Cet étrange phénomène est observé dans le Gard, au nord d’Avignon entre 1863 et 1865. L’explosion de la maladie est rapide, elle frappe le Vaucluse et les Bouches‑du‑Rhône en 1866. Au même moment, les premiers indices se manifestent en Gironde à Floirac. Dans les Charentes, les premiers foyers sont signalés en 1868, dans le canton de Pons. En 1870, l’insecte a franchi la Charente et attaque les plantations de Chérac… Il vient de s’attaquer aux 280 000 ha du vignoble charentais.

Une invasion incontrôlable durant plus de vingt ans :1868-1890

Les enquêtes agricoles des années 1874-1876 précisent les dates de l’apparition de l’insecte et l’étendue des vignes attaquées dans les communes des différents cantons charentais. Le phylloxéra détient un énorme pouvoir d’adaptation, de reproduction et de diffusion.

 

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En quelques années, par paliers successifs, le mal inexorable frappe les communes du centre, du nord et de l’est des Charentes, laissant les vignerons touchés totalement désarmés et les autres plongés dans une profonde inquiétude. Entre 1868 et 1874, le phylloxéra réalise une sournoise diffusion, les informations provenant du Midi et du Bordelais ne sont pas prises au sérieux. En 1873, lors de la publication du rapport Lecoq de Boisbraudan à l’Académie des Sciences de Paris, la Charente est enfin déclarée officiellement atteinte.

La diffusion de la maladie est plus difficile dans des sols et sous-sols humides, sablonneux ; en milieu calcaire et sec, l’insecte accomplit un travail extraordinaire de destruction. Entre 1868 et 1873, il gagne les secteurs calcaires de la rive gauche de la Charente, mais il est ralenti par les fortes pluies estivales de 1872. Les gelées de printemps 1873 repoussent son développement ; la belle fin de l’été coupée de violents orages, alliée à un automne fort lumineux prépare la grande invasion de 1874. La Basse Saintonge est touchée à Mazeray au sud de Saint-Jean d’Angély. En Angoumois, Rouillac et Aigre recensent quelques communes envahies par l’insecte. En Haute Saintonge, les cantons de Jonzac et de Saint-Genis-de-Saintonge enregistrent de nombreux foyers ; en revanche, vers le nord-ouest du département, le vignoble est intact. En 1878, le phylloxéra est repéré aux portes de La Rochelle et à Saint-Georges d’Oléron. Vers la Double saintongeaise, les cantons de Montendre et de Montlieu possèdent quelques foyers mais la clairière de Montguyon est encore épargnée. La sécheresse et la chaleur de 1877 favorisent une nouvelle fois la progression de la maladie. Sur les onze arrondissements des Charentes, huit connaissent des ravages significatifs. Celui de Saintes est le plus atteint : 7 600 ha en 1877, soit 20 % de l’étendue plantée. L’extension touche l’ensemble du Sud des Deux-Sèvres. Des 1876, la moitié des plantations du canton de Pons disparaît de la production et 29 % de celui de Burie. En 1879, sur les 161 000 ha de vigne de la Charente Maritime, 14 000 ha étaient encore intacts, 29 000 ha en cours d’arrachage, le reste est déjà à l’agonie.

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Après le record historique de la récolte de 1875, la production recule régulièrement. L’année 1877 enregistre la dernière récolte honorable avec ses 8,5 millions d’hl. Par la suite, le vignoble charentais subit un important effondrement des récoltes.

En 1878, la sous-préfecture de Saintes note que : « les vignes sont de plus en plus envahies et détruites par le phylloxéra, on peut évaluer la récolte de vin à une demi-récolte soit 800 000 hl… » Durant la décennie 1880, les productions charentaises oscillent entre 2,7 millions et 3,9 millions. Les gelées des 10 et 11 mai 1880 et du 22 avril 1881 enlèvent les trois quarts de la récolte. « Les vendanges ont commencé le 20 octobre 1881… On est réduit à 1/8è ou 1/10è de ce qu’il se faisait autrefois… Et souvent celui qui faisait 200 barriques de vin est même réduit à une ou deux… Il y a des années  où  les  vendanges  duraient  près  d’un  mois. On entendait  nuit et  jour le craquement des pressoirs et le bruit des tonneaux, on buvait, on chantait…» Alphonse Vivier, viticulteur en Angoumois.

