La culture a eu un rôle essentiel dans l'émergence des divers Etats européens.

Mais la culture de chacun a toujours débordé largement les frontières nationales.La culture française est imprégnée des autres cultures européennes, lesquelles sont aussi imprégnées de culture française; il faut donc y voir clair dans cet étrange phénomène: la culture en Europe est à la fois nationale et collective. Quelles conclusions en tirer? Quelle politique culturelle faut-il concevoir et réaliser -ou non- à l’échelle de l’Union? Le texte qui suit, à rapprocher de celui que l’on trouve dans la rubrique « L’Europe et au delà » sous le titre « L’Europe, une légende devenue notre Histoire » vise à éclairer cette situation, et à fournir une réponse aux questions posées.. Mais il faudra une suite.Ce qui suppose que l’on recrée un organisme européen qui poursuive la recherche et le débat sur la culture européenne, dont on voit ici un exemple, et qui a été absurdement interrompu en 2009. Une Académie de la Culture européenne?

QUELLE POLITIQUE CULTURELLE POUR L’EUROPE ?

Existe-t-il une identité culturelle européenne ? Telle est la question préalable à toute réflexion sur le modèle culturel de l’Europe, car cette identité en serait naturellement la base. L’Histoire, pleine de conflits entre les Etats européens, montre à l’évidence que l’identité de l’Europe ne saurait être fondée ni sur les régimes politiques, ni sur les systèmes économiques qui sont trop divers ; en revanche, une abondante littérature soutient que l’identité européenne est de nature culturelle. Deux arguments viennent étayer cette thèse : la continuité et la répétition.

 

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La continuité, car pendant trente siècles l’Europe n’a pas quitté l’imagination de ses artistes et la réflexion sur son destin a nourri la pensée de ses philosophes. On a suivi et raconté ce cheminement dans « L’Europe, cette inconnue ».

Et la répétition,  tout autant que la continuité : c’est l’alternance séculaire des entreprises d’unification, par la religion liée au pouvoir (Byzance et les Papes), ou par le pouvoir dominant la religion et la société (les Ottoniens, Charles Quint, Napoléon, Hitler et Staline), avec des tentatives d’organisation équilibrée entre nations indépendantes (les traités de Westphalie, d’Utrecht, de Vienne et de Versailles) pour aboutir à l’ultime avatar, réconciliant les deux tendances, dans la construction démocratique européenne. La conception universaliste est la plus ancienne, formalisée par le philosophe byzantin Thémistios au IV ème siècle, et c’est en constatant l’échec de cette conception que, plusieurs siècles plus tard, on a exploré la voie du concert européen de nations indépendantes.

Toutefois, continuité et répétition ne donnent pas la clé de l’identité culturelle européenne, La réalité apparait plus complexe. Il existe bien une civilisation européenne unique et fortement individualisée, mais elle ne parvient pas à créer à elle seule une identité européenne suffisamment forte pour être opératoire. Il faut aussi tenir compte en Europe du pluralisme des cultures, chacune inséparable, au moins depuis le XIXème siècle, de la nation à laquelle elle appartient. Et les européens sont très attachés à ce pluralisme qu’ils considèrent comme une des richesses de l’Europe, au même titre que la civilisation qui donne son unité au continent.  « L’Europe est un archipel de cultures et un continent de pensée », cette formule de Ch. De Bartillat résume parfaitement l’ambigüité européenne. Il est donc essentiel de garder à l’esprit que 1’Europe est à la fois identique et diverse, avec cette nuance que la civilisation évolue lentement, tandis que les cultures se métamorphosent beaucoup plus vite, à peu près à chaque génération.

De là provient le problème majeur de la construction européenne, que l’on retrouve dans tous les secteurs : comment concilier unité et diversité qui sont d’abord d’origine culturelle ? Mais faut-il vraiment les concilier ? Ou faut-il ne retenir que la diversité, l’Europe se définissant alors comme une multiplicité d’identités culturelles autonomes ? Sans espoir de créer une communauté ? L’exemple de la Yougoslavie et de son histoire, qui a abouti à l’éclatement que l’on connaît, montre clairement le danger de sacraliser l’identité culturelle, lorsqu’elle n’est pas inscrite dans un système démocratique qui, sans la mutiler, la relie à la civilisation dont elle se réclame. L’identité culturelle risque alors de dériver vers le nationalisme le plus brutal.

S’il est clair que la civilisation est européenne mais que les cultures restent nationales, il n’y a pas d’identité culturelle européenne. Le mélange inextricable d’unité et de diversité conduit à penser, au contraire, que cette dualité, unité et diversité, la tension entre ses deux pôles et le besoin de les harmoniser, constituent le fondement du modèle culturel démocratique européen. L’identité européenne est donc à conquérir dans un effort conscient et organisé d’identification qui doit se produire sur le terrain culturel, sans aucun doute, mais pas uniquement. Le devoir d’invention s’impose ici encore plus que le devoir de mémoire, ce qui au fond n’a rien d’étonnant, car l’actuel projet européen est beaucoup plus ambitieux que le projet religieux du Moyen Age ou que l’universalisme humaniste du Siècle des Lumières. C’est donc à travers un projet global, culturel, politique, économique, social et international, qui doit trouver sa cohérence, que l’Europe s’identifiera. Notre thèse fondamentale.

Une fois posé ce principe de base du modèle culturel européen, il convient d’explorer sa genèse, la manière dont il est vécu, son mode de fonctionnement, et la stratégie qu’il nous propose.

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«L’Europe se définit d’abord par une mémoire composite, contradictoire, dynamique, d’une complexité sans pareille, et ce «patrimoine» est à la fois un dépôt, une décantation, un ferment et une stimulation, car ici le nouveau n’y oblitère pas l’ancien puisque nous conversons par l’esprit avec Euripide comme nous le faisons avec Beckett».

On partira de cette excellente formule de l’écrivain belge Jacques de Decker. Et l’on ajoutera que le monde moderne, celui dans lequel nous vivons, est aussi né d’une novation fondamentale qui s’est produite au XVII ème siècle et s’est poursuivie au XVIII ème, lorsqu’on a mis l’homme et la raison humaine au cœur de tout. Cette novation n’a pas annulé le passé et sa mémoire, mais a considérablement infléchi son interprétation et son développement historique. La raison a envahi la religion et la politique. La science, mathématique, physique, médicale prend un essor qui ne s’arrêtera plus. La finance invente et codifie des institutions nouvelles – les banques centrales – et des instruments monétaires inédits, et l’économie pose les premières lois de la croissance. La vie sociale fait l’objet dans tous les secteurs d’une mise en ordre rationnelle et c’est au xviiie siècle qu’est née, on le rappelle, la notion de culture au sens actuel du terme, précédant de peu l’avènement du concept de civilisation. D’où la conclusion de J. de Decker: «L’Europe est une société consubstantielle à sa culture». Quant au philosophe allemand Lutz-Bachmann, il rappelle aussi que la «Révolution française a identifié culture et communauté politique”.

