Après la belle récolte de 1914, la production s’effondre, la viticulture enregistre une importante pénurie de main-d’œuvre. Les femmes et les enfants participent largement au travail de la vigne et des champs. La mobilisation et les réquisitions : chevaux, cuivre… rendent les traitements viticoles difficiles. Des comités d’actions agricoles apparaissent pour répondre aux demandes des familles paysannes. Des engrais, des semences, des prêts du Crédit Mutuel Agricole sont obtenus.

Après un hiver pluvieux, le temps humide chaud et orageux de mai à juillet favorise un énorme développement des maladies, il faudrait quatre à cinq traitements par an. Dès le 10 juillet 1915, Léas Théophile de Vanzac, dans un courrier à son fils  mentionne à la fin juillet qu’il doit faucher ses vignes avant de les labourer ce qui représente un travail pénible à la faux, « les vignes seront en bon état malgré qu’il n’y pas beaucoup de raisins ». Au cours de l’été, la situation viticole devient catastrophique. D’après un témoin de Javrezac, à la suite des pluies abondantes de juin, « les viticulteurs ont commencé à sulfater trop tard, une vague de chaleur à partir du 7 août a brûlé les feuilles et les raisins, la récolte est réduite au tiers de la normale.» Dans l’arrondissement d’Angoulême, la production est trop faible pour envisager la distillation. La récolte totale de vin atteint juste 848 000 hl. Au cours de l’année 1915, 25 % des terres sont restées incultes. Pour suppléer au manque de main d’œuvre, la Société d’Agriculture de France offre une prime de 10 000 F à la première société coopérative créée pour acheter de petits tracteurs de 5 000 à 8 000 F. A la fin de l’année, les wagons ne sont plus assez nombreux sur les lignes charentaises pour enlever les réquisitions. En mars 1916, le prix du vin s’élève à 78 F/hl, il est à la hausse dans l’attente d’une nouvelle récolte. Le cours des eaux de vie double en quelques mois et devient très instable en fonction de l’attitude des bouilleurs de profession. La récolte est meilleure mais arrive seulement à 1,427 millions d’hl dans les Charentes.

 

LES SUPERFICIES EN VIGNE ET LA PRODUCTION DE VIN DE 1914 A 1919

 

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                                                                     D’après les données de Guy Baudry : le marché du cognac

James Hennessy obtient des autorités militaires des exonérations de réquisition pour les Champagnes, Les Borderies et les Fins Bois. Après la douceur et les fortes pluies de décembre, l’hiver 1917 devient très froid – 9° à Angoulême, on redoute le manque de charbon. La production est en hausse et s’élève à 1,780 millions d’hl. Les autorités militaires ont fourni des bras et des prisonniers pour les gros travaux et les vendanges. Malgré la gelée du 9 mai, la récolte de 1918 dépasse les 2 millions d’hl. A la fin avril, les réquisitions disparaissent pour les vins des Charentes et se maintiennent dans le Midi. Par la rareté, le prix des eaux de vie atteint encore des records à l’automne, la Grande Champagne à 60° est à 775 F/hl.

Le contexte a beaucoup changé depuis le début du conflit, le vin et l’eau-de-vie deviennent des produits relativement rares par rapport à la consommation et à la production. L’échelle des valeurs est bouleversée. De 1914 à 1917, les prix encouragés par la faiblesse des récoltes viennent de monter de 150 F à 900 F/hl. Le vignoble charentais a perdu quelques milliers d’hectares. La fin du conflit est une délivrance pour les campagnes qui ont perdu près du quart de leurs chefs d’exploitation.

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Durant un demi-siècle, les ventes de cognac stagnent. Les guerres et la crise économique limitent les effets de reprise commerciale. Néanmoins, des Cognaçais influents préparent l’avenir en mettant en place de nouveaux cadres de production.