La production de 1882 donne de mauvaises eaux de vie. Dès le mois de juin, les vignes ont arrêté leur pousse et le mois de septembre fut très pluvieux. Les vins de 3 à 5° sont inférieurs de moitié à ceux des années 1875‑76. Le courrier des Deux-Charentes donne une information particulièrement riche :

La progression du phylloxÉra de 1868 à 1874

EVOLUTION DE LA PEODUCTION DE VINS ET DE LA DISTILLATION DANS LES CHARENTES DE 1861 A 1889

 

D’après les données de Baudoin : Les eaux de vie et la fabrication du cognac 1893 p 247.

 « Une moisissure a recouvert une grande partie des graines qui ont donné un liquide de teinte glauque. »   Depuis 1876, le prix des vins est à la hausse. En 1880, les vins rouges atteignent 100 F/hl et les blancs 70 F. L’évolution du prix des eaux de vie nouvelles est très sensible, aux prévisions de récoltes et aux rumeurs colportées, leur qualité devient très contestable.

Les exploitations viticoles de l’Aunis et des îles encore peu affectées par la maladie bénéficient d’une situation très favorable du marché. Finalement, le prix du vin a doublé et celui de l’hectare de vigne est réduit de moitié. Devant un marché extérieur peu porteur, le négociant refuse la marchandise à des prix trop élevés, il préfère les eaux de vie des années antérieures de bien meilleure qualité. En 1880, à Cognac, une eau-de-vie de Grande Champagne de 1875 est à 285 F/hl et celle de 1879 est à 250 F.

La crise du phylloxéra constitue une rupture économique dans les Charentes. Selon Ravaz, après avoir atteint le record historique de 478 000 hl en 1878-79, les ventes de cognac descendent aux alentours de 250 000 hl à partir de 1882. Entre 1876 et 1891, la récolte de vins ne permet d’obtenir que 70 000 à 230 000 hl d’eaux de vie. Les expéditions sont largement supérieures à la production. Pour compenser le déficit, les négociants utilisent leurs stocks et ceux de la viticulture, ce qui favorise progressivement la hausse des cours du cognac de 20 à 40 % entre 1879 et 1882. Les expéditions par Tonnay-Charente des principales maisons de négoce sont divisées par deux entre 1870 et 1880. De 1877 à 1886, les expéditions Hennessy par le port d’estuaire descendent de 41 000 hl à 21 000 hl. La réduction des sorties est relativement bien accueillie dans un premier temps.

Grâce à la baisse des ventes, l’effet du déficit de la production est contenu et la croissance du prix du cognac est encore limitée. D’ailleurs, les Anglais contrôlent bien la situation de 1876 à 1885, ils bénéficient des résultats de leur politique d’achats. Entre 1865 et 1880, leurs réserves de cognac sont multipliées par dix en se rapprochant de 500 000 hl, l’équivalent de deux années de consommation. Au début de la crise, ils ont la capacité de maîtriser leurs importations pour contenir la hausse des prix dans les Charentes. La spéculation est relativement désarmée et le déstockage permet d’alimenter la demande. Les maisons de négoce cognaçaises s’efforcent de renforcer la capacité de leurs entrepôts. Tous espèrent que la crise phylloxérique peut être vaincue rapidement comme celle de l’oïdium. Au cours de la décennie 1880, l’optimisme disparaît et la victoire sur la maladie apparaît bien lointaine. En 1886-1887, les Anglais doivent reprendre des importations plus conséquentes, au moment où la pénurie se confirme. En quelques mois, les cours des eaux de vie s’envolent. La récolte de vin de 1886 est de qualité mais reste inférieure à un million d’hl, le prix de la Grande Champagne grimpe à plus de 750 F/hl ce qui est très éloigné des 180 F de 1879.

