par G.MONTASSIER

par G.MONTASSIER

« PETITE HISTOIRE ICONOCLASTE DES IDÉES ÉCONOMIQUES »

Ce petit livre de 285 PAGES, format de poche, par JEAN MARC DANIEL ( Edition « AGORA ») est clair, accessible et descriptif.

Il aborde l’Economie par le seul biais susceptible d’échapper à la polémique : l’histoire des idées économiques. Un petit livre d’autant plus indispensable, pour se faire une opinion par soi-même sur la politique économique qui règle nos vies, qu’on ne saurait échapper au débat qu’elle suscite : il remplit les journaux, envahit la vie politique, et constitue un enjeu majeur des élections démocratiques au point que tout candidat à une élection présidentielle se dote d’une équipe « d’experts économiques ».

Et pourtant le débat économique souffre d’un discrédit croissant et malheureusement justifié. Pour deux raisons : l’économie est divisée en « sectes » qui accumulent les désaccords entre elles, et les pronostics des économistes sont très souvent démentis par l’événement.

Les sectes ? On est capitaliste ou socialiste, classique, néoclassique ou keynésien, favorable à la prépondérance du marché ou à celle de l’Etat, rallié à l’idée que l’économie est une science, tantôt rattachée à la physique, tantôt aux mathématiques, ou qu’elle est un savoir pratique toujours sujet au débat, et qu’elle ne sera donc jamais scientifique…

Les pronostics ? Ils sont en effet une des forces de la science, qui prévoit sans se tromper les éclipses du soleil et de la lune. Certains économistes ont imprudemment ouvert la voie, annonçant la fin des crises et la maîtrise du chômage. On a vu ce qu’il en est. Les pseudo sciences ont vu à la fois l’intérêt et le danger de ces annonces. Elles ont trouvé la parade : annoncer l’événement quand les témoins de l’annonce auront oublié ou seront morts. C’est ainsi qu’un grand spécialiste de l’intelligence artificielle – Ray Kurzweil- annonce qu’elle dépassera l’intelligence humaine en 2045.Et les climatologues nous renvoient à la fin du Siècle…

Quant aux résultats…L’économie communiste est morte, après d’affreux ravages, l’économie socialiste ne se porte pas bien, et le capitalisme ne saurait nous faire oublier les crises de 1873, 1929, 2008, pour nous laisser seulement en sursis jusqu’à la prochaine.

Comment s’y retrouver ?

La « Petite Histoire » de J.M.Daniel va nous éclairer.

« L’économie politique », telle que nous la connaissons, est née avec la Modernité qui apparaît au XVII ème siècle sur les bases profondément réformées de la philosophie antique et de la civilisation de la Renaissance. L’économie politique surgit d’abord en France à cette époque, triomphe en Angleterre au XIX ème siècle, avec une concurrence sévère menée par l’Autriche et l’Allemagne avant l’irruption américaine du XXème siècle.

Quelle est l’origine de ce phénomène si durable que constitue l’économie politique? Tenter de comprendre et de maîtriser une évolution de l’économie qui finissait par dominer le fonctionnement de l’Etat, de la Société et la vie de chaque individu. Il apparaissait en effet que l’évolution de l’économie dans la société était le phénomène majeur de la Modernité, économie agricole d’abord, puis industrielle, puis économie financière et de service enfin, constituant les trois étapes principales, avec une accélération spectaculaire et une complexité croissante.

Deux voies s’offraient à l’Economie politique pour explorer ces mutations : la Philosophie et la Science. Pour beaucoup d’analystes, la Philosophie représentait le passé, la Science, qui faisait des progrès spectaculaires, l’avenir. Mais face à ce problème nouveau qu’était l’avènement de l’économie on a été tenté soit de les opposer soit de les combiner.

Les français se sont alors partagés entre partisans de chaque thèse, les anglais ont opté en majorité pour assimiler l’économie à une science, tantôt physique, tantôt mathématique, et les allemands l’ont dérivée de la philosophie de l’Histoire, qu’elle soit marxiste ou d’inspiration

opposée. Ces ambiguïtés, dont nous ne sommes toujours pas sortis, ont été la source d’interminables querelles et d’une foule de déconvenues. Daniel nous guide dans ce dédale. Où nous a-t-il menés ? Que faut-il en penser aujourd’hui ?

On observera d’abord que la philosophie avait identifié et analysé la vie économique depuis des siècles, avec Aristote précisément. Dans « L’Ethique à Nicomaque » ( livre V 8 §1133b) Aristote établit le fondement de l’économie avec la parabole de l’architecte et du cordonnier qui ont besoin l’un de l’autre : l’architecte doit se chausser, le cordonnier doit s’abriter dans une maison. Mais comment réaliser la transaction ? En inventant la monnaie. « C’est à cette fin que la monnaie a été introduite, devenant une sorte de moyen terme, car elle mesure toutes choses et par suite l’excès et le défaut, par exemple combien de chaussures équivalent à une maison ». Et Aristote précise : « la monnaie est devenue une sorte de substitut du besoin, et cela par convention, parce qu’elle n’existe pas par nature, mais en vertu de la loi, et qu’il est en notre pouvoir de la changer et de la rendre inutilisable ». On peut certes apporter d’autres précisions dans la définition du rôle de la monnaie, mais sans pour autant rendre caduque la définition d’Aristote : elle reste toujours valable. Mais alors que s’est-il passé entre Aristote et le XVII ème siècle ? J.M.Daniel rappelle à juste titre les deux éléments qui ont conduit à une longue parenthèse de l’histoire : l’économie ne connaissait que la pénurie, la philosophie était devenue la servante de la théologie, et la religion évacuait toute réflexion qui s’éloignait d’elle. C’est donc à partir de l’entrée dans la Modernité, quand la croissance est apparue, mais que l’Etat, étouffant sous la dette, faisait banqueroute et semait la révolte, que naquit la pensée économique, quand aussi la philosophie fondatrice de la science s’est dégagée de la théologie. Boisguilbert et son « Traité d’économie politique » publié en 1615 sont à l’origine de la recherche économique telle qu’elle s’est développée jusqu’à nous avec les péripéties que l’on a évoquées.