La distinction fondamentale entre «culture» et «civilisation» doit être gardée en mémoire. On peut la formuler ainsi: “La culture, exploration de la condition humaine dans ses relations avec la Société de son époque, est liée à la courte période historique et à la diversité, principalement des États, depuis le xviie siècle. La «civilisation», elle, s’inscrit dans la longue durée et englobe des cultures très diverses mais cependant réunies par quelques liens très forts comme la religion, l’organisation de la société et l’expression artistique, d’où la force unificatrice d’une civilisation. Le lien étroit entre culture et civilisation, entre diversité et unité en Europe, réside dans le fait que les cultures sont les moteurs d’une civilisation et que la civilisation est l’âme des cultures”. En ce sens, l’Europe n’est, fondamentalement, ni un territoire, ni un continent, ni un espace historique commun, mais d’abord une «philosophie politique partagée dans une communauté d’individus unis par un destin».

Cette philosophie politique s’incarne, selon Lutz-Bachmann qui l’a ainsi formulée, en trois principes: la reconnaissance de l’autre comme porteur de droits identiques; la postulation d’une justice allant au-delà des États par la reconnaissance des droits de l’homme, et l’exigence d’une justice sociale à organiser au niveau mondial. Trois principes qui plongent aussi bien dans l’héritage gréco-romain et chrétien que dans l’ère des Lumières. De ces trois principes, en effet, on peut déduire tout le système politico- économique de l’Europe jusqu’à nos jours: l’illustration la plus évidente s’en trouve dans la “Convention européenne des droits de l’homme”, puis dans la “Charte des droits fondamentaux” jumelée au projet de Constitution rejeté en 2005. En tout cas, l’Europe du droit est aujourd’hui supérieure à l’Europe du pouvoir, comme elle lui a été antérieure, ainsi que le montrent diverses traditions médiévales, par exemple celle de l’Aragon, dont le Roi devait respecter la loi ou la réformer selon certaines procédures, sous peine de légitimer sa déposition. Diversité sans cesse renaissante, donc, et plongeant loin dans le passé et sa mémoire, mais aspiration consciente vers l’Unité, à travers des valeurs communes, elles aussi modelées au cours des siècles, comme le primat de la rationalité, la vocation à l’universel, la primauté du droit enfin: tel est le fond commun de l’Europe, son ciment, et la manière dont elle l’a fabriqué.

Il ne suffit pas de clarifier ces concepts, leur genèse et leur articulation. Il faut aussi voir s’ils ont une vie, et comment on les retrouve dans la réalité. Il faut alors procéder à une enquête qui nous conduira, du général au particulier, à travers les méandres de ce modèle culturel paradoxal.

La première enquête menée auprès de plusieurs personnalités européennes montre que ce fond commun unitaire exerce une puissante attraction, sans pour autant atténuer une aspiration, qui demeure, à la diversité. Le premier témoignage que l’on citera est celui d’A. Adamishin, l’ancien ministre russe chargé des relations entre la Russie et la Communauté des États Indépendants, complété par celui, analogue dans son esprit, du Président Rigol, Président du Parlement de Catalogne. Ils sont très éclairants sur la manière dont est vécue cette dualité de la réalité culturelle européenne.

Selon Adamishin, la tradition russe depuis Pierre le Grand s’est totalement impliquée dans l’Europe, et le courant qui prétend l’inverse, celui des Slavophiles, n’a pas démontré que l’Europe et la Russie s’étaient construites indépendamment, ni que la Russie avait une vocation exclusivement asiatique. Aujourd’hui, – en 2007- le courant dominant s’exprime par le slogan «To Europe», et le gouvernement russe n’exclut pas à terme de rejoindre, selon des modalités appropriées, l’Union européenne en instaurant dès à présent des réformes économiques, politiques et sociales se rapprochant des exigences communautaires.

Cette orientation vers l’Europe, que la lutte contre le terrorisme est de nature à renforcer, s’exprime en Russie par une double revendication envers ses partenaires européens: compréhension et coopération.

Comprendre la Russie: cela veut dire reconnaître son évolution actuelle vers le capitalisme et la société de marché, son adhésion aux valeurs européennes de paix, de liberté et de démocratie facilitée par l’interpénétration traditionnelle entre les cultures russe et européenne. Cela veut dire aussi assimiler le fait qu’elle n’est plus une menace, avec ses dimensions réduites, mais une alliée potentielle face eux défis de l’avenir.

Coopération d’autre part: elle s’appuierait sur une même conception de la politique culturelle, désireuse de concilier unité et diversité, et sur une approche fédéraliste partagée. Elle s’exprimerait dans la création de liens culturels nombreux, entre la Russie et l’Union européenne elle-même, et pas seulement avec ses membres, mais aussi en mettant sur pied une politique commune de renforcement des liens entre l’Union européenne et les anciennes républiques soviétiques, conjointement avec la Russie, et en associant la Russie à cet effort. Quelle occasion manquée!

Profondément attaché, quant à lui, à la culture catalane, qui représente son identité, M. Rigol, n’entend pas la vivre «comme un réduit de résistance» mais comme la base d’un sentiment d’appartenance à une réalité plus vaste, qui apporte son supplément de richesse, à savoir l’Espagne d’abord, et l’Europe tout autant. Cette aspiration vers une identité ouverte à la civilisation européenne rejoint l’idée défendue par un historien et homme politique serbe, le Pr Batakovic, à partir de l’expérience yougoslave.

Ces réflexions portées par des témoignages vécus amènent à conclure que la citoyenneté moderne, comme le dit l’historien espagnol Almuiña, doit concilier le double besoin d’identité et d’ouverture, l’objectif final étant de faire de chaque européen un citoyen responsable du rôle de l’Europe dans le monde. Par conséquent, la construction européenne est à la fois la condition d’un épanouissement civique et la voie d’accès à une responsabilité mondiale, à laquelle ni une Région repliée sur elle-même, ni un État réducteur des spécificités culturelles ne sauraient prétendre. Ce point est déjà un premier flash sur la profonde cohérence du projet européen. Il ne sera pas perdu de vue lorsqu’il s’agira d’élaborer une doctrine sur le rôle de l’Europe dans le monde.

Il va de soi que ce sentiment d’appartenance à l’Europe, cette volonté doublée d’un besoin de la construire ensemble, qui provient des sources les plus diverses, appelle des mises en forme structurées. Toutes les opinions de nos témoins – y compris celle de l’américain E. Suleiman que l’on évoquera plus loin – se sont prononcées exactement dans ce sens, tout en précisant, ce qui n’étonnera personne, qu’il faut agir à un double niveau: celui de l’organisation politique de l’Europe, celui de la politique culturelle de l’Union..