Le périmètre de la collecte de vin s’étend, franchit les limites des Charentes. Les Deux-sèvres, la Vendée, la Vienne et le nord de la Gironde fournissent des vins de distillation. Des négociants d’Armagnac et du Midi proposent leurs alcools. Tout le Sud-Ouest et de nombreux pays européens désirent livrer leurs fabrications. La plupart des maisons reprochent souvent un goût trop prononcé, l’absence de saveur et d’arôme aux productions extérieures. Devant l’étendue du désastre, les viticulteurs charentais sont sollicités par des sociétés américaines pour s’installer en Argentine, au Texas et en Californie. Les Pouvoirs Publics les encouragent à venir s’établir en Afrique du Nord. Des viticulteurs de la Champagne achètent des terres en Algérie et plantent de la vigne. Entre 1890 et 1914, La Rochelle reçoit d’importantes cargaisons de vins, d’eaux de vie et de marcs provenant de l’Afrique du Nord. A ces volumes importés s’ajoutent du rhum antillais et divers alcools.

Pour palier la faiblesse de la production charentaise, des industriels s’implantent à la périphérie des anciennes régions plantées. Depuis la crise de l’oïdium, Jean François Cail devenu fabricant de matériel de sucrerie et de distillerie est installé à la ferme des Plants à la Faye près de Ruffec pour cultiver la betterave à sucre sur des centaines d’hectares. Depuis 1853, il encourage cette nouvelle culture aux confins du Poitou et des Charentes. Des distilleries s’ouvrent pour livrer du 3/6 aux marchands en spiritueux.

Tous les alcools industriels relativement neutres en goût peuvent être enrichis en arômes mais sont loin de ressembler au cognac, ils peuvent alimenter le commerce et satisfaire les consommateurs d’alcool peu avertis. Enfin, des viticulteurs et des négociants multiplient les expériences pour anéantir le phylloxéra et retrouver de meilleures productions de vins. Durant les dix premières années de lutte, les résultats ne sont guère satisfaisants, ce qui affecte en profondeur l’économie des campagnes et encourage les départs. Les solutions de reconversion vers les céréales sont décevantes devant la concurrence des grains bon marché du Nouveau Monde.

La profonde perte de revenus des vignerons paralyse l’économie charentaise et arrête tous les investissements, dans un premier temps les journaliers agricoles sont licenciés. En 1888, L. Boiteau raconte : « Ce n’était partout que découragement et abandon de soi-même, planter de la vigne en Charente semblait une folie accessible à seulement ceux qui avaient de l’argent à jeter par la fenêtre ». Les tentatives de replantation échouent et la reconversion agricole devient incertaine.

Depuis le milieu du siècle, les campagnes charentaises connaissent un certain exode rural, mais le secteur viticole résistait. La situation se renverse en quelques années. La suppression des emplois saisonniers et la chute de la consommation ruinent les forgerons, les bourreliers, les tonneliers, les maçons… Le 16 avril 1880, le maire de Bagnizeau dans le canton de Matha, constate que : «  Les propriétaires congédient leurs domestiques et les jeunes ménages à cause du phylloxéra. » De 1876 à 1891, les recensements montrent une diminution de 13 600 habitants en Charente et de 9 400 en Charente Inférieure, une baisse en apparence modeste de 2 à 4 % de la population départementale. Les réalités locales sont bien différentes et le recul du peuplement est plus élevé qu’à l’époque de la crise de l’oïdium. Des mouvements migratoires s’opèrent entre les campagnes viticoles et les principales villes départementales, entre les secteurs en crise économique et les pôles restés prospères.

Le triangle La Rochelle-Angoulême-Niort enregistre un fort recul démographique. Entre 1876 et 1891, le canton de Beauvoir perd 1 253 habitants, celui de La Jarrie sur le plateau de l’Aunis voit partir        2 261 personnes et Rouillac en Charente recule de 3 215. Les pertes de peuplement sur le plan cantonal sont comprises entre 10 et 25 %. L’axe des Champagnes de Pons à Villebois-Lavalette se dépeuple. Au cœur de la Champagne, le canton de Segonzac laisse partir 3 066 habitants. A la périphérie du puissant noyau viticole, Archiac et Châteauneuf reculent de 2 393 et 2 051 habitants.