La conclusion de J.M.Daniel est sévère. « Au XIX ème siècle…l’idée restait acceptée que l’économie est uns science et donc qu’elle est porteuse d’une vérité. Vérité qui peut être améliorée, mais vérité quand même. Le choc Keynésien a fait voler en éclats cette démarche. Il a tendu à faire accroire que l’économie n’est pas une science, mais un débat, où tout le monde a le droit de s’exprimer, si bien qu’en fin de compte tout le monde a le droit de prétendre avoir raison ». Et Daniel de citer la phrase cruelle du prix Nobel d’économie K.Arrow : « l’économie moderne est une astronomie tombée aux mains d’astrologues», et de rappeler la cinglante critique de Schumpeter soulignant l’intérêt personnel qu’a tout économiste à se positionner en contestataire s’il veut faire carrière dans l’Université…

La conclusion des 950 pages de Piketty dans « Le Capital au XXI ème siècle » n’est pas très éloignée. Qu’on en juge.

« Trop longtemps les économistes ont cherché à définir leur identité à partir de leurs supposées méthodes scientifiques. En réalité, ces méthodes sont surtout fondées sur un usage immodéré des modèles mathématiques, qui ne sont souvent qu’une excuse permettant d’occuper le terrain et de masquer la vacuité du propos. » Alors où situer l’économie ? « Je ne conçois d’autre place pour l’économie que comme sous-discipline des sciences sociales, aux côtés de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, des sciences politiques et de tant d’autres ». Toutefois Piketty place en première ligne les leçons de l’Histoire. « L’expérience historique demeure notre principale source de connaissance » écrit-il. Et il défend lui aussi, comme tous les keynésiens, l’engagement dans le débat public.

Ces conflits séculaires autour de l’économie politique nous apportent un double éclairage. Ils mettent fin à l’illusion scientiste qui empruntait le principe de causalité à la science physique, pour le transposer dans l’économie, la sociologie ou la psychanalyse, sinon même comme Taine dans la critique littéraire. Mais la science physique repose sur deux principes : la possibilité de refaire l’expérience autant de fois qu’il le faut pour contrôler, et la permanence de l’objet étudié. La trajectoire des comètes, la nature des métaux, les ondes et l’atome ne changent pas avec le temps. La société et l’économie, en revanche, évoluent sans cesse, et il est souvent impossible de définir avec rigueur leur objet : le « champ social » tout comme «  l’inflation » ont autant de définitions que de chercheurs, et on n’a jamais vu la loi de la pesanteur soumise à un débat, pour aboutir à une formulation de droite ou de gauche. L’Histoire seule, qui ne sera jamais une science car elle est plus que tout autre savoir fille du Temps, émerge parmi les autres sciences sociales parce qu’elle est aussi fondée sur la réalité, vérifiable, des événements, en dehors de l’historien qui les interprète.

Faut-il donc se résigner après lecture de Daniel et de Piketty à mettre la recherche en économie au niveau d’un «amusement de l’esprit » comme Kant qualifiait l’histoire idéologique, celle qui s’est mise eu service d’une option politique, comme on le voit trop souvent aujourd’hui ?

On doit échapper à cette conclusion déprimante. Pour deux raisons : l’histoire, généralement celle de nos erreurs et parfois de nos mérites est là pour nous éclairer afin d’éviter le renouvellement des mêmes erreurs. L’excellent livre de J.M.Daniel nous le démontre. Il s’achève ainsi : « la crise de l’économie mondiale ouvre de nouveaux chantiers pour la théorie économique qui la poussent à remettre en cause ses raisonnements anciens et le programme de recherche qu’elle s’était donné ». Le renouvellement se prépare donc.

Mais aussi une nouvelle piste très prometteuse est proposée. Elle figure dans la dernière phrase du livre de Piketty, à la page 950, que voici : « il me semble que les chercheurs en science sociale de toutes les disciplines, les journalistes et les médiateurs de tous supports, les militants syndicaux ou politiques de toutes tendances, et surtout tous les citoyens, devraient s’intéresser sérieusement à l’argent, à sa mesure, aux faits et aux évolutions qui l’entourent ». Une lacune aussi énorme que surprenante, mais Piketty a raison de la signaler. Elle est bien réelle. On n’a qu’un regret, qu’il s’en préoccupe si tard, et une inquiétude, qu’il s’y mêle tant de monde…Mais Piketty souligne une évidence : le rôle de l’argent sera le prochain grand thème qui renouvellera l’économie politique. Que de temps perdu : Aristote signalait déjà le rôle exceptionnel de la monnaie …