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Au lendemain de la guerre, le contexte politique et économique limite les perspectives commerciales du cognac. Les sociétés d’origine allemande sont confisquées pat l’Etat et leurs ressortissants doivent partir. Le cours des eaux de vie recule d’un tiers de 1920 à 1923 et se stabilise vers 750 F/hl ce qui reste bien supérieur à celui de 1914. Les difficultés financières du gouvernement et le poids de la reconstruction précipitent une importante hausse de la fiscalité sur les produits de luxe de 25 %. En Angleterre, la réévaluation de la livre et l’augmentation des droits de douanes découragent les importations, les expéditions de cognac reculent de 30 % en quelques mois ; au total, elles sont divisées par cinq en 1922 par rapport à 1914. En Allemagne, la situation économique et financière fait chuter les ventes d’alcools français et les importations de cognac ont pratiquement disparu en 1926 et sont remplacées par les vins vinés. Aux Etats-Unis, l’interdiction du commerce et de la vente d’alcools ferme ce marché porteur, la contrebande laisse peu de place au cognac.

De nombreux négociants sont en faillite et les successions deviennent difficiles. Les fortes récoltes de 1922 et 1923, près de 4 millions d’hl, peuvent largement alimenter le marché. Néanmoins, la faiblesse des stocks et la situation inflationniste favorisent la montée des prix de 1922 à 1926. La dévaluation du Franc a un effet très passager sur les ventes de cognac, l’entrée dans la crise économique mondiale débouche sur un recul de la demande à la propriété et un gonflement des réserves ; les cours des vins et des eaux de vie baissent de 20 %, et atteignent respectivement 13,50 F/hl et 1 300 F/hl en 1930. Au lendemain de la guerre, le transfert du vignoble s’accélère vers les terres de Champagne.

LES ETENDUES EN VIGNE PAR CANTON DANS LES CHARENTES EN 1931

D’après les données des AD 11 M2/34

Les parcelles plantées en cépages très hétérogènes sont souvent abandonnées et remplacées par l’Ugni blanc, la Folle blanche et le Colombard. Vers 1930, le vignoble charentais plafonne autour de 75 000 ha mais enregistre une spectaculaire mutation géographique des surfaces. L’Aunis et une grande partie de la Basse Saintonge ont renoncé à la vigne. La bonne maîtrise du greffage et des porte-greffes moins sensibles à la chlorose permettent aux terres de Champagne de redevenir viticoles. Le vignoble bascule à nouveau vers les cantons de Segonzac et de Châteauneuf. Les cantons humides du Pays bas de Cognac, de Jarnac et de Matha enregistrent une redistribution de leurs plantations et les abandons se multiplient dans les zones humides. Jean Hennessy, élu député de la Charente depuis 1910, se retrouve deux fois ministres de l’Agriculture en 1928 et 1929.  Son passage n’est pas resté indifférent puisque les décrets de 1928 confirment l’acquit blanc de 1903 pour les eaux de vie de vin et en 1929, est instauré un acquit jaune d’or pour le cognac.

De 1929 à 1939, le vignoble perd 11 000 ha et se trouve réduit à 63 000 ha. Les sites les plus mal situés font les frais de l’arrachage de 1935-36. La faiblesse des ventes et les belles récoltes de 1934 et de 1935, proches de 3,7 et 3,4 millions d’hl, font dangereusement monter les stocks à plus de 5 années d’expéditions. Finalement, la première décennie de l’Entre-deux-guerres n’est pas favorable au cognac, l’économie agricole charentaise repose davantage sur les céréales et l’élevage laitier.

De 1920 à 1930, les ventes de cognac plafonnent à 100 000 hl et descendent à 73 600 hl en 1938. Les exportations représentent de 50 à 66 % des expéditions. Le marché intérieur résiste jusqu’à 1936 et baisse de moitié par la suite. Le prix des vins diminue de 28 % de 1929 à 1932 et encore de 30 % les trois années suivantes, il arrive à 5,80 F en 1937. Le cours des eaux de vie descend à 800 F en 1933 et à 480 F en 1935. La situation politique se détériore et le monde du négoce est très inquiet. Entre 1937 et 1939, les exportations progressent de 50 %. Les risques d’un conflit poussent les Pays scandinaves et de nombreuses nations à engager des achats anticipés. A la veille de la guerre, les Etats-Unis assouplissent leur politique fiscale.