Le littoral atlantique, l’est de l’Angoumois et la Charente limousine attirent les ruraux. De 1876 à 1891, la façade côtière enregistre une progression de 3 à 10 % de son peuplement. Les activités de la pêche, des marais salants, la construction navale, le commerce maritime constituent un espoir pour les populations à la recherche d’un travail. Les cantons balnéaires de Royan et de La Tremblade gagnent 2 286 et 902 habitants. La Basse Charente et le littoral de l’Aunis attirent les ruraux déracinés. Le canton de Rochefort progresse de 7 186 habitants et celui de La Rochelle de 6 477.

Dans l’intérieur des terres, le canton de Cognac constitue une exception par son gain de 2 307 habitants. La forte hausse du prix des eaux de vie donne momentanément une certaine aisance financière. De beaux hôtels particuliers sont réalisés à l’intérieur et à la périphérie de la ville permettant d’utiliser une main d’œuvre bon marché. Le développement des services administratifs avec l’achat de l’hôtel Otard-Dupuy et de son parc par la mairie en 1887 donne l’espoir d’un emploi salarié. Le chef-lieu de département et sa banlieue progressent près de 10 000 habitants dont 6 177 pour la ville d’Angoulême. Les activités manufacturières, papeterie, métallurgie, feutre… ne sont pas tributaires du contexte viticole. Les familles papetières enrichies construisent de belles demeures en ville et dans la banlieue. Durant la même période, l’arrondissement de Confolens gagne près de 2 600 habitants. Les activités forestières conservent une certaine place mais l’essor de la construction profite aussi aux tuileries de La Rochefoucauld à Roumazières. Une vingtaine d’entreprises s’ajoute aux ateliers de potiers, aux fours à chaux qui s’ouvrent à la périphérie du massif ancien pour répondre aux commandes de la bourgeoisie angoumoisine et cognaçaise.

Une minorité se dirige vers le Bordelais, l’Ile-de-France, les colonies et l’étranger. Plusieurs familles de la Champagne vont s’installer dans l’Oranais guidées par les actions des Pouvoirs Publics qui encouragent la fondation de domaines viticoles, l’Algérie est pour le moment à l’abri du fléau.

Les mouvements de population déjà très sensibles au niveau du canton sont encore plus marqués à l’échelle communale. Des différences importantes apparaissent d’une commune à l’autre. De 1876 à 1891, les communes de la Champagne de Segonzac perdent de 20 à 30 % de leur population.

Lignières-Sonneville et Saint-Preuil diminuent de 24 %, les pertes montent à 29 et 34 % à Touzac et Malaville. Une seule commune du canton de Segonzac progresse. Grâce à l’extraction de la pierre de taille, les effectifs augmentent de 60 habitants à Saint-Même les Carrières. Plus à l’ouest la Champagne d’Archiac enregistre une baisse du peuplement de 26 à 28 %.

De fortes oppositions apparaissent entre les communes des arrondissements de Rochefort et de La Rochelle. Dans le canton de Surgères, un puissant pôle viticole, toutes les communes se dépeuplent, Saint-Mard et Marsais perdent 339 et 395 habitants, de 22 à 25 % de leur peuplement. Le chef-lieu recule de 480 habitants, 12,5 % en moins.

En 1893, Albert Verneuil, viticulteur et membre de la commission phylloxérique, résume parfaitement la situation : « Le département de la Charente Inférieure traverse une crise particulièrement longue et cruelle. La trop rapide disparition de la vigne qu’aucune autre culture vraiment rémunératrice ne saurait remplacer a laissé tous ses habitants dans une situation voisine de la gêne… Ils ont dû aller chercher plus loin du travail

Les effectifs scolaires sombrent à Marigny dans le canton de Beauvoir, passant de 102 à 48 entre 1886 et 1893. La scolarité obligatoire et la construction des écoles de filles posent problème au moment où les finances municipales deviennent fragiles. Après une dizaine d’années d’exode, les mouvements migratoires s’inversent sur l’ancien espace viticole.