Ce qui renforce encore l’idée qu’il y a plus complémentarité qu’antagonisme entre Unité et Diversité, c’est le fait, tout de même très remarquable, que les défenseurs de l’une et de l’autre n’appartiennent pas à des camps opposés, ce sont en effet les mêmes qui défendent avec la même force les deux thèses contradictoires – qu’ils ne veulent pas dissocier. Observons en effet que les adeptes de la diversité culturelle ne se confondent pas avec les gouvernements des États membres, attachés à la défense d’intérêts étroitement nationaux, ni avec des lobbys professionnels, attachés à leurs profits, ni avec les administrations nationales, soucieuses de défendre le pré carré de leurs attributions. Ces trois-là sont évidemment les tièdes de l’unité. Que les farouches partisans de la diversité soient aussi les farouches partisans de l’unité: c’est assez singulier pour que l’on entende leurs raisons.

L’argumentation que les “adeptes de la diversité et de l’unité réunies” développent est simple et forte: la fin de la diversité serait la fin des cultures et de la civilisation européenne. Comme le dit fort bien J. de Decker, «la langue unique débouche inéluctablement sur la pensée unique», car tout conduira à simplifier la langue unique pour la rendre conforme aux compétences de la machine. En revanche, «La tour de Babel» nous définit, elle est notre richesse principale «et ceci dès l’origine de notre civilisation, car en occident les grandes textes fondateurs sont des traductions», à la différence d’autres civilisations, celles de l’Inde, de la Chine, du Japon ou du monde arabe, où les textes sacrés sont écrits dans la langue principale de ces civilisations.

La défense des cultures minoritaires, au sein de l’Europe, n’est donc pas seulement l’affaire de ceux qui s’en réclament de naissance, qui trouveront dans l’Europe une audience qu’ils n’auraient pas eue seuls, comme le montre l’audience aujourd’hui des cinémas portugais, danois ou belge – mais aussi l’affaire de tous. Dans le monde actuel il n’y a pas une seule culture européenne qui ne soit minoritaire y compris celle des grand pays, comme en témoignent les difficultés de leur cinéma ou de leur télévision. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que la défense de la diversité est indispensable pour assurer l’originalité de notre civilisation dans le monde, donc sa force d’attraction, mais aussi sa survie pure et simple, en raison des effets pervers de toute formule simplificatrice. Rien ne sépare sur ce terrain l’homme politique catalan, l’écrivain europhile belge, et l’ancien ministre russe. Et peut-être ce lien entre diversité et unité est-il encore plus vital pour les pays de l’Est de l’Europe, qui ont à retrouver leurs traditions propres, tout en souhaitant participer à la recréation de «l’unité spirituelle de l’Europe».

Il n’y a donc pas d’identification culturelle de l’Europe qui soit indépendante d’une identification politique et citoyenne dans un cadre démocratique. C’est tout autant le sens de l’unité que celui de la diversité qui, on vient de le voir, pousse, de manière spectaculaire et peu prévisible, dans cette direction. Mais alors d’où vient qu’il soit si difficile d’avancer, que la construction européenne connaisse tant d’entraves et de péripéties décourageantes ? Ce modèle culturel, que l’on a identifié dans ses principes, dont on a constaté combien il est défendu sous des climats très divers et assez inattendus, aurait-il des difficultés à fonctionner ? Mais alors, pour quelles raisons ? Voici celles qui paraissent les plus importantes : notre civilisation est doublement menacée, de l’intérieur comme de l’extérieur. 

De l’intérieur par l’inadaptation des institutions européennes, et tout autant par l’inadaptation des politiques sectorielles, en premier lieu de la politique culturelle, ce qui est un comble. Une fois de plus, c’est la branche politique qui est le maillon faible.

Elle est aussi menacée de l’extérieur par le modèle américain. Et d’autre part, notre civilisation ne reçoit pas les soutiens, et ne trouve pas les partenaires, qui lui permettraient d’aller de l’avant.

On s’attachera ici à ces deux questions – les lacunes de la politique culturelle, et la redoutable concurrence du modèle américain. On a examiné dans un autre texte les défaillances des Institutions politiques.

L’Europe de la culture n’ a pas su trouver sa voie. Constatation navrante vu l’importance de la culture dans la conscience européenne. À l’échelle de l’Union, les résultats sont modestes. Les principales avancées – notamment dans le domaine de la sauvegarde du patrimoine ou de télévision sans frontières – sont liées à des politiques sectorielles autres que la politique culturelle. Celle-ci, tardivement introduite par le Traité d’Amsterdam (art 151) fait l’objet de décisions prises à l’unanimité et se trouve alors dotée de moyens très faibles: soit 35 millions d’euros par an pour 5 ans (0,03% du budget communautaire, l’agriculture étant partie prenante pour 45%). Enfin les procédures de codécision nécessaires à l’établissement des programmes et des budgets durent de 18 mois à 2 ans. Voilà comment ont travaillé nos chefs d’Etats et de Gouvernements. C’est moins une politique de la culture qu’une politique des verrous culturels qu’ils ont inventée.

Ce diagnostic est confirmé par un sommaire état des lieux. Quatre acteurs majeurs de la création et de la diffusion culturelles: Internet, la télévision, la presse et le cinéma ont été successivement examinés auprès de quelques responsables pour évaluer leur rôle dans la construction européenne. Celui-ci s’est chaque fois révélé fort décevant.

Internet? Quelques sites d’information, généralement administratifs, ou rendant compte des activités de la Commission. En revanche, aucun site ne sert de support à une action durable avec un objectif à long terme. Ni pour la réflexion, ni pour la communication, ni pour le débat, faute de financement public ou privé. Et pourtant Internet est le média le mieux adapté à la dimension européenne, sinon le seul. Ce constat si frappant avait conduit la “Fondation pour la Civilisation européenne” que je présidais à créer un grand Portail européen, ( www.civeurop.org) qui soit à la fois consacré à l’information, notamment culturelle avec notre “Guide de la vie culturelle européenne” et notre “Magazine”, et au débat, avec nos colloques et nos “Fondamentaux”. Projet avancé à 80% quand il fut détruit par Sarkozy-Fillon, qui voulaient préserver leurs alliés souverainistes de droite et faciliter leur politique d’ouverture à une gauche également anti- européenne, qui s’était signalée en 2005 lors du référendum.

La Télévision et l’Europe? Une espérance totalement déçue, avec les télévisions de service public. Ne parlons pas des privées, quand TF1 a fermé son bureau de Berlin et n’en a pas ouvert à Bruxelles. Les émissions de nos télévisions sur l’Europe sont rares, véhiculant plus de clichés que d’idées novatrices, et les chaînes consacrent de moins en moins de moyens à ce qui touche à l’Europe. Elles suivent un mouvement général en se concentrant sur le local et le régional qui font 42% de l’audience. Quant à la fiction télévisuelle européenne, elle disparaît à l’exception de l’Allemagne et de l’Angleterre, alors que la France se consacre essentiellement au cinéma. Seule “ARTE” s’est efforcée de devenir une chaîne européenne, mais n’en a eu ni la stratégie, ni les moyens: on a préféré en France créer un CNN nain, avec un budget trop lourd pour les finances de notre système audiovisuel mais beaucoup trop léger pour espérer avoir un rôle international quelconque, au lieu de développer en l’européanisant une chaîne qui a fait ses preuves. Nos gouvernants poursuivaient leur chimère d’un rôle mondial de la France, indifférents à renforcer son rôle européen: la meilleure tactique pour perdre sur les deux tableaux.