Au niveau national, la surproduction de vin reste menaçante durant les années 1930, malgré les campagnes de publicité : boire du vin est un gage de bonne santé ! Pour faire face à la situation, les gouvernements encouragent la fondation de coopératives vinicoles et des financements de reconversion par le Crédit Agricole. La première cave coopérative est fondée dans l’Hérault à Maraussan en 1901. En 1933, est créée la Confédération nationale des coopératives vinicoles présidée par un député socialiste de Macon, elle fédère les coopératives des principaux vignobles français.

Dans les Charentes, le mouvement apparaît dès les années 1920 sur le milieu insulaire. En 1925, devant l’âpreté des marchés, est fondée à Saint-Pierre-d’Oléron, la Société Coopérative Agricole Cave Distillerie de Bonnemie « l’Union » pour vendre des vins et distiller. Dès la première année, la coopérative traite 14 300 hl, près de 7 % de la récolte insulaire. Deux autres coopératives naissent à Saint-Georges « la Vinicole » et « la Charentaise Vinicole ». Autour de 1929, de nombreux petits négociants sont en faillite, ce qui favorise l’essor du mouvement coopératif. Pierre Lucquiaud fonde la coopérative de Cognac et des Vins Charentais ; un peu plus tard en 1931, apparaît UNICOOP, pour écouler les stocks des viticulteurs et accéder à de nouveaux marchés. En 1932, est mis en place l’O.R.E.C.O., un organisme de stockage pour encourager le vieillissement du cognac.

Pour endiguer l’abondance des récoltes, entre 1931 et 1936, une série de décrets nationaux réglementent la production des vins. Le nouveau statut de la viticulture s’élabore au coup par coup, les eaux de vie des Charentes deviennent des AOC en 1936 et 1938. Les décrets de 1938 définissent aussi les territoires qui ont droit aux sous-appellations de la région délimitée cognac : art. 1er. Les appellations d’origines contrôlées « Grande Fine Champagne » et « Grande  Champagne », « Petite Champagne », « Fine Champagne », « Borderies », « Fins Bois », Bons Bois », sont réservées aux eaux de vie qui répondant aux conditions ci-après énumérées, proviendront de vins récoltés respectivement pour chacune d’entre elles sur les territoires ci-après, étant entendu que leur distillation sera effectuée à l’intérieur du territoire délimité de l’appellation cognac.

Ainsi, les sous-appellations deviennent des appellations d’origines contrôlées, ce qui représente un énorme avantage pour les Cognaçais. La nouvelle carte des crus s’inspire des anciennes délimitations établies entre 1860 et 1909. Elle est l’œuvre de personnes influentes qui imposent une vision cognaçaise de l’appellation. En fonction de la distance de Cognac, la qualité des eaux de vie diminue ; la ville n’est malheureusement pas au milieu de terroirs répartis en couronnes successives ; la localisation des terrains sédimentaires, des sols et du climat ne s’effectuent pas en formes concentriques, mais le savoir-faire est cognaçais.

LA CARTE DES CRUS DE L’APPELLATION COGNAC DE 1936-38

Malgré la reprise des ventes à la veille de la guerre, la surproduction de cognac reste menaçante, les stocks supérieurs à quatre années d’expédition se localisent en Charente. A la différence d’avant la crise du phylloxéra, les maisons de négoce accentuent particulièrement leur emprise sur le vignoble, ce qui renforce le rôle de Cognac comme capitale des eaux de vie charentaises.