 

 

 

 

 

 

Les Charentes viticoles ont toujours représenté un pôle d’attrait pour les travailleurs saisonniers des départements voisins : Vendée, Deux-Sèvres, Vienne, Haute Vienne et Dordogne. La pression démographique de ces contrées débouche sur un net surpeuplement et l’étendue des terres vacantes charentaises les encourage à venir s’y installer. Après avoir rassemblé leurs économies, des paysans sans terre descendent du Poitou et du Limousin pour acheter à des prix dérisoires de belles propriétés qu’ils vont remettre en céréales et en cultures fourragères pour développer l’élevage. Les moins fortunés deviennent fermiers ou métayers et accéderont à la propriété par la suite. Le prix de la terre s’est effondré et d’importantes surfaces sont disponibles, les anciennes contrées viticoles ne bénéficient pas d’une solide réputation populaire en étant frappées d’un mal inexorable.

Au sud de Niort, l’ha de vigne, entre 1876 et 1884 est descendu de 5 000 F à 300 F.  A Burie, au nord-ouest de Cognac, le prix vient de passer de 7 000 à 1 000 F. Des populations plus dures au travail délaissent les massifs anciens vendéen et limousin, d’autres proviennent de l’est et du sud de la Charente. Ils sont nombreux à s’établir en Saintonge et Cognaçais, dans les Champagnes de Pons, Jonzac, Archiac, Segonzac… L’entrée de ces nouveaux migrants a d’énormes conséquences agricoles, les paysans déracinés sont des cultivateurs et des éleveurs, ils vont favoriser les cultures céréalières et fourragères ainsi que l’élevage bovin laitier.

Jusqu’à la fin des années 1890, les récoltes de vin sont dérisoires. Il faut près de vingt ans de luttes acharnées pour voir une certaine renaissance du vignoble.

Durant plusieurs années de nombreux viticulteurs pensent que la Double saintongeaise, la côte atlantique et les îles seront épargnées. Des vignerons de l’Angoumois achètent des terres en Aunis pour les planter. A Arces près de Cozes des paysans déversent de l’eau de mer sur leurs plantations pour combattre le phylloxéra. L’insecte semble être réfractaire à l’influence de l’océan. Des épandages d’algues, de varech donnent des vins iodés et les eaux de vie ont un goût désagréable. Des viticulteurs recherchent la submersion des parcelles de vigne. Les nouvelles plantations s’effectuent dans les fonds humides et les vallées alluviales. La submersion hivernale tue l’insecte. A l’image du Midi et du Bordelais, le sulfure de carbone est utilisé à partir de 1878.

Depuis 1868, le Ministère de l’Agriculture ouvre un concours doté d’un prix de 20 000 F en faveur de celui qui découvrira le produit miracle pour vaincre le phylloxéra. En 1874, il est porté à 300 000 F. Cette année-là, sous la présidence d’Edouard Martell, le négoce de Cognac fonde un Comité de Viticulture et subventionne l’ouverture d’une station viticole. Une campagne de souscription permet d’obtenir une collecte de 25 000 F et d’engager des expériences durant trois ans. Jules Robin est chargé de trouver une personne qui pourrait entreprendre des recherches, le professeur Mouillefert de l’ENA de Grignon accepte d’effectuer les travaux. Le Conseil Général de Charente subventionne les recherches et encourage l’emploi des insecticides et des plants américains. En 1874, 3 450 broches sont distribuées, l’objectif est d’atteindre 15 000/an. L’intérêt pour les plants américains s’accroît, mais les vins sont décevants pour la fabrication des eaux de vie. En 1877, un professeur bordelais, Millardet démontre la résistance de certains cépages américains à l’état pur, un classement peut se faire en fonction de la nature des sols. Millardet s’oriente vers l’hybridation et la technique du greffage pour utiliser les cépages français. La forte teneur en calcaire actif pose des problèmes de chlorose sur les nouvelles plantations. De 1880 à 1885, Millardet effectue de nombreux croisements et met au point le 41 B. Malheureusement, les nouveaux plants réclament plusieurs années d’observations.

