurs. Ce très grand travailleur trouvait dans la nature l’équilibre de sa vie Et parfois l’occasion de s’échapper dans la solitude. Giscard n’était un comédien que devant les caméras, jamais dans la vie.

Cette passion de connaître et de comprendre se retrouve dans son éducation – il était à la fois polytechnicien et énarque – et dans sa passion pour l’Histoire et la Culture, qu’il pratiquait à sa manière. L’Histoire surtout dans ses aspects concrets : il avait l’âme, la culture et les capacités d’un antiquaire pour les tableaux et les meubles d’une certaine époque- du XVI ème au XVIII ème siècle. J’ai toujours été également étonné de sa fascination pour Flaubert et surtout Maupassant, alors que la littérature n’était pas son fort. Je l’ai donc interrogé. Il admirait leur exceptionnelle capacité de situer leurs personnages dans leur milieu et leur époque : il ne pouvait mieux définir cet aspect majeur de sa personnalité.

On comprend qu’on doive à sa politique culturelle, qui fut si importante – encore un trait commun avec De Gaulle, alors que la politique culturelle a aujourd’hui disparu – de nous avoir laissé le Musée d’Orsay, mais aussi la restauration de nombreux monuments historiques anciens et le classement de monuments du XIX ème siècle qui risquaient de disparaître. Notre Région doit à cette politique le sauvetage et la restauration de nombreux monuments romans, dont l’Abbaye aux Dames de Saintes, ou classiques, comme la Corderie de Rochefort. Et s’il goûtait moins la culture contemporaine, il la soutenait à travers le Festival d’Automne à Paris. Enfin, il n’a pas manqué de favoriser la Décentralisation culturelle, en créant l’Office National de Diffusion artistique (ONDA), et surtout les Chartes culturelles, unissant, sur un programme débattu en commun avec leurs moyens respectifs, l’Etat et ses Ministères ainsi que les Villes et les Régions : Bordeaux, Marseille, Strasbourg et Lille, notamment, en ont profité. Cette politique culturelle libérale et décentralisée s’est également traduite par la suppression de la censure cinématographique et la libéralisation de l’ORTF, avec la création d’une chaîne régionale, FR3. Ce qui préparait à terme la Décentralisation politique.

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En matière de politique sociale, son œuvre considérable est beaucoup mieux connue : majorité à 18 ans pour les jeunes, et collège unique, simplification du divorce, Interruption volontaire de grossesse. On évoque moins souvent et bien à tort, sa politique très active dans les sciences et les techniques : développement des TGV, triplement des lignes téléphoniques, politique de l’énergie avec la création de nouvelles centrales nucléaires, politique de la santé, stimulant la recherche sur le cancer et le sida, la pandémie de son époque, et enfin grand intérêt pour les nouvelles technologies de l’information et de la communication, où nous étions, depuis De Gaulle, en bonne position mondiale, une position que Giscard voulait développer, mais qui fut enterrée autant par la gauche que par Sarkozy et Fillon, pour ne point braquer les syndicats ouvriers et universitaires qui voyaient dans ces technologies une menace pour l’emploi, des ouvriers comme des professeurs, et l’accroissement des inégalités entre ceux qui maîtrisent le matériel et la technique et les autres. A la grande stupéfaction des américains qui avaient la voie libérée de toute concurrence, et qui n’en demandaient pas tant…On voit où nous en sommes avec les GAFA.

