Auteur Gilles Bernard

Au pays du cognac, la constitution du patrimoine des maisons de négoce s’est réalisée en plusieurs étapes d’inégales durées, en étant particulièrement dépendant de l’histoire commerciale du prestigieux produit. A la fin du XVIe siècle, le vignoble à vin s’oriente vers la fabrication d’eaux de vie en découvrant l’intérêt de la distillation. Des négociants saintongeais, angoumoisins et étrangers investissent dans la fondation de maisons de négoce en Cognaçais au cours du XVIIe siècle. Ils rachètent souvent à Cognac, les hôtels particuliers des marchands de sel. Au siècle suivant, le commerce d’exportation décolle réellement. Les premières alliances familiales permettent de disposer de belles propriétés viticoles et de comptoirs d’expéditions d’eaux de vie installés sur les rives de la Charente.

Dans la première moitié de XIXe siècle, les surfaces viticoles augmentent pour répondre à l’essor des marchés extérieurs du cognac. Le développement des moyens de transport ouvre de belles perspectives commerciales. De nouvelles pratiques obligent les négociants à construire des chais de stockage en Cognaçais pour garantir l’authenticité du produit et renforcer sa qualité. Les traités de libre échange encouragent les plantations et la fondation de maisons de négoce qui veulent contrôler les différentes étapes du marché. Une frénésie de constructions touche la plupart des villes charentaises et plus particulièrement Cognac.

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Entre 1880 et 1920, des chocs multiples constituent des ruptures importantes dans la production et le commerce du cognac. Au total, les effets sont loin d’être négatifs. Malgré la chute des ventes et de la production, l’envol du cours des eaux de vie permet aux maisons de commerce survivantes de disposer de moyens financiers exceptionnels qu’elles vont investir dans un important patrimoine. Cognac regorge d’hôtels particuliers, on en recense plus de 60 pour seulement 400 à Paris. Grâce à l’essor des expéditions d’eaux de vie, les constructions luxueuses se multiplient, les négociants affirment extérieurement leur puissance commerciale. Cette fièvre d’entreprendre donne un charme particulier à la ville et au Cognaçais.

 

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L’expansion commerciale du cognac apporte la richesse et permet des investissements variés et de prestige. De nombreux négociants encouragent les plantations pour faire à la demande française et étrangère.

 

Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, les cartes de Cassini précisent la localisation des surfaces plantées. Le vignoble couvre 180 000 ha et se répartit principalement entre l’Aunis, les îles et le Cognaçais. La reconnaissance des eaux de vie de Champagne encourage les plantations sur de nouveaux terroirs, peu éloignés de l’axe fluvial de la Charente. La densité du vignoble devient aussi importante que dans les îles et certains secteurs de la façade côtière. L’un des plus vieux portails d’une exploitation viticole daté de 1646 se trouve à Saintonge sur la commune de Saint-Même les Carrières, ce qui souligne une extension déjà ancienne du vignoble. Les bouilleurs de cru mettent en avant leur ascension sociale par la construction d’un porche avec un arc en plein cintre pour le passage du matériel agricole et des animaux. Les hommes utilisent la porte piétonne. La construction est simple et permet de préserver la confidentialité de la cour intérieure.

Dans la Champagne de Segonzac, la « longère » correspond à un bâtiment peu élancé. La pierre de taille et le moellon représentent les matériaux locaux utilisés. En face du secteur d’habitation, le bouilleur de cru a édifié des chais pour stocker le vin et les eaux de vie. Les ouvertures sont surbaissées et peu nombreuses… Au siècle suivant, la maison de maître complète la ferme à cour fermée. La touche finale est réalisée après 1840 par la construction d’un portail à porte charretière.