Avec l’invasion allemande du début de l’été 1940, l’inquiétude est importante ; pour la première fois dans l’histoire du cognac, le vignoble, les stocks et l’activité commerciale sont à la merci de l’envahisseur. Avec l’armistice, la totalité de la Charente Maritime est occupée ainsi que plus de la moitié occidentale de la Charente. Les Allemands disposent des surfaces plantées et des stocks tandis que l’est du département boisé reste sous l’administration du gouvernement de Vichy. Une ligne de démarcation passe entre La Rochefoucauld et Chasseneuil. Le marché du cognac pour la majeure partie aux mains des Allemands se trouve coupé de ses clients étrangers. Pour s’approvisionner en merrain du Limousin et en feuillard de châtaignier, une frontière doit être franchie par les Cognaçais dans l’est du département de la Charente. Un « laisser passer » spécial permet aux tonneliers de s’approvisionner en bois de chêne pour continuer la fabrication des futailles afin de stocker et assurer le vieillissement des eaux de vie.

Le Cognaçais se trouve au cœur d’une situation originale, le descendant d’une firme allemande installée à Cognac avant la guerre de 1914-18 est ainsi choisi, commandant de la place. Gustav Klaebisch, dont le frère est en Champagne, avait toujours conservé de bonnes relations avec les négociants charentais, il représente un intermédiaire idéal entre les autorités locales et la hiérarchie militaire étrangère. A Cognac, disposant souvent de la faveur de nombreux notables du vignoble, Maurice Hennessy est l’homme de la situation ; il est le fils de James Hennessy, homme politique charentais très influent, ancien député et sénateur, président du Conseil Général de la Charente et de la Chambre de Commerce de Cognac. Les conditions sont ainsi réunies pour limiter le pillage et entamer des négociations permettant la survie de l’appellation. En exploitant le désir de réformes des autorités de Vichy, un Bureau National des Répartitions est installé à Cognac le 5 janvier 1941, sous la présidence de Maurice Hennessy pour enregistrer la production vinicole.[i] Les prélèvements de l’armée allemande furent planifiés pour éviter les réquisitions abusives. De 1941 à 1944, 26,6 millions de bouteilles prennent la direction de l’Allemagne, près de 200 000 hl à 40°, moins de la moitié de la production. Les expéditions reposent principalement sur de jeunes eaux de vie. La pression de l’occupant oblige à livrer du brandy, du VS, du VSOP et certaines quantités de XO. L’intendance militaire allemande par l’intermédiaire d’un marchand en gros bourguignon prend également de 12 à 14 000 hl de vins vinés par an. Le Bureau National fixe les prix en accord avec le négoce et l’Intendance allemande, accorde les licences d’exportation.

Les ventes de cognac tombent à 57 000 hl en 1942, un tiers vers l’Allemagne, la moitié sur le marché national et le reste à l’exportation : Belgique, Pays scandinaves, les colonies… Par la suite, les expéditions deviennent irrégulières et en baisse. L’année 1944 est très perturbée ; elle représente la meilleure récolte de la guerre, elle dépasse 2 millions d’hectolitres sur les 62 000 ha plantés. Les exportations se limitent à 2,3 millions de bouteilles. L’arrivée des alliés permet une forte reprise à la fin de l’année et plus de 9 millions de bouteilles sont expédiées en 1945 malgré une récolte de vin catastrophique de 441 000 hl.  Entre 1939 et 1946, le prix des vins et des eaux de vie est multiplié par 28 et 13 et celui des biens industriels par 7.

Au total, les responsables de l’appellation ont accompli un véritable tour de force en maintenant le niveau des stocks à plus de 400 000 hl entre 1939 et 1946, plus d’un tiers chez les bouilleurs de cru pour mieux disperser les réserves. En 1946, les expéditions reprennent vigoureusement en dépassant 29 millions de bouteilles dont 72 % à l’exportation vers les Etats-Unis, l’Empire britannique, la Belgique, le Royaume-Uni, les Pays scandinaves… Ainsi, au lendemain de la guerre, le cognac conserve toujours son pouvoir d’attraction.

[i] En 1946, cette institution deviendra le BNIC.
BERNARD Gilles
Agrégé de Géographie
Docteur d’Etat en Géographie et Aménagement

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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