On peut faire sur la presse un constat tout aussi accablant. Les agences de presse nationales européennes sont toutes en difficultés financières, l’AFP française, DPA allemande… Il n’existe aucun journal de référence européen, avec une rédaction intégrée composée de journalistes venant de tous les horizons du continent. Dans les rédactions, tout est national, les journalistes, la formation qu’ils ont reçue, les nouvelles qu’ils diffusent et commentent.

Par conséquent, qu’il s’agisse d’Internet, de télévision ou de presse, l’environnement médiatique nécessaire au développement d’une culture plus européenne n’existe pas. Tout le contraire des États-Unis où le « produit culturel » bénéficie d’un imposant rédactionnel…

Reste le cinéma. Quelques chiffres significatifs d’abord. Déficit annuel du cinéma européen vis-à-vis des États-Unis: 6 milliards de $. En Europe: 75% des entrées sont enregistrées pour les films américains, et même 80% pour la grande Europe. En Allemagne, 90% de la recette vient des films américains. Aux États-Unis en revanche, le cinéma étranger fait 2% des recettes dont 1% pour le cinéma français. En France, en une année, on a vu 6 films Italiens sur 110 produits tandis que les Italiens voyaient 8 films français sur 140; 3 films allemands étaient projetés sur les écrans français…

Le cinéma européen ne s’exporte pas et disparaît des salles européennes: voilà ce que révèlent ces chiffres. Le marché est devenu américain. Et de ce fait l’imaginaire européen est aujourd’hui américain. Et derrière l’image, il y a le produit. Voilà le constat. Il n’est pas douteux que l’étroitesse des marchés, pour des raisons linguistiques, – revers de la médaille de la richesse culturelle – est à l’origine d’une difficulté majeure de la création et de la diffusion des produits culturels en Europe, qu’il s’agisse de presse, de télévision ou de cinéma.

Au-delà de 8 millions d’euros de budget, aucun film n’est amortissable sur un marché national, ce qui fait que les cinéastes européens les plus importants tournent en anglais, comme von Trier et Besson, pour des films dont le budget est de l’ordre de 20 millions d’euros. Il en résulte que les groupes européens les plus puissants travaillent d’abord pour le marché le plus porteur, qui est américain. Et lorsque des groupes français possèdent 40% des salles comme en Angleterre, et parfois plus dans d’autres pays, ils y présentent des films américains. Il n’y a donc pas d’autres remèdes que les mécanismes publics nationaux ou communautaires qui puissent sauver le cinéma européen. Ils sont très insuffisants.

Les responsables de ces carences? L’aveuglement des gouvernements, leurs rivalités qui les empêchent de réaliser des programmes nationaux coordonnés et des programmes européens harmonisés. La diversité culturelle devient non plus une richesse et un stimulant à la créativité, ce qu’elle est et doit rester, mais un facteur paralysant, en raison de l’étroitesse des marchés, du cloisonnement des esprits et des modes de vie. La défense de la diversité n’est plus alors que l’alibi du nationalisme, de l’ignorance, ou d’un tiers-mondisme qui s’exprime absurdement contre la construction européenne alors qu’il devrait lui être lié.

Ce désastreux bilan a conduit à rechercher les causes de cette consternante politique des gouvernements européens. On en a trouvé trois. D’abord, la crainte des petites nations de voir leur culture engloutie. On a vu que cette crainte s’est révélée vaine et l’Europe est au contraire susceptible de leur donner une audience qu’elles n’auraient jamais atteinte. La seconde raison tient aux objections des États fédéraux, comme l’Allemagne et la Belgique. Ayant refusé la compétence fédérale nationale, ils ne veulent pas d’une supercompétence de l’Union. Et pourtant les entités fédérées – laender et régions – doivent bien discuter entre elles pour établir une position vis-à-vis de leurs partenaires européens. Or toute l’entreprise communautaire étant elle-même de nature fédérale, elle est particulièrement apte à admettre le caractère composite de ses acteurs. Ces réserves des États fédéraux sont donc elles aussi mal fondées.

Reste enfin l’objection de principe – toute politique culturelle est inacceptable. Elle est toujours marquée par le sectarisme des hommes au pouvoir, un sectarisme qui peut aller jusqu’à la dictature, dont l’Histoire ne manque pas d’exemple, fascisme et communisme, Goebbels et Jdanov, confondus. Mais refuser une politique culturelle, démocratique cette fois, n’est-ce pas accepter implicitement une «autre forme d’arbitraire, qui est selui du marché» relève J. de Decker? On assiste alors à l’escalade des investissements et de la quête du profit, le contraire de la culture, qui ne crée du neuf à chaque génération qu’en se retrouvant de plain pied avec des oeuvres surgies du passé ou de lointaines contrées. La stérilité culturelle croissante est le résultat de cette politique qui a pris le showbusiness et le divertissement pour la culture.

Pour qu’une politique européenne de la culture se développe, il faut donc réformer les règles de l’Union et rechercher des secteurs de coordination entre les politiques culturelles des Etats membres. Mais cela ne suffira pas. Il faut aussi que la politique culturelle européenne réformée trouve des supports ou des partenaires, au-delà de l’Union et des États-membres, et en dehors de ces acteurs, certes essentiels, que sont la presse, la télévision et le cinéma. Où les trouver? On a poursuivi l’enquête pour savoir ce que font – ou devraient faire – en matière de culture européenne, les villes, les parlements, les universités, les entreprises, le marché de l’art, et la Société civile en général. Le tableau ici aussi est plutôt sombre.

A.Santini, ancien Ministre, maire d’Issy-les-Moulineaux et fervent adepte des réseaux de villes, a été interrogé. Il plaide pour que l’Union soutienne ces réseaux, forme moderne et adaptée à la construction européenne, qui remplacera les jumelages désormais obsolètes. C’est ainsi par la combinaison des moyens de l’Union et de ceux des Villes que le maire d’Issy-les-Molineaux estime que devraient être créées les Institutions culturelles de dimension européenne, théâtres, bibliothèques, festivals. À cette fin, une campagne devrait être lancée pour que les moyens financiers consacrés par l’Union à la politique culturelle soient portés à 1% du budget total de l’Union. Enfin, il appartient à l’Union, selon A. Santini, de terminer l’élaboration du Statut de Fondation européenne pour permettre d’accueillir plus aisément des financements publics et privés en vue de réaliser des actions plus souples que celles qui relèvent des mécanismes de la puissance publique (Union, État, Villes). Avec quels arguments contester une aussi sage politique? On y ajoutera, pour la compléter, une suggestion de R.Barre, ancien Premier Ministre et Maire de Lyon, qui estime que dans l’enveloppe culturelle de chaque ville au moins 10% devraient être réservés à des actions conjuguées avec d’autres villes européennes et leurs institutions.