Une famille de négociants cognaçais, Caminade de Châtenay illustre la construction progressive d’un patrimoine foncier pour répondre aux ambitions commerciales. En 1783, Jean-Jacques Caminade reçoit de son frère le domaine de Chatenay, il est avocat du roi et intendant des domaines du comte d’Artois en Angoumois. Sous l’Empire, il se retrouve sous-préfet de Cognac. Son fils, Augustin lui succède en 1810 et concrétise les objectifs de son père grâce à ses relations et à des mariages avec de puissantes familles du Cognaçais : Les Bernard de la Pommeraye dont il épouse la fille en deuxième mariage. Cette dernière était devenue veuve après la mort d’un négociant irlandais, ce qui lui ouvrait le marché britannique. Vers 1812, Augustin modernise le château de Chatenet, fait construire une aile à l’ouest avec deux tourelles dans les angles. L’édifice prend une nouvelle configuration par rapport à celle des années 1780. A partir de 1802, après son premier mariage, il décide d’occuper le château afin de loger sa famille. De 1820 à 1870, de nouvelles dépendances viticoles et un vignoble occupent une dizaine d’hectares sur le site.

La destruction des remparts de la vieille ville dans les années 1840-50 et la construction du Boulevard nord libèrent des terrains, les négociants influents s’en emparent pour construire. Les Otard et les Dupuy d‘Engeac implantent des hôtels particuliers avec parcs. Les Pinet-Castillon du Perron édifient ce qui correspond à la Villa François 1er et Jules Caminade réalise une belle maison de ville à l’angle de la rue du Charmant et du Boulevard. Juste en face, Augustin et Jules viennent de réaliser un comptoir qui accède directement au fleuve. Le commerce des eaux de vie est en pleine expansion, les surfaces plantées gagnent 40 000 ha en quelques décennies, il faut investir pour se placer sur les marchés extérieurs.

Avec les années 1850, le vignoble vient de s’agrandir et atteint 220 000 ha. La progression des ventes de cognac est irrégulière mais la tendance est à la hausse, il faut augmenter les surfaces viticoles. La position cognaçaise se renforce par la qualité de ses eaux de vie et l’installation de dizaines de négociants.

Les chais sont le reflet de la forte croissance des surfaces plantées depuis 1820, de l’essor de la production et des expéditions. Les négociants cognaçais désirent aussi réaliser les assemblages d’eaux de vie dans leur région d’origine, d’être moins à la merci des importateurs britanniques et de la fraude.

Pour faire face à la forte demande et répondre à la concurrence des maisons de négoce de l’époque, Pierre Antoine de Salignac, un gros propriétaire viticole de Salles d’Angles, fonde en mars 1838 une société en commandite qui compte 767 actionnaires des Fins Bois, des Borderies, de la Petite et de la Grande Champagne. Par leurs dimensions, les entrepôts sont les premiers du Cognaçais et affiche des ambitions novatrices de stockage et d’essor commercial. Les négociants locaux n’ont pas l’habitude de réaliser de stocks, les eaux de vie expédiées sont confiées généralement aux Anglais qui effectuent les assemblages. Salignac veut franchir une nouvelle étape. Les installations occupent un espace de 2,5 ha avec un accès direct à la Charente, en face de l’île de la Vigerie.

Les chais de la Société des propriétaires Vinicoles

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Les charpentes en bois constituent une prouesse de construction avant le triomphe de l’acier des années 1850. Grâce à la portée des pannes, supérieure à 18 m et des techniques d’assemblage qui rappellent celles de l’Antiquité, l’étage devient un vaste entrepôt et peut recevoir plus de 1 000 fûts dont des tierçons de 500 l. Grâce à la coopération de centaines de bouilleurs de cru, l’entreprise commerciale affiche une belle assise et d’énormes ambitions. Le président de la société peut imposer son nom pour fonder une marque de cognac : Salignac. Plus tard, le père de Jean Monnet imposera le sien. Avec de tels chais, Cognac détient un patrimoine exceptionnel et rare qui aurait mérité être classé depuis des décennies.

En 1855, 22 maisons de négoce sont mentionnées à Cognac. Elles sont 97 en 1875. Les fondations d’entreprises commerciales se multiplient au milieu du siècle dans tous les ports desservis par le fleuve. Dans les autres villes viticoles, de nouvelles maisons de négoce sont ouvertes et démontrent le dynamisme commercial du vignoble charentais. A Barbezieux, la société des propriétaires de Vignobles est fondée par Boutelleau en 1849. A Saintes, en 1801, Rouyer-Guillet est créé par des propriétaires et des distillateurs des cantons de Cognac, Gémozac, Segonzac, Saintes… Les sièges sociaux vont embellir de nombreux quartiers.