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Giscard avait la passion de la France, mais là aussi, il voulait être réaliste, et il mettait en garde contre la passion gaulliste de la grandeur : la France est une grande puissance moyenne, disait-il. On souhaiterait aujourd’hui que ce soit encore vrai. D’où sa profonde vocation européenne, que j’ai toujours partagée, car c’est là, selon Giscard, que la France peut jouer un rôle majeur, dans l’Europe d’abord, et, grâce à elle, dans le monde, si elle se comporte dans l’Union européenne en partenaire loyal, ouvert aux autres et non en donneur de leçons. Ce qui fut toujours la stratégie de Giscard. Sans pour autant laisser s’effondrer notre situation économique et financière, malgré les deux chocs pétroliers qu’il eut à affronter. La dette de la France était de 35% du PIB, quand il quitta le pouvoir. De quoi faire rêver ses successeurs. On comprend qu’il ait fait prendre à l’Europe un essor décisif, en faisant adopter la création d’un Conseil européen et d’une Assemblée élue au suffrage universel, et en préparant l’avènement d’une monnaie unique. Le succès de sa politique européenne lui permit de se montrer ferme vis-à-vis des américains, de ne pas les laisser seuls préparer la mondialisation, grâce à son initiative de créer le G5 puis le G7, et d’avoir des contacts plus ouverts avec l’URSS, qu’il jugeait désormais moins à craindre.

Enfin, Giscard voulait unir les français : une ardente obligation pour lui, de rassembler 2 français sur 3 sur l’avenir de la France. Il ne se faisait naturellement aucune illusion, dans un pays connu pour ses divisions. Mais il voulait ouvrir la voie à cette France européenne, quitte à laisser le temps au temps. Il a donc tenté de faire baisser la tension avec l’opposition en lui permettant de saisir le Conseil Constitutionnel à la demande de 60 parlementaires. Il a également supprimé les délits de presse, notamment envers le Président de la République, laissant ainsi se développer contre lui la campagne des alliés de Bokassa, et il a toujours voulu garder le contact avec l’opposition et avec Mitterrand lui-même, par la voie de Gaston Defferre qu’il rencontrait régulièrement pour des conversations à Rambouillet, à l’occasion de quelques parties de chasse. Pourquoi après tant de succès, un projet et une démarche si défendables, l’échec de l’élection, qu’il aborda fragilisé en 1981?

Parce que toute histoire a une fin surtout quand son initiateur s’engage sur une voie à trop long terme, et particulièrement ardue, comme de réunir 2 français sur 3…. Il fallait plus de 7 ans pour y parvenir…Il a manqué à Giscard le temps nécessaire à son projet, mais surtout assez d’hommes de qualité partageant ses vues pour le défendre. Il en était parfaitement conscient. Faute de trouver les talents et les capacités nécessaires à une bonne application de sa politique, il les choisissait de manière à éviter les plus nuisibles. Ils furent en général médiocres et le sont restés. « J’avais besoin dans ce poste d’un édredon » m’a-t-il dit un jour quand je lui demandais pourquoi il avait nommé un certain Ministre…Faute de mieux, l’édredon n’était pas dangereux, mais dans l’épreuve, l’édredon….Il était heureux d’avoir eu Barre, comme Premier Ministre, qui avait la compétence et qui fut toujours d’une loyauté exemplaire, comme Poniatowski, d’Ornano, et quelques autres, mais à la loterie politique, on ne gagne pas toujours les meilleurs. D’autant plus qu’ils sont rares. L’échec était au bout de ce chemin.

Il a repris espoir en sa stratégie lorsque la mission lui fut confiée de présider à l’élaboration d’une Constitution européenne. L’échec du référendum de 2005 fut alors par lui durement ressenti : ses adversaires chiraquiens et socialistes s’étaient une fois de plus donné la main contre lui, sans égard pour les intérêts de la France. Aujourd’hui, l’Europe se fracture et s’éloigne, et notre avenir avec elle. Nous n’aurons plus alors pour vocation qu’à « verdir la Charente », pour donner suite au programme que vient d’adopter notre Conseil Départemental. Essentiel, mais limité. Même si tous les Départements s’inspirent de notre exemple.

Giscard et De Gaulle sont partis sur l’échec d’un projet qui menait trop loin et venait trop tôt. Mais ils ont transformé et modernisé la France par les réformes qu’ils ont faites. Aujourd’hui, on parle toujours de réformes, mais sans les faire. Giscard a pu entrer serein dans l’éternité.

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