Evoquer le rôle des Parlements à propos d’une politique européenne de la culture peut surprendre. Pourtant, il est clair que les Parlements étant l’expression de la volonté populaire, ayant partout en Europe un poids certes inégal mais néanmoins important vis-à-vis des gouvernements, et détenant conjointemente le pouvoir budgétaire, il y avait là trois bonnes raisons d’au moins se poser la question. S’y joignait aussi une quatrième raison: après le sommet européen de Nice, la question du rôle des Parlements dans l’architecture de l’Europe a été considérée comme prioritaire dans l’agenda des futurs débats. Et cette directive a été suivie d’effet puisque le projet de Constitution, rejeté en 2005, s’attachait à renforcer le rôle des Parlements. De là est venue l’idée de s’interroger sur leur rôle dans l’architecture culturelle.

C’est à J. Neirynck, député au Parlement Suisse, professeur à l’école Polytechnique fédérale de Lausanne et écrivain, que l’on a demandé d’évoquer ce sujet, parce que la Suisse, composée de trois cultures européennes, est souvent considérée sinon comme un exemple, du moins comme un sujet de réflexion pour ceux qui travaillent à la construction européenne. De surcroît, la Suisse est un pays démocratique par excellence, et, ne faisant pas partie de l’Union, critiques ou éloges à son endroit ne pouvaient pas être interprétées comme entachées d’arrière pensées.

Or l’experience suisse est exactement à l’image de ce qu’est l’Europe, et de ce qu’elle devrait cesser d’être. «Au sein de la culture helvétique coexistent 28 cultures cantonales. Serait-ce le secret bien caché d’une construction européenne réaliste que de refuser toute unification, tout transnationalisme?» Telle est la question de base que pose J. Neirynck. Et pourtant, «nulle part ailleurs qu’en Suisse dans les parlements nationaux ne se trouve mieux incarnée la civilisation européenne sous la forme de trois cultures importantes… et nulle part ailleurs on ne trouve une telle concentration de bilingues français-allemands qui ont décidé de causer seulement entre eux, alors qu’ils pourraient jouer utilement les intermédiaires entre les mondes latin et germanique». Et la conclusion de J. Neirynck s’exprime dans cette constatation: «Nulle part ailleurs ne se manifeste un tel front du refus, comme si l’entrée en Europe signifiait nécessairemente la perte de l’identité helvétique».

Les financements sont traités de manière à confirmer le désintérêt du Parlement fédéral suisse pour la culture. Le budget culturel de la Confédération helvétique représente à peine 0,5% du budget total. En 1996 la Confédération prenait en charge 18% des dépenses culturelles, les Communes 43% et les Cantons 39%. La Belgique suit la même voie avec un budget culturel fédéral analogue à celui de la Suisse. De ce point de vue, un État centralisé comme la France fait plus: presque 1% du budget national y est consacré à la culture.

J. Neirynck a fait également observer que la diversité culturelle de l’Europe est double: les cultures européennes se distinguent entre langues et régions, mais elles se distinguent aussi par des statuts diversifiés. Il y a une culture locale, traditionelle, et celle, plus large, mais d’un passé déjà assimilé, qui vont ensemble. D’un autre côté, il y a une culture savante, intellectuelle, ésotérique, qui est plutôt la culture contemporaine. Celle-ci est souvent assimilée à la culture des élites, tout comme l’idéologie de la construction européenne. De ce point de vue, il est à craindre qu’une politique culturelle trop largement décentralisée donne la primeur à la culture locale et à l’hostilité à l’Europe. Et pourtant, la Commune reste le lieu idéal «pour développer une politique culturelle européenne», comme le soutient A. Santini. Mais il faut pour cela qu’il y ait une double prise de conscience, quasiment une double conversion: celle des Parlements et des collectivités locales, pour mettre en oeuvre une politique culturelle qui seule permet de transcender les antagonismes économiques et sociaux, à condition qu’elle soit conçue de manière à équilibrer tradition et novation, réalités locales et réalités européennes, culture et civilisation. Ces réflexions paraissent assez riches et justes pour devoir être adoptées et soulignées. En tout cas, à l’heure actuelle, si on devait situer les positions respectives, on pourrait dire que les Parlements nationaux sont à l’arrière-garde ; le Parlement européen est plus sensible à ces problèmes, et se situe au milieu du peloton ; quant aux villes, elles se retrouvent à l’avant-garde. Mais comme les borgnes sont rois au royaume des aveugles.

La contribution des universités, en revanche, se révèle dès à présent tout à fait positive grâce aux programmes européens permettant la mobilité des étudiants et la reconnaissance mutuelle des diplômes. À l’évidence cette politique devrait être généralisée et ses moyens accrus. C’est la seule vraie lueur dans un ciel bien sombre. Les universités toutefois, selon G. Peces-Barba, le recteur de la grande université madrilène, Carlos III, devraient jouer un rôle non seulement plus important mais décisif. Elles offrent des garanties. Esprit scientifique, «conscience éthique de la vie», anthropocentrisme laïc, les universités sont fondées dans leur esprit sur les meilleures valeurs européennes qu’elles continuent de transmettre. Mais pour jouer pleinement leur rôle, certaines conditions doivent être réunies: intégrer dans les enseignements à tous les niveaux la dimension européenne, assurer la mobilité européenne des enseignants et des étudiant, promouvoir ou défendre l’autonomie des universités et accroître leurs moyens financiers. Tout cela d’une grande pertinence.

Fort important devrait être aussi le rôle des entreprises. Or tel n’est pas le cas sur le plan culturel européen. La Société Générale de Belgique et son président, E. Davignon, étaient exemplaires par l’importance qu’ils accordaient au mécénat culturel: 580 000 euros en moyenne annuellement consacrés, pris en diminution du dividende servi aux actionnaires. Or que constate-t-on dans l’action menée par la Société Générale? 7 sur 9 des projets retenus sont consacrés à la culture belge (Musée Horta, expositions Delvaux, Magritte, Ensor, forêt de Soignes, Crypte de la Cathédrale de Bruxelles, concerts, hôpital Erasme), 1 à des fouilles archéologiques en Syrie, et 1 seul à destination européenne. Il s’agit de financer des bourses permettant des échanges entre étudiants belges de l’université de Louvain et étudiants français de l’université de Paris-I. Une société pionnière toutefois, car si l’on manque d’informations précises sur le mécénat européen des entreprises, quelques sondages semblent indiquer qu’il reste très faible.