En 1872, la superficie viticole charentaise dépasse 280 000 ha, tous les cantons progressent mais la coupure est nette entre l’Aunis et le Cognaçais. Le canton de Segonzac est à égalité avec celui de Gémozac avec près de 10 000 ha. Ils devancent les 9 200 ha d’Archiac et les 8 800 ha de Rouillac. Matha avec 12 000 ha est le premier canton viticole mais pas en densité. La Saintonge girondine a bien progressé et détient un important vignoble.
En Aunis, La Jarrie, culmine à 6 700 ha. Les îles restent encore très viticoles. La richesse repose sur les plantations de l’intérieur et le principal port fluvial d’expédition : Cognac.

                                                      La répartition des surfaces plantées du vignoble charentais en 1872 par canton

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Les Charentes sont désenclavées par le chemin de fer ; la voie terrestre et le fleuve Charente subissent une forte concurrence. Les expéditions deviennent plus régulières et le marché du cognac s’adresse à tout le territoire national et européen.

L’essor du chemin de fer

En 1852-53, Angoulême est reliée à Paris et Bordeaux par le chemin de fer. L’inauguration de la ligne Angoulême-Saintes par Jarnac et Cognac s’effectue en 1867 et Rochefort est atteint en 1868. En 1875, la liaison Angoulême-Limoges par Roumazières est terminée. Angoulême est un carrefour ferroviaire et le vignoble charentais est désenclavé, ce qui favorise les expéditions de cognac vers les grandes villes françaises et européennes.

L’extraction de la pierre de taille charentaise

Durant la crise du phylloxéra, la Champagne de Segonzac et de Châteauneuf perd 20 à 30 % de sa population, le Val de Charente 14 à 15 %. Cognac et sa banlieue enregistrent une importante croissance du peuplement. La ville de Cognac entre 1876 et 1891 progresse de 2 492 habitants, la deuxième croissance départementale. Les populations rurales démunies de l’arrondissement recherchent un maigre travail, la construction va leur fournir une opportunité à saisir, les salariés ne sont pas exigeants pour la rémunération.

Grâce à ses carrières, Saint-Même-les-Carrières progresse de 60 habitants, 400 personnes travaillent dans l’extraction de la pierre de taille pour alimenter les différents chantiers urbains et ruraux. L’exploitation de la pierre a commencé vers la fin du XVIIIe siècle, elle devient souterraine en 1800 sur des fronts de taille d’une dizaine de mètres. La longueur du front d’abattage est de deux kilomètres sur une largeur de 400 m. La pierre se durcit à l’air, n’est pas gélive, elle convient bien à la construction par sa solidité.

Vilhonneur exploite la pierre de taille du Turonien et le moulin à pierre animé par les eaux de la Tardoire est en pleine activité, la commune progresse de 70 habitants. A Sireuil, l’extraction est active et un pont roulant permet le chargement direct des wagons. A Graves St-Amant et Angeac-Charente, Saint-Même, l’exploitation des carrières de sables se développe comme le gypse à Moulidars et à Cherves. Le dépeuplement communal y est momentanément limité.

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L’usage de la brique et de la tuile, de nouveaux matériaux

Durant le dernier quart du XIXe siècle, les fabriques de tuiles et de briques s’ouvrent sur les gisements d’argiles charentais et le chemin de fer accélère l’essor de cette nouvelle industrie lourde.

A Roumazières, Eugène Ignace François Polakowski, ingénieur des Arts et Manufactures, conseiller technique à la construction de la voie ferrée Angoulême-Limoges, découvre lors de la construction de la plateforme de la gare de Roumazières vers 1875 des gisements d’argile téguline. En 1884, il démissionne de la Compagnie des chemins de fer Paris-Orléans et rejoint Simon, son beau-père, pour fonder la Société des Grandes Tuileries Mécaniques de Roumazières et des Charentes.

Une tuilerie-briqueterie est construite, entre 1875 et 1882, par Sazerac de Forge, maire de La Rochefoucauld, près d’un gisement de terres réfractaires et d’argile. En 1880, Jean-Marie Perrusson crée à Fontafie la tuilerie Perrusson, peu après l’arrivée du chemin de fer. En 1907, l’abbé Joseph Marcellin, curé de Roumazières, fonde avec le capital de ses paroissiens la société anonyme Tuilerie Coopérative Française.