Durant l’intervalle, sur les conseils d’Albert Verneuil, le Comité Central d’Etudes et de Vigilance de la Charente Inférieure décide d’envoyer en Amérique des délégués pour rechercher des variétés de vigne adaptées aux sous-sols crayeux. En accord avec le ministère de l’Agriculture et des départements du Midi, la mission est confiée à Pierre Viala de l’ENA de Montpellier. Ce dernier parcourt de nombreux états du sud des Etats-Unis, il découvre au Texas près de Denison des terrains analogues aux Charentes avec des vignes sauvages. De retour avec des milliers de plants, il multiplie les expériences en France. Avec ces nombreux transferts de plants, de nouvelles maladies apparaissent, le Mildiou, le Black-rot… Les importantes investigations rencontrent beaucoup de difficultés, le diamètre du porte-greffe américain reste trop petit, les chercheurs s’en remettent aux travaux de Millardet et de Couderc. En 1888, un ancien élève de Viala, Ravaz est choisi pour reconstituer le vignoble charentais à partir de la station viticole de Cognac.

Grâce à des souscriptions du Comité de Viticulture de Cognac, les travaux de Ravaz progressent. Le département, la ville de Cognac et l’Etat participent aux divers financements pour le greffage et la diffusion des nouvelles broches. A partir de 1898, sous l’action de James Hennessy et de Jean Marie Guillon, des conférences sont proposées dans les différents cantons de l’arrondissement de Cognac pour fournir des renseignements sur le greffage, la taille, le traitement et la fumure de la vigne.

Entre 1872 et 1910, les surfaces plantées se sont recentrées autour de Cognac. Le vignoble est resté relativement important au nord de la capitale des eaux de vie. Le Pays bas humide dont les sols argileux et inondés en hiver arrête le développement du phylloxéra, possède des surfaces inégales mais relativement importantes, comparées aux terres de Champagne. Le vignoble situé dans le triangle Niort‑La Rochelle‑Angoulême a profondément souffert. Les plantations disparaissent en Basse Saintonge, de Matha à Saint‑Jean d’Angély, sur les plateaux de l’Aunis, à la périphérie de La Rochelle et sur les coteaux de la plaine de Niort.

Au nord de la moyenne Charente, de Jarnac à Aigre, le recul de la vigne est impressionnant et atteint des records, de 5 561 ha dans le canton de Hiersac et de 7 676 ha dans celui de Rouillac. Dans la Champagne de Segonzac, les superficies sont divisées par trois mais le déclin est moins élevé qu’au nord‑ouest d’Angoulême. La Haute Saintonge enregistre également un repli de 2 000 à 4 000 ha par canton, excepté la Double saintongeaise de Montendre à Montguyon où demeure un vignoble résiduel de vignes anciennes. Au total, l’effort important de replantation se limite au secteur central des Charentes et sur des domaines limités.

La reconstitution en cépages américains et porte greffes commence vers 1882‑83 avec le Riparia, le Rupestris et le Jacquez. De plus, les maisons de négoce, Camus, Hennessy et Martell disposent de domaines étendus qui servent de champs d’expériences. Hennessy à la Billarderie et Martell à Chanteloup expérimentent depuis 1879 les cépages américains dans les Borderies. En revanche, au sud de Cognac, la Champagne crayeuse est victime de la chlorose, la reconstitution s’effectue tardivement. Elle commence seulement vers 1895 ; Emmanuel Castaigne, Albert Verneuil,.. jouent un rôle décisif comme Pierre Frapin à Juillac et à Lignières, Jean Fougerat à Lignières, Saint-Preuil et Champmillon. L’ouest de la Champagne dispose de surfaces inférieures à 15 ha par commune, ce qui est encore plus faible que celles situées au nord de Cognac sur les terrains argileux.