Les entreprises privilégient l’humanitaire, les recherches scientifiques proches de leurs activités, ou les initiatives, notamment sur des sites Internet, leur permettant de défendre leur stratégie sans trop paraître à visage découvert. Rien de tout cela ne les rattache à la construction européenne. Quant à d’autres entreprises, et malheureusement de plus en plus, elles considèrent qu’elles doivent créer des richesses et se limiter à assurer la vie et le progrès de leur activité. C’est Louis Schweitzer, alors président de Renault, qui a mieux exprimé que personne cette tendance en ces termes: «Le mécénat n’est pas dans nos projets. Nous ne finançons pas des actions dont nous ne voyons pas un bénéfice immédiat pour notre entreprise».

Cette attitude, qui n’est nullement isolée, est dangereuse. Car elle prive la culture européenne d’une dimension essentielle, où excelle le modèle américain. On y voit là-bas que l’entreprise est non seulement un partenaire financier, mais aussi qu’elle est un remarquable producteur d’idées, de réflexions, de recherches sur les mécanismes économiques et financiers, sociaux, juridiques en liaison avec leurs expériences. C’est très important. Les capacités créatrices des entreprises sont mal exploitées en Europe, en grande partie par leur faute. Et l’isolement de l’entreprise, obsédée par le seul retour sur investissement, ne la prémunit pas pour autant des erreurs stratégiques, des investissements mal calculés, et de l’aveuglement sur le changement des goûts de leur clientèle. Y compris chez Renault. Une prise de conscience s’avère indispensable, car l’Europe ne se fera pas sans ses entreprises. En France, s’y ajoute l’effet pervers d’une législation mécénale destinée à siphonner l’argent des entreprises pour financer les projets nationaux de l’Etat.

Quant au marché de l’art, il est très atomisé, et en Europe, il est marqué par un nationalisme et un protectionnisme qui vont croissants dans des législations nationales nullement coordonnées. On a interrogé sur ce sujet Simon de Pury, président de «Pury et Luxembourg», l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des grandes maisons de ventes aux enchères – qui représentent environ 15% du marché global de l’art.

Jusqu’en 1950, selon, lui, Paris était le premier marché de l’art au monde. Dans les années 60, Londres a supplanté Paris en raison d’une politique restrictive des autorités françaises: les grandes sociétés étrangères de ventes aux enchères n’avaient pas le droit d’exercer sur le territoire métropolitain. Aujourd’hui, le premier rôle est tenu par New York car il n’existe aux États-Unis aucune restriction à l’importation et à l’exportation des œuvres d’art. L’uniformisation du droit de suite dans le cadre de l’Union européenne, sur les œuvres créées par des artistes morts depuis moins de 70 ans, est de nature également, souligne S. de Pury, à renchérir le prix des œuvres mises en vente, d’où la tendance chez les collectionneurs à se réfugier sur les marchés américains ou suisses qui ignorent ce droit. Sans doute cette politique protège-t-elle le patrimoine européen, mais elle est aussi source de fraudes, et on doit observer que les foyers de création sont également ceux des grands marchés de l’art, comme Londres et New York ou Seattle pour les nouvelles technologies, ou les pays dont les artistes vendent sur ces marchés, comme les allemands. Il faudra un jour se poser la question: l’Europe veut-elle être un musée? ou un actif foyer de création? Et si elle veut être l’un et l’autre, elle aurait intérêt à avoir une législation mieux étudiée.

Reste enfin la Société civile en général, en dehors de ses acteurs spécifiques que l’on a précédemment recensés. Quel peut être son rôle dans le cadre spécifique du modèle culturel? On s’est adressé au CENSIS de Rome, qui a mené une étude sur cette question. Selon Mme Manna, directeur du Censis, la société civile européenne est marquée par trois phénomènes principaux en matière de culture:

La production audiovisuelle crée l’imaginaire des sociétés contemporaines, et cette production est marquée par le poids des logiques économiques et commerciales;

Le rôle des intellectuels a considérablement diminué au profit de groupes associatifs qui sont désormais les vecteurs de l’information;

La fracture numérique est susceptible aussi de rejeter une partie de la population tenue à l’écart dans une opposition renforcée à ceux qui seront perçus comme une élite, et à leurs valeurs.

Dès lors, que demander à la Société civile?

De produire des innovations culturelles, en s’appropriant les nouvelles technologies de la communication, et en inventant les modes de fonctionnement d’une société plus complexe, plus individuelle, plus exigeante.

D’inventer de nouveaux rapports entre les sphères publiques et privées.

De promouvoir des réseaux de Fondations et de «pépinières culturelles» qui seront de nature à renouveler idées, perceptions, modes de communication et d’organisation.

Que ressort-il de cette exploration méthodique? Qu’il faut à la fois une prise de conscience, une volonté, des moyens aussi, mais qui ne sont pas inaccessibles si les sources sont suffisamment diversifiées. Rien d’insurmontable, en un mot, pour inventer le modèle culturel européen équilibrant l’américain, sans l’imiter ni le maudire.

Et pourtant, il n’est pas évident que même si ces condition sont réunies, le modèle culturel européen puisse éviter le naufrage. Car ce modèle, il ne suffit pas de le sauvegarder, de le poursuivre et de le proposer – encore faut-il qu’il soit reçu et partagé par les Européens eux-mêmes. Sinon à quoi servirait-il? Comment survivrait-il ?

C’est cette ultime question que l’on a soumise à la sagacité du philosophe, écrivain et musicologue A. Tubeuf. Et voici ce que l’on a retenu de son propos très stimulant. A. Tubeuf part d’un constat indiscutable. Ce qui a fait la force et la permanence du modèle de civilisation européenne résidait dans le fait qu’il se perpétuait par un mode de transmission particulier, qui était la lecture et la méditation qu’elle suscite. Et pas seulement depuis Gutenberg, mais déjà chez les grecs et les romains. Lecture et attention méditative procuraient à la fois l’information et sa critique, et par conséquent, elles apportaient une armature intellectuelle et morale. L’exemple parfait, c’est Montaigne dans sa librairie.

Aujourd’hui, ce ressort essentiel, le mode de transmission, s’est dégradé parce que l’on a perdu de vue sa valeur propre. Le culte de l’image a remplacé celui de la lecture; l’attention instantanée a supplanté l’attention prolongée. Nous sommes donc de mieux en mieux informés, mais de moins en moins équipés pour hiérarchiser l’information. Ce phénomène est tout à fait frappant pour ceux qui enseignent la jeunesse.

On a oublié que la télévision n’est pas un des beaux-arts. Elle est un mode d’acheminement, un accès facile dont on dispose chez soi. Internet de même: c’est un outil fantastique qui facilite la communication. Mais cultures et civilisation sont en dehors d’eux et préalables à eux. À ne se limiter qu’à eux, on aboutit – si le médium est le message – à la banalisation et à la superficialisation de tout. La maladie actuelle de la culture et de la société.