Des architectes départementaux et nationaux très sollicités

Avec les architectes des Bâtiments de France, Abadie père et fils de 1818 à 1880 formés sous la direction de Viollet-le-Duc et Lassus, l’usage de la pierre de taille triomphe en Charente. Après 1850, l’évolution des matériaux donne de nouvelles possibilités dans la construction avec la brique et la tuile devenue plus accessibles en prix. Les successeurs et en particulier Edouard Varin utilisent les productions de la révolution industrielle. La construction du nouveau marché d’Angoulême, la halle est symbolisée par l’emploi de la fonte et du fer. Le remplissage des façades est en briques ainsi que des motifs à losanges en partie inférieure. De nombreux architectes parisiens sont consultés : Georges Lisch par Emile Pellisson, Raymond Barbaud et Edouard Bauhain…construisent un hôtel particulier au 10 boulevard Denfert Rochereau à Cognac. Ils ont reçu une formation provinciale puis après un passage aux Beaux Arts à Paris, ils viennent dans les Charentes pour exercer leurs talents. L’architecte parisien Henri Parent intervient à Jarnac pour Bisquit.

L’exposition universelle de 1889 met en valeur le rôle des constructions métalliques avec la Tour Eiffel et la Fée lumière. Cette rencontre internationale favorise les contacts et encourage les initiatives entre les négociants charentais présents à Paris et les architectes d’avant-garde n’hésitent plus à utiliser toutes les techniques proposées par la révolution industrielle. Ils vont aussi proposer leurs services à des notables et des cadres du négoce pour réaliser des demeures de prestige en pierre de taille.

Durant les chocs économiques et politiques, la production de vin est faible et irrégulière, mais les belles récoltes des années 1870 permettent d’envisager l’avenir moins dramatiquement. A la fin du siècle, les expéditions ne sont pas en plein essor, mais les prix des eaux de vie restent honorables.

Lors de la crise du phylloxéra, entre 1876 et 1891, la récolte de vins charentais est comprise entre 1,1 million et 2,9 millions d’hl, ce qui permet de fabriquer de 70 000 à 230 000 hl de cognac. Le volume récolté est loin des 14 millions d’hl de 1875. Les expéditions deviennent largement supérieures à la production. Les marchands charentais utilisent les stocks de la viticulture et des bouilleurs de profession. Les Anglais utilisent aussi leurs stocks équivalents à deux années de consommation pour calmer le marché. De 1879 à 1889, les cours s’envolent de 180 à plus de 800 F/hl pour les eaux de vie de Champagne et 650 F pour les Borderies. En 10 ans, le chiffre d’affaires du cognac est loin d’être en baisse, il s’est même amélioré. Les maisons de négoce disposent toujours d’importantes ressources financières.

Le prix du cognac est multiplié par 5 durant la Grande Guerre : de 160 à 780 F/hl de 1914 à 1918. En 1920, les eaux de vie de Grande Champagne atteignent 1 150 F/hl et restent encore à 750 F en 1923. Disposer d’un stock de cognac représente une garantie pour l’avenir, la vente d’une partie des réserves laisse des moyens inespérés après la guerre, malgré une hausse des taxes.

 

En cette fin de siècle, un véritable engouement se développe pour la construction sur l’ancien vignoble charentais. A Angoulême, les familles papetières prennent le relai pour afficher leur réussite industrielle.

Des résidences de prestige

Les architectes profitent de circonstances favorables pour exercer leurs talents. La demande reste forte grâce au développement commercial du cognac.

La restauration du château de Chatenet au cours du XIXe siècle

Des années 1820 à 1880, le commerce du cognac est en expansion. Les négociants vont manifester leur réussite dans la constitution d’un important patrimoine. Augustin Caminade durant le premier quart du XIXe siècle a embelli le domaine de Chatenet en ajoutant des tourelles sur l’extension ouest. Son fils Jules entreprend la construction d’un comptoir et d’importantes installations Boulevard du Nord, d’une belle demeure en limite du château François 1er. Pour manifester leur réussite, les Caminade rénovent et agrandissent leur château dans la seconde moitié du siècle. A partir de 1869, Ernest Caminade succède à son père Jules décédé en 1880. La famille dispose de moyens financiers pour restaurer le château, avec la mise en valeur des façades principales, une avancée avec balcon du côté du fleuve et une aile à l’est dans le même style que celle de l’ouest, pour équilibrer l’édifice.