EVOLUTION DES SUPERFICIES DE VIGNE PAR CANTONDANS LES CHARENTES ET LE SUD DES DEUX-SèVRES de 1872 a 1910

D’après les données de AD12M.

Le Comité de Viticulture distribue des milliers de broches chaque année, il est loin de satisfaire les commandes de la Champagne. La station viticole examine de près les candidatures, les analyses de sols des parcelles à planter sont indispensables pour recevoir l’accord du Comité de Viticulture. Il est également nécessaire de disposer de suffisamment de ressources pour organiser les plantations, les plans de fumure et la lutte contre les nouvelles maladies de la vigne. En septembre 1895, les attaques du mildiou font disparaître les feuilles, la maturité est catastrophique, les vins ne dépassent pas 3 à 4°. Grâce à l’emploi de la bouillie bordelaise mise au point en Médoc, les vignes greffées sont plus vigoureuses et les rendements peuvent monter à 150 hl/ha. La reconstitution du vignoble à eaux de vie échoue dans la plaine de Niort-Brioux. En Charente, les maisons de négoce distribuent gratuitement des plants de vigne greffés pour accélérer la reconstitution du vignoble.

Durant l’hiver 1897‑98, James Hennessy propose 32 900 broches dans les communes du canton de Segonzac. La répartition est contrôlée par Georges de Lotherie de Juillac‑le‑Coq. Cette action est bien supérieure à celle du Comité d’Arrondissement de La Rochelle qui ne livre que 18 000 plants. Ainsi s’explique la faible reconstitution du vignoble de l’Aunis et du Poitou méridional. La persévérance et la vigilance du négoce de Cognac constituent un moteur de développement des nouvelles plantations dans les cantons de l’intérieur où les eaux de vie d’avant le phylloxéra atteignent une qualité et une valeur exceptionnelles avec leur âge avancé.

Le négoce prend en main la reconstitution du  vignoble et toute l’économie viticole. Entre 1880 et 1905, les superficies plantées sont passées de 280 000 à 62 000 ha.

LES ETENDUES EN VIGNE PAR CANTON DANS LES CHARENTES EN 1906-1910

 

D’après les données  des AD17, 11 M2 et AD16 6 M6/90

Depuis le milieu du siècle, se dessinait un foyer laitier à la périphérie méridionale du Marais Poitevin. Le recul du vignoble favorise la progression de l’élevage bovin sur le plateau de l’Aunis et la plaine de Niort. Les productions fourragères sont largement encouragées par les migrants vendéens. De 1882 à 1913, les troupeaux bovins doublent sur les départements charentais. Les effectifs de vaches laitières triplent en passant de 80 000 à 230 000 têtes. Les races limousines, salers, charolaises progressent aux côtés de la Parthenaise. Cette dernière développée par les Poitevins permet d’obtenir un lait riche qui donne un beurre jaune au goût de noisette. En quelques années, il donne un renom exceptionnel à la production régionale connue sur tout l’espace national sous le label : beurre des Charentes. En 1888, un éleveur de Chaillé près de Surgères fonde la première coopérative laitière et entreprend de livrer du beurre aux halles à Paris. La Charente Inférieure et le sud des Deux-Sèvres deviennent d’importants foyers d’élevage et le département de l’intérieur est aussi concerné par la « vague blanche ». L’ancienne citadelle viticole est assiégée par l’élevage bovin laitier. Le mouvement est encouragé par l’ouverture des laiteries-coopératives pour transformer le lait. Entre 1885 et 1898, s’ouvrent 98 laiteries-coopératives en Poitou-Charentes. La transformation du lait en beurre permet de doubler les revenus laitiers et l’éleveur obtient des rentrées financières mensuelles.

Le succès de l’élevage laitier constitue un bel exemple de reconversion de l’agriculture régionale. Désormais au côté du cognac vient de naître un nouveau produit de l’industrie agro-alimentaire : le beurre des Charentes. Le retour à 65 000 ha de surfaces plantées est éphémère, la guerre soumet une nouvelle fois le vignoble charentais à une rude épreuve.

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