Ce propos ne revient pas à faire le procès de la technologie moderne, bien au contraire, mais à la remettre à sa place. L’écran de télévision peut nous permettre d’accéder à d’excellents films, et en ce sens le cinéma est comme le livre. Il y a de grands films indispensables à la formation de notre imaginaire, comme il y a de grands livres. Mais il faut être éduqué pour tirer du cinéma un bénéfice culturel. Et discerner le cinéma qui est à cours d’imaginaire, qui se contente de dupliquer la réalité, celle que l’on retrouve à la télévision, et qui fournit un produit disparu au bout de quelques mois. Les mauvais films rejoignant les mauvais livres, écrits n’importe comment, où l’auteur et le signataire n’ont en commun que l’argent qu’ils échangent.

Non moins que l’écran de télévision bien utilisé, le disque fut aussi un apport considérable: il a éduqué l’oreille et la mémoire, parce qu’il exigeait concentration et attention.Ce qu’il faut craindre, en revanche, c’est le bruit qui rend sourd et l’image qui rend aveugle. Par accoutumance à la banalité. On entend, mais il n’y a plus d’écoute. La vue demeure, mais le regard disparaît.

Les politiques culturelles actuelles ne constituent guère un remède à cette maladie. On s’est donné beaucoup de mal pour faciliter l’accès du plus grand nombre à l’opéra, au théâtre, au concert, au cinéma, aux expositions… Excellent projet. Mais en même temps, ce peuple à qui on les offrait était de moins en moins en état de les recevoir. On lui donnait des cultures, mais on avait oublié de lui apporter la civilisation. On lui distribuait des musiques, nées du rythme et de la danse, sans lui avoir fait découvrir la musique, qui est l’apprentissage de l’oreille. Comme si la culture musicale passait par les pieds avant l’oreille… La culture sans la civilisation cela donne, au sens historique du terme, les barbares.

Cette dégradation du mode de transmission du modèle européen aboutit à sa mutilation. Elle a des conséquences très graves sur la société et sur la vie politique. De plus en plus, et sans que l’on réagisse, le langage des valeurs et la vie politique divergent, et divorcent totalement. Les concepts de République, de Démocratie, de Liberté, d’Égalité, de Fraternité finissent par recouvrir des réalités qui sont leur exact opposé. La vie politique devient un jeu de masques alimentant tous les cynismes. Il en résulte des sociétés politiquement mortes parce que culturellement éteintes: il suffit d’observer combien certaines sociétés, comme la française, sont incapables de se renouveler, de renouveler leurs idées, leurs pratiques ou leur personnel politique. Sauf lorsqu’intervient un cataclysme.

Il ne s’agit pas simplement de réforme dans un secteur, l’éducation ou la culture. Il faut refaire la Cité pour retrouver le modèle culturel. Et pour cela redonner aux mots leur sens, et ne pas consulter n’importe qui sur n’importe quoi qui le traitera n’importe comment. Retrouver une société soucieuse d’exactitude, de précision, de respect mutuel, sous l’égide d’une loi qui protège tous et chacun. À condition qu’elle soit la même pour tous, sans évoquer cette étrangeté: le droit à la différence, qui n’est pas autre chose que la négation du droit. Et le début du communautarisme.

Il faut revenir à la vérité profonde de l’ère des Lumières. Pour que l’homme soit autonome, maître de lui et de son destin d’homme libre, il faut réunir deux conditions: l’éducation et la vertu. Qui sont et doivent être inséparables. Un homme cultivé est un homme initié. Et il ne s’agit pas de l’initiation à quelques codes mondains, comme voudrait le faire croire une sotte dénonciation de l’élitisme, mais une initiation que l’on s’administre à soi-même dans le parcours d’une éducation. L’homme moderne a inventé le zapping: il veut tout voir, tout savoir, faire la fête et ne rien apprendre. C’est ainsi que l’on porte un coup fatal à une civilisation.

Faire l’Europe doit être l’occasion de repenser la cité et simultanément de corriger quelques dérives qui ruinent le modèle politique et culturel dont nous avons hérité, pour le transmettre, et, si possible, l’améliorer. Les hommes qui en sont convaincus sauront-ils se rassembler? Le pourront-ils? Sauront-ils faire partager leur conviction?

L’interrogation angoissée d’A.Tubeuf a un double mérite. Elle nous rappelle qu’un modèle culturel, c’est à la fois des mesures politiques, techniques, qui sont bien insuffisantes à l’échelon européen, mais que c’est aussi la transmission, à l’échelon national et européen d’un savoir, concernant notre passé, son histoire, ses créations dans le domaine des arts, un savoir transmis par l’école et l’Université, un savoir qui doit figurer dans le tronc commun d’un système éducatif européen. Mais à ce savoir doit être joint la “vertu” au sens que ce mot avait au XVIIIème siècle: il renvoie à la pratique d’une morale sociale qui réclame à chaque individu d’apporter sa contribution au bon fonctionnement de la société par ses qualités personnelles et son travail. Ce message s’adresse en priorité à la société civile, car il concerne à la fois la sphère privée et l’activité sociale. Un modèle culturel doit être porté par une société.

On voit ainsi se dessiner notre modèle culturel européen, ses structures, ses forces, ses faiblesses, et l’esprit qui doit l’animer. Reste une dernière et épineuse question: celle des relations entre le modèle européen, tel qu’on l’a décrit, et celui des autres civilisations. Selon la réponse fournie, c’est la politique de l’Union européenne vis-à-vis des pays porteurs d’une autre civilisation qui est en jeu. Le choix de cette stratégie aura d’inévitables répercussions sur la stratégie interne de l’Union: on découvre aussi sous cet angle à quel point la construction européenne est indissociable du rôle que l’Europe choisira de jouer dans le monde .

La réflexion doit porter au moins sur deux questions précises: comment interpréter les attitudes du monde musulman vis-à-vis de la civilisation occidentale, et plus particulièrement européenne, car nous sommes ici directement dans notre voisinage? Dans quelle mesure la civilisation européenne peut-elle se considérer comme universelle et quelles conclusions faut-il en tirer?

Le premier point requiert des compétences spéciales et l’on s’est adressé pour des éléments de réponse à G. Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, et spécialiste du monde musulman. Voici sa réponse.

Le monde musulman n’est pas homogène, et il est l’objet d’influences très diverses qui l’animent et le fragmentent. En ce sens, «le monde musulman est poreux» selon Gilles Kepel. Les élites musulmanes modernistes ont adopté des méthodes occidentales, et parfois même les mécanismes de la démocratie. Il ne s’agit pourtant que d’un habillage: l’arbitraire et le fait du prince demeurent.