Le château de Dampierre à Angoulême

Angoulême est un grand centre de négoce avec près de 50 négociants dans les années 1870 ; Noël Léger fait construire en 1860, un hôtel particulier, un énorme logis de style éclectique pour résider près de ses chais. La demeure située sur les rives de la Charente est bien équilibrée entre les façades et la toiture d’ardoises surmontée d’une tour campanile. La pierre d’Angoulême donne de l’aisance à la construction. En 1884, le négociant achète le château de Nieuil en Charente Limousine. La fille épouse le comte Guillaume de Dampierre 1849-1906, issu d’une riche et vieille famille de Guyenne orientée vers la viticulture – 35 ha de vigne-.

L’hôtel particulier Rouyer-Guillet à Saintes

Cette société est fondée en 1701 ; Philippe Guillet avocat et maire de Cognac de 1687 à 1691 commença la commercialisation des eaux-de-vie. Le descendant Théodore Guillet -1833-1902 – par son mariage avec Iphigénie Rouyer, fille d’un négociant de Saintes, développe l’entreprise commerciale familiale… Les chais sont transférés à Saintes où se trouvent ceux de son beau-père dont la maison existait depuis 1801. La marque Rouyer-Guillet apparaît en 1868. Dans les expéditions par Tonnay, avec 14 800 hl, elle est à la deuxième place en 1886 derrière Hennessy et ses 20 300 hl.

Elle dispose d’une certaine aisance pour investir dans la construction d’un hôtel particulier.
Le château date de 1882, l’architecte municipal de Saintes, Eustase Rullier réalise le bâtiment pour loger la famille Rouyer-Guillet. L’édifice à étages est en pierre de taille, le dernier niveau se termine par des combles. Il a plus ou moins la forme d’une croix grecque avec des pavillons d’angle. A l’étage, des pilastres cannelés aux angles, des pavillons enrichissent la façade. Les fenêtres et les lucarnes sont couronnées de frontons cintrés sauf celle du centre qui dispose d’un fronton triangulaire.

Quelques réalisations de la famille Richard dans la Champagne de Segonzac

Cette famille de notables bénéficie aussi de la forte notoriété des eaux de vie de Champagne. Une solide implantation dans la Champagne de Segonzac en disposant de domaines étendus lui permet de participer à l’élan de constructions pour démontrer une belle réussite viticole.

– L’hôtel particulier d’Aimé Richard

Aimé Richard construit entre 1880 et 1890, une belle demeure en pierre de Saint-Même avec des lignes verticales très sobres sur l’ancienne emprise détenue par son père, route de Barbezieux. Un médaillon « RG » au dessus de la porte d’entrée sur la cour correspond à Richard-Garnaud, souligne l’alliance de deux familles de Grande Champagne. Les installations disposées autour d’une cour fermée se complètent par un comptoir, une distillerie moderne avec son approvisionnement en eaux de distillation et de nombreux chais de stockage.

-L’hôtel particulier de Léon Richard

Après la construction du logis de Champagnoux par son beau-père, Bilhouet, le gendre pour satisfaire son épouse entreprend la réalisation d’un hôtel particulier au chef-lieu de canton dans les années 1890. Le frère du maire de Segonzac, Léon Richard, maire de Saint-Preuil, disposant de 97 ha de vigne, peut construire une bâtisse hors du commun sur une parcelle héritée de son père, un « château » néo classique de style « Belle Epoque » pour compléter le patrimoine familial, un moyen de matérialiser sa réussite professionnelle. Les corniches, balcons et terrasses, colonnes et pilastres, le parc et la cour pavée montrent aussi le souci de l’esthétique. Seules les cheminées utilisent la brique. Au dessus de l’entrée monumentale, des médaillons sculptés portent les initiales « R&B » Richard-Bilhouet, l’alliance de deux grandes familles de Segonzac. Son fils en épousant la fille d’un négociant de Malaville fonde la maison « Richard & Pailloud ».

