– Une grande épreuve pour les viticulteurs et les négociants : le phylloxéra …Jacques Chardonne (1884-1968), né à Barbezieux, bien que n’ayant écrit aucun poème, transmet à travers ses romans, chroniques, un amour de sa région.

Dans les Destinées sentimentales (1935) « Les chais de Monsieur Pommerel, allongés autour des cours, sous un toit de tuiles rondes, une vigne vierge courant sur les murs crépis, ressemblent à une ferme, comme si le cognac, produit de la terre, marquait d’une empreinte rustique, jusque dans le villes, les bâtiments qui le reçoivent. Une faible lumière tombe des petites ouvertures découpées dans le toit, et l’on distingue à peine les rangées d’antiques barriques où le cognac mûrit au contact du bois ; il semble que ce lent vieillissement commande ici l’obscurité et le silence… ».
Lorsque le phylloxéra en 1880 détruisit les vignobles charentais, il fallu procéder à un reclassement : « Un cognac de peu de saveur, très coloré, sous d’ingénieuses étiquettes, fit la richesse de ces négociants » « Et cette eau de vie sera payée cher au paysan, le plus cher possible, par les négociants de Cognac. Les deux maisons qui règnent sur le pays depuis deux siècles ont compris ce qu’elles devaient aux vignerons. Il y a solidarité entre le vigneron et le négociant qui a répandu le cognac dans le monde ; deux races d’hommes qui ont chacune leur compétence et leurs mœurs propres, mais en commun le même point d’honneur, ce cognac dont on doit justifier toujours la provenance et la pureté. Les uns et les autres savent que ce produit, s’il est nature, n’est pas un cadeau de la nature, un bien qu’il suffit de recueillir et de partager. Dans cette contrée qui n’offre qu’un méchant vin, le cognac a enrichi la communauté charentaise parce qu’on a maintenu des usages très stricts, le renom de certaines marques, des connaissances et des facultés héréditaires chez le vigneron comme chez le marchand. Ils savent que l’on ne peut rien changer à ces choses sans revenir à la pauvreté première, au seul don de la nature : le vin aigrelet de ses coteaux, qui ne supporte pas le voyage ». « Je suis dans la maison de commerce de Jacques Delamain. Les chais ne sont pas vastes mais recèlent de bonnes eaux de vie. Celle que l’on met en bouteille en ce moment est une Grande Champagne 1858 qui provient d’Angeac (…). Jacques Delamain me dit qu’il n’est pas un bon commerçant, et je m’en doute. Il est devenu commerçant parce qu’il était le fils aîné, et que dans sa maison, depuis deux cents ans presque, l’aîné n’a jamais manqué à son poste ; mais son métier l’intéresse et il l’exerce à sa manière ; ne croyant qu’à l’efficacité des relations amicales et de l’extrême probité ». Un jour, Jacques et Robert ont acheté des eaux de vie à un paysan avant que les cours de l’année ne soient connus. Peu après, le cours fut fixé à un prix supérieur. « Tant pis ! fit le paysan. Ce qui est conclu est conclu. J’ai perdu ». Jacques et Robert lui dirent : « Nous voulons partager avec vous la différence ». Le paysan répondit : « Je ne vous l’aurais pas demandé, mais je pense que cela est juste ». Quant au travail des femmes à l’embouteillage du cognac : « A peine de légers perfectionnements dans la manutention : les capsules sont rivées par un mouvement mécanique qui soulage l’ouvrière ; mais tout de suite la bouteille est reprise à la machine, saisie par une femme qui colle l’étiquette, l’ajuste sous se doigts avec de petits tamponnements comme une dernière caresse . »
Dans le « Bonheur de Barbezieux » (1940) « Mais d’abord je veux revoir mon pays. Que par ce jour d’automne gris et lumineux Robert Delamain vienne de Jarnac et m’emporte dans sa voiture ! Il sait lire profondément le paysage charentais un peu ardu parfois ».

– Après un travail constant, la renommée du Cognac s’installe…. Robert Delamain (1879-1949), co-associé avec son frère Jacques de la Maison Delamain de Jarnac, ont été des amoureux de leur région par leurs évocations.

« Que de soins il a fallu pour préserver ce produit de toute souillure, lui garder sa noblesse. Aucune mésalliance n’a été tolérée. Quelle aristocratie s’est donnée des lois plus strictes ? Et pour cela conserver une saveur sans mélange, un parfum subtil, une odeur incomparable au fond d’un verre tiède dans la main ». « Il est difficile de ne pas donner également à la lumière éblouissante de l’Angoumois et de la Saintonge une part d’influence sur la végétation de la vigne et surtout de la maturation du raisin ». Dans son « Histoire du Cognac » parue en 1935 ou en Hollande, le négociant restait lié à la source de sa richesse. « Je n’évoque pas ici l’amusant contraste de ces négociants, qui, à peine rentrés de leur tournée en Angleterre reprenaient à la foire de Rouillac, leur place traditionnelle au pied du tilleul qui leur est réservé, comme un pilier de la Bourse des Marchandises, pour y recevoir et y déguster les échantillons que leur offraient les paysans des environs ; le métier a perdu beaucoup de son ancien pittoresque. Mais le négociant de Cognac est toujours resté viticulteur, non par intérêt, pour devenir rentier du sol, mais uniquement par ce que cette terre exerce sur lui, par son parfum même, sa constante attirance. En sorte qu’il est souvent difficile de savoir ce qu’il est le plus, négociant ou agriculteur. Il connaît tous les besoins de la population paysanne dont il a toujours été le guide naturel.