Enfin, on ne saurait parler de la montée en puissance des mouvements radicaux, en ce sens que partout où ils ont tenté de prendre le pouvoir, ils ont échoué: ni l’Égypte, après l’assassinat de Sadate, ni le Soudan, ni l’Algérie, ni le Pakistan n’ont basculé dans l’orbite des radicaux fondamentalistes. En Afghanistan, c’est une guerre étrangère, doublée d’une guerre civile, qui dure depuis vingt ans dans un des États les plus archaïques du monde, et pourtant les talibans n’ont jamais maîtrisé l’ensemble du territoire.

Cette triple caractéristique du monde musulman, porosité, fait du prince, échec de la prise de pouvoir des radicaux, complétée par la grande frustration engendrée par le spectacle de la prospérité occidentale, conduit à des conclusions nuancées.

L’attentat du 11 Septembre, manifestation de haine contre le symbole de la civilisation occidentale, est sans doute avant tout une expression spectaculaire de la faiblesse du mouvement terroriste incapable de s’imposer par la présence sociale et par la prise du pouvoir. Quant aux citoyens européens islamisés, leur comportement et leur évolution ne sont pas de nature à nourrir le pessimisme. Les principes et la pratique de la vie démocratique ont fini par imposer leur marques sur la grande majorité des musulmans d’Europe. Ils comprennent que seul un régime démocratique leur offre une chance d’intégration, d’ascension sociale et éventuellement de jouer un rôle politique, que les régimes de leur pays ne leur offrent pas. Par conséquent, si on ne laisse pas les populations musulmanes être seulement l’objet des lois du marché, mais qu’on leur ouvre pleinement l’accès aux valeurs européennes, ces populations auront toute leur place dans notre société. La réponse de G. Kepel est donc claire et pragmatique: soyons nous-mêmes, avec nos valeurs, et nous serons choisis par la population musulmane, ce qui est une première réponse à l’hypothèse d’un choc des civilisations.

A cette analyse que l’on partage, on ajoutera une dimension géopolitique. L’islam cherche une revanche à une double humiliation, historique et sociale. L’islam a dominé l’Espagne, la Sicile et la méditerranée, a conquis l’Afrique du nord chrétienne, détruit l’empire byzantin, et dominé le sud est de l’Europe. Le recul est impressionnant. La majorité de ce territoire a échappé à l’Islam, et les provinces de l’ancienne Byzance sont déchirées par une guerre civile entre chiites et sunnites, ou menacées sinon ravagées par le conflit entre Israel et les arabes. A cela s’ajoute l’humiliation sociale: les masses musulmanes sont parmi les plus pauvres du monde, et elles sont coupées de l’accès aux technologies qui font la puissance de notre société. Le passé comme le présent les amènent à conclure que l’avenir ne leur appartient pas. Enfin, cette société qu’ils voient triompher a aussi ses dérives. Notre civilisation a évolué vers un monde marqué par la dramatisation de la guerre économique, et par la dérive vers un monde où l’on glorifie la réussite financière, où reculent les interdits, où monte en puissance la corruption. Le Monde occidental relègue la politique à la remorque du pouvoir médiatique et les deux sont eux-mêmes à la remorque du pouvoir économique dont la toute puissance est renforcée par les nouvelles technologies informatiques. Tous ces facteurs réunis nourrissent la haine et l’aspiration à la guerre chez un grand nombre de musulmans: on ne réfute pas le modèle occidental, on le hait… On ne cherche pas sa conversion, mais sa destruction. Pour déboucher sur quoi? La recréation d’un vaste empire soumis à la charia. Ce n’est donc plus seulement un choc des civilisations, c’est aussi un combat géopolitique. Voilà donc des relations très différentes de celles qui se profilent avec les civilisations d’Extrême Orient, où, pour l’instant du moins, ni la religion ni les les ambitions géopolitiques ne sont de nature à créer l’affrontement.

Porté par son triomphe sur le communisme, convaincu de l’universalisme de sa pensée démocrate libérale, la civilisation Occidentale, surtout dans sa forme américaine, a cru que les autres civilisations devaient adopter ses valeurs. Cette attitude ne peut que provoquer une réaction en chaîne, surtout dans le mode musulman, et c’est la religion, et non la politique des gouvernements arabes, qui a fait émerger une identité extrémiste dépassant les États et servant de ferment au terrorisme. Ce faisant et ne laissant le choix qu’entre la démocratie et la guerre, la civilisation occidentale américaine s’est aliénée le peuple du Coran (1 milliard d’individus) et le monde de l’Extrême-Orient (2 milliards).

Il existe toutefois des bases moins conflictuelles dans les relations entre civilisations, qui viennent de l’émergence de valeurs sinon communes, à tout le moins voisines. On constate en effet un mouvement universel de lutte des citoyens contre la raison d’État, qui crée une solidarité globale d’intérêts entre les ressortissants des différents pays du monde. Un fond d’humanité s’exprime partout, revendiquant la liberté, la tolérance mutuelle, et la vigilance face à ce qui détruit l’humain dans l’homme où que ce soit, dans les différentes formes de culture. Par conséquent, le respect des autres civilisations ne consiste pas à rester sans opinion, mais à comprendre les autres et à développer l’esprit de tolérance, – sans renoncer à s’affirmer. Une anthropologie bien menée permet d’aller très loin dans la compréhension des autres. Ils veulent comme nous être ce qu’ils sont. Acceptons-le, mais défendons l’universalité d’une valeur que nous avons privilégiée, sans être seuls à l’avoir inventée: le respect des droits individuels, sociaux et politiques de la personne humaine. Il ne s’agit pas de les imposer par la force, mais de les défendre par la force s’ils sont attaqués, ce qui légitime l’emploi de cette force pour réprimer le terrorisme. Mais il importe toujours de mettre en œuvre une action politique ou juridique proportionnée, pour obtenir que cette valeur de respect des droits fasse l’objet d’une reconnaissance universelle. Cette conclusion elle aussi est claire: soyons lucides sur nos dérives, soyons fermes sur nos valeurs démocratiques, et soyons tolérants jusqu’à ce qu’on soit parvenu à susciter une adhésion des autres à cette valeur qu’à des titres divers ils portent aussi en eux.

La solution pour l’Europe consiste donc à mettre en oeuvre une lutte sans merci contre le terrorisme, à partager sans réserve notre vie sociale avec les musulmans qui ont choisi la démocratie, à instaurer des relations institutionnelles avec les Etats musulmans de notre environnement, comme l’Afrique du Nord et la Turquie sur les mêmes bases démocratiques, et contribuer à la pacification du Moyen Orient. On approfondira cette stratégie en traitant ailleurs du modèle international de l’Europe. Mais enfin et surtout, l’Europe doit s’unir très vite pour jeter les bases d’une démocratie et d’un modèle social qui puissent susciter une adhésion mondiale. C’est la seule réponse définitive. Aucun pays européen ne peut à lui seul répondre aux défis que proposent les relations entre civilisations.

Gérard Montassier ( Extrait de son livre « L’Europe, cette inconnue »)

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