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Sous la pression des mouvements nationaux d’architecture et des architectes formés aux Beaux-Arts, la morphologie des constructions se transforment. La diversité des matériaux utilisés permet aussi de s’affranchir des contraintes anciennes.

Le château Bisquit à Jarnac

La seconde capitale du cognac recense de belles résidences de négociants pour rivaliser avec la principale ville du négoce. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, Laporte-Bisquit est une importante société fondée en 1819. Le château fut édifié après 1875 par l’architecte parisien Henri Parent. Il allie la pierre et la brique. Sur la façade principale deux pavillons polygonaux se détachent. Sur l’autre façade apparaissent deux pavillons carrés. La maison de négoce possédait des propriétés sur Mainxe et Segonzac, et a investi dans la Double périgourdine à l’époque du phylloxéra….

Un hôtel particulier de style « russe » à Blanzac

Vers le Sud-Charente, les eaux de vie célèbres de type « Champagne » donnent des revenus importants au monde viticole. A Blanzac, s’est implanté un foyer de négoce, très sollicité par les sociétés cognaçaises. Le « Chalet russe » ou château Saint-André, correspondant au nom du parc, est construit par le négociant Cagnion installé à Blanzac depuis la seconde moitié du XIXe siècle. La construction réalisée vers 1876 allie la pierre, la brique et le bois qui sert d’ornement ce qui donne de l’aisance à l’édifice. Le négociant fournisseur en eau de vie de la cour de Russie sous le tsar Alexandre III s’est inspiré de l’architecture russe. L’architecte des bâtiments de France d’Angoulême Edouard Varin qui venait de succéder à Paul Abadie l’a encouragé dans cette perspective éclectique.

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Le château de Fontpinot à Lignières

La famille est propriétaire dans la Champagne de Segonzac depuis plusieurs siècles. Elle dispose de plusieurs sièges d’exploitation. Dans le contexte de la Champagne, la famille n’a plus envie de cultiver la discrétion. Henri Frapin -1829-1897- fait construire en 1872 le château de Fontpinot sur une des propriétés de la famille à Saint-Palais des Combes. Le corps de logis rectangulaire est flanqué de trois tourelles d’angle polygonales dont deux sont situées sur la façade au midi. L’alliance de la brique et de la pierre donne beaucoup d’esthétique. Le « château de Fontpinot » est aussi une bouteille de prestige des cognacs Frapin.

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D’autres préoccupations se manifestent au moment des opportunités d’investissements pour restaurer le vignoble, moderniser les appareils viticoles et de distillation..

L’intervention d’un pharmacien charentais célèbre

Grâce à leur fortune et à des liens familiaux des pionniers de la rénovation viticole investissent dans la terre devenue bon marché.

-Le domaine du Chillot à Saint-Preuil

Jean Fougerat 1862-1932, originaire de la Charente Limousine fait des études au lycée d’Angoulême, s’inscrit à la faculté des sciences de Bordeaux et devient pharmacien. Il découvre les propriétés d’un sirop contre la toux le « sirop Rami » qui lui apporte la fortune. Son neveu lui conseille d’investir dans la reconstitution du vignoble en plants greffés pour lutter contre la crise du phylloxéra. Il achète des propriétés et plante 350 ha, de Lignières à Bourg-Charente, dont le domaine du Chillot à St-Preuil. Au début du XXe siècle, il y fait construire plusieurs chais alliant la pierre de taille et le moellon, au milieu d’un vignoble juste planté. On distingue bien les alignements de la jeune plantation et la route blanche Saint-Preuil – Saint Même les Carrières. Jean Fougerat sur ses centaines d’hectares de plantations récolte en moyenne plus de 20 000 hl de vin, produit 3 000 hl d’eau de vie à partir de 14  chaudières fonctionnant au charbon et possédant un chapiteau à tête de mort sont installées au Chillot sur la commune de St-Preuil.

-L’exploitation à cour fermée de La Bataille à Saint-Preuil

Au domaine de la Bataille, les 70 ha de vigne d’un seul tenant entourent le siège d’exploitation de la ferme située en Grande Champagne. La plupart des murs extérieurs de la ferme viticole sont aveugles, l’entrée s’effectue par une porte piétonne et par une porte charretière avec piliers surmonté d’un arc en anse de panier en pierre de taille. Les murs des bâtiments construits en moellons appareillés et crépis portent une charpente à deux pans couverts de tuiles rouges. Bien exposée au midi, se détache la maison de maître avec une toiture à pans coupés. Les tuiles des dépendances sont noircies par un champignon qui vit des vapeurs alcooliques. A l’écart, les bâtiments agricoles s’allongent en suivant un chemin vicinal. Le domaine a appartenu successivement à la famille Hennessy puis à LVMH.

Des aménagements spécifiques pour l’activité des spiritueux

En quelques décennies, une fièvre de constructions de chais concerne tout l’espace viticole et plus particulièrement les villes localisées le long du fleuve.

Les chais de Saint-Cybard de 1857

Angoulême ne recense peu de constructions héritées de son passé commercial des eaux de vie. Pourtant au milieu du XIXe siècle, l’agglomération détient près de 50 négociants qui animent plus ou moins le port de l’Houmeau. Les chais de la famille Léger situés sur les rives de la Charente possèdent une belle façade de pierre de taille, la pierre blanche d’Angoulême met en valeur la répétition des ouvertures en plein cintre. Le tympan central sculpté de belles feuilles de vigne et de raisins indique la spécificité commerciale et affiche les activités.

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– Les chais Vert & Cie de Mainxe-Jarnac

Baptiste Vert, né à Clermont-Ferrand en 1856 épouse en 1879 Marthe Suzanne Royer, sœur de Louis Royer. Vert et Royer sont associés jusqu’en 1900. En 1901 Vert obtient les immeubles de l’île Madame. Ils sont vendus en 1920 à la maison Tiffon. La construction du « comptoir » est achevée en 1901. Il est associé à Ernest Monis, bouilleur de cru et négociant à Châteauneuf, ce dernier est aussi un homme politique influent. Les deux associés ont édifié un important patrimoine au sein de l’agglomération.

Le bâtiment fait référence à son époque par sa fonctionnalité et ses dimensions : chais, mise en bouteilles et gestion. Il est long d’une centaine de mètres et s’étend sur 2 500 m². En forme de T, il comprend des chais de stockage au rez-de-chaussée, avec des baies en plein cintre. Le 1er étage était occupé par des bureaux avec des fenêtres rectangulaires.

L’entrée est monumentale avec une tour carrée et une répétition de façade à l’est et au nord, un imposant fronton orné façon « art déco » et un balcon de pierre de taille sculpté apportent une touche originale. Il existe une volonté d’esthétique et de construction solide près du fleuve. A 6 m de profondeur, des blocs de pierre de 3X3 m arment les fondations et le chai ne craint pas les crues de la Charente.

Grâce à un pionnier de la replantation de Juillac le Coq et à des préoccupations politiques, la famille Hennessy a investi dans la Champagne de Segonzac au début du XXe siècle. La maison de négoce s’intéresse aussi aux terres grises du Sud-Charente.

Les aménagements du domaine de Haute Neuve par James Hennessy

En 1904, sur les conseils de Georges de Lotherie, James achète la propriété de Haute Neuve de 86 ha, à Lignières-Sonneville. De belles parcelles de 5 à 6 ha entourent le domaine viticole, dans un décor d’habitat semi-dispersé. L’équipement en cuviers en ciment pour loger les vins est très précurseur pour remplacer les tonnes en bois. Les 20 cuviers permettent d’évaluer les ambitions de production en suivant les techniques de Georges de Lotherie qui produit déjà plus de 100 hl/ha. Le vin du domaine est distillé dans 4 alambics charentais, de 11 hl puis de 15 hl pour transformer près de 8000 hl en eau de vie haut de gamme.

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Les propriétés de Jean Hennessy dans le Sud-Charente

Le patrimoine est déjà ancien et prestigieux. Un château du XVe siècle et des bâtiments agricoles du début du XXe siècle soulignent la diversité des constructions. De 1906 à 1935, la famille Hennessy achète plus de 600 ha sur les communes de Bors, Pillac et Saint-Romain avec Le Cluzeau-. Le domaine des Plassons à Bors de Montmoreau de 250 ha dispose de terroirs variés : des terres grises de Champagne aux sables de la Double… Planté à flanc de coteau, le vignoble en position d’abri se situe sur des calcaires tendres donnant ainsi des eaux-de vie légères et fruitées. La distillerie et les chais aménagés dans la cour du château des Plassons en ont fait le centre d’un très bel ensemble viticole où l’art d’élaborer le cognac se perpétue dans la pure tradition charentaise. De 1920 à 1921, Jean Hennessy bouleverse les bâtiments viticoles sur le modèle de Haute Neuve.

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La famille Hennessy détient d’autres domaines : La Billardrie à Javrezac, la Gibauderie à Chassors-Jarnac…

Les implantations du négociant Gautier à Lignières

Le cognac apporte l’aisance au plus profond des campagnes viticoles. Dans le sud de la Champagne de Segonzac, un bouilleur de profession dispose de moyens pour se développer. Anatole Gautier possédait dans le centre bourg de Lignières une belle ferme à cour fermée. Un peu à l’étroit pour son exploitation viticole et ses activités de négoce, il décide de construire dans les années 1870 de nouvelles installations sur la route de Châteauneuf. En disposant de près de 250 ha de terre et de vigne, il fait construire des bâtiments agricoles, une distillerie et un petit château. Il est bouilleur de profession pour Hennessy et collecte des eaux de vie jusque dans le Sud des Charentes.

Le château de Montchoisy date de 1873 réalisé par Anatole Gautier, l’édifice en pierre de taille avec une toiture d’ardoises se trouve sur le versant au midi d’un parc de 5 ha dominant la vallée du Collinaud. La façade nord du château comporte une certaine originalité, une terrasse desservie par un escalier, un pavillon avec pilastres au centre, un balcon à l’étage apporte une certaine harmonie à l’architecture de pierre. Les fenêtres sont souvent surmontées d’un tympan. La façade sud est d’une grande sobriété.

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Après l’arrivée du chemin de fer à Cognac en 1865, le fleuve Charente est un peu délaissé par les négociants. L’avenue de la gare et les autres accès au chemin de fer présentent un intérêt plus important pour effectuer des expéditions et des déplacements, les constructions nouvelles participent à l’essor de l’urbanisation.

Le patrimoine des maisons de négoce est riche et varié. Plusieurs étapes de construction peuvent être distinguées. Le dernier quart du XIXe siècle fut une grande époque d’investissements, de placements et d’enrichissement du patrimoine chez les négociants comme le Cognaçais ne le reverra jamais plus, malgré les crises et les bouleversements. Les maisons de négoce rivalisent dans l’extension de leur patrimoine et n’hésitent pas à afficher leur position commerciale. Malgré des écarts de richesse, de la campagne viticole à la capitale des eaux de vie, la construction a fourni du travail à une population laborieuse à la merci de l’exode rural.

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

Archives municipales de Cognac, Lignières-Sonneville, Bors, Segonzac, Juillac….

Patrimoines industriels de la Charente et de la Charente Maritime. Poitiers 1997 et Paris 2001

Patrimoine du canton de Cognac. Poitiers 1996.

Cognac. Cité marchande : urbanisme et architecture. Poitiers 1990

Colloque de Poitiers 2007. Regards sur le patrimoine industriel de Poitou-Charentes et d’ailleurs. Geste Editions 2008

Regards sur Cognac. Publication de la ville de Cognac 1982.

Bernard Gilles. Les cent ans de l’Hôtel de ville de Segonzac. GREH. 2006.

Bernard Gilles. Le cognac à la conquête du monde. PUF de Bordeaux 2011.

Bernard Gilles. Le cognac à la conquête du monde. PUF de Bordeaux 2011.

Bernard Gilles. Le patrimoine des maisons de négoce cognaçaises au lendemain de la Grande Guerre. Editions du GREH 2016

Weyland Jeannick. Segonzac. La longue marche vers la démocratie. 2eme partie 1870-1914.

Annales du GREH n°31, 2009. P31-73.

Mes remerciements aux chercheurs du GREH.

Gilles Bernard 2018

 

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