``Auteur Jacques Baudet. Historien``

L'art roman Architecture et spiritualité

Si j’ai choisi ce titre c’est plutôt pour servir davantage d’introduction à l’exposé de M. l’abbé Mangon sur les chapiteaux et les sculptures de l’église Notre-Dame de Courcôme, que de faire un exposé approfondi, ceci dans le but de ne pas être trop long et de ne pas lasser l’auditoire par deux exposés consécutifs. Mon propos a donc été volontairement limité à des généralités sur l’art roman en m’appuyant sur des exemples régionaux mais avec le désir de bien faire comprendre comme l’avait dit un jour un préfet de la Charente : « Mais c’est pour Dieu que cela a été construit ! », après avoir écouté un exposé où son auteur, une historienne d’art, s’était contentée de présenter des sculptures romanes sans les situer dans un contexte plus général .

C’est qu’en effet, nos églises, pour ceux qui peuvent en décrypter les sculptures et les peintures ou les fresques, ont une histoire à nous raconter. Les chapiteaux nous parlent du Paradis et de l’Enfer, des scènes de l’Ecriture Sainte, des saints et des démons. A la chapelle des Templiers de Cressac près de Blanzac, des peintures datant du XIIe siècle nous relatent la vie des Croisés en Terre Sainte. Les bâtisseurs de jadis y ont inscrit à la fois leurs rêves et leurs angoisses, leur fierté et leurs craintes, nimbés d’un mystère qui lui aussi est parvenu jusqu’à nous.

Définition et explications

Bien entendu aux XIe-XIIe siècles, l’époque où a été édifiée cette belle église Notre-Dame de Courcôme, on ne parlait pas d’art roman. Cette notion d’« art roman » n’apparaît pour la première fois qu’en 1818 sous la plume d’un archéologue français, Charles de Gerville, pour passer dans l’usage courant à partir de 1835, sous l’impulsion de Prosper Mérimée, devenu inspecteur des Monuments Historiques. Quant à l’art gothique, cette notion a voulu décrire l’évolution qui a succédé à l’art roman en développant les croisées d’ogives pour les voûtes reportées sur les supports d’angles et non plus sur les murs permettant des nefs plus hautes et des fenêtres plus grandes. En fait ce terme de « gothique », de façon d’abord péjorative, remonte à la Renaissance italienne par opposition à l’héritage des siècles précédents pour mieux exalter les nouvelles formes architecturales et artistiques des XVIe et XVIIe siècles, héritées de l’Antiquité. Le mot « gothique » a été de la sorte associé à celui de « barbare », du nom des Goths qui avaient envahi la Gaule et l’Italie et mis fin à l’empire romain. Cependant le mot, repris par les Romantiques au XIXe siècle, a fini par retouver toute sa noblesse. En réalité, il s’agit d’une évolution de la recherche des architectes et en matière d’art gothique, d’aucuns ont pu parler d’ « art français » comme l’a souligné l’historien d’art Emile Mâle, montrant que c’est à l’abbaye de Saint-Denis avec l’abbé Suger que cette transformation vers l’art ogival a été effectuée initialement pour être développée ensuite et s’épanouir sur d’autres édifices et notamment des cathédrales tant en France qu’outre-Rhin et en Angleterre.

En histoire de l’art, l’art roman correspond à la période qui s’étend du début du Xe siècle à la seconde moitié du XIIe siècle, entre 900 et 1150, entre l’art préroman et l’art gothique. Mais encore une fois ce sont là des classifications faites par des historiens d’art de l’époque contemporaine.

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Quelles sont les origines de l’art roman ? A l’évidence, les constructions de l’époque romaine ont été déterminantes. En 313, l’empereur Constantin, après avoir par l’édit de Milan donné la liberté de culte aux chrétiens jusque là persécutés, leur a accordé des édifices publics comme lieux de culte pour leur permettre de se réunir au lieu de se cacher notamment dans les catacombes et autres lieux clandestins. Ces édifices publics ont été appelés « basiliques », d’un nom d’origine grecque « basilikon » signifiant maison du roi, du souverain, celle du « basileus ». Plus tard ce terme a été repris dans le langage ecclésiastique pour désigner une église de pélerinage dotée d’une dignité particulière accordée par le pape. Du temps des Romains, ces basiliques servaient aussi bien à rendre la justice qu’à en faire un marché couvert ou encore un lieu de réunion voire de fête, un peu comme nos salles polyvalentes d’aujourd’hui. En tout cas le plan de ces basiliques a conditionné plus tard les constructions des églises avec une nef terminée par une abside légèrement surélevée par rapport au reste de l’édifice. Il est intéressant de noter au passage que Paul Abadie père a repris le plan basilical pour la construction du palais de justice d’Angoulême dans les années 1820. Certaines basiliques romaines, parmi les plus importantes pouvaient être constituées de plusieurs nefs parallèles. Ce plan a donc été repris par la suite dans la construction des églises. Comme chez les Romains, la nef a été voûtée en plein cintre c’est-à-dire à la façon d’une coque renversée de bateau d’où le nom de nef, déformation du mot latin « navis » signifiant bateau. Mais compte tenu de la force exercée par les pierres de la voûte sur les murs, il a fallu penser à des murs épais souvent renforcés de contreforts pour retenir la forte poussée de la voûte. C’est pourquoi les murs peuvent ne pas comporter d’ouvertures et, quand il y en a, elles sont nécessairement petites pour ne laisser passer qu’un peu de lumière donnant ainsi un caratère sombre, de pénombre, à la nef. Nous verrons plus loin que cet aspect a été repris dans la symbolique générale de l’édifice.

Pour des raisons pratiques, le sanctuaire, le lieu où le culte est célébré, est davantage éclairé. Si bien souvent une abside, un espace cintré ou polygonal, constituant le choeur, reçoit plusieurs ouvertures, on trouve aussi notamment dans les églises des Cisterciens et des Templiers, un chevet à fond plat avec trois fenêtres ou triplet au-dessus du maître-autel. Ainsi on peut opposer à l’obscurité de la nef, où se tiennent les fidèles, la clarté du choeur où se tient le célébrant.

Du plan basilical, avec une nef prolongée par une abside, on est passé ensuite au plan en croix latine avec un transept, sorte de bras transversal à la nef et précédant le sanctuaire. Sur les bras du transept, de chaque côté de l’abside du sanctuaire, des absidioles ont été édifiées pour abriter des autels le plus souvent surmontés des statues de la Vierge Marie et de saint Joseph. Mais la croisée du transept a nécessité une voûtaison particulière. C’est ainsi qu’on en est venu à la coupole. Celle du transept de Courcôme est sur trompes pour mieux répartir la poussée sur les quatre piliers qui la soutiennent.

Et plus tard encore comme à la cathédrale d’Angoulême, il a été décidé de remplacer la voûte en plein de cintre par une file de coupoles permettant d’alléger les murs et d’obtenir de plus grandes fenêtres, la poussée des forces de la coupole étant répartie sur les quatre piliers de soutien. Et c’est ainsi que plus tard de la coupole on est passé à la croisée d’ogives mais par là on aborde l’art gothique.

C’est donc une lente évolution qui s’est faite peu à peu mais selon des modèles reçus des constructions romaines et plus tard de l’époque carolingienne transmis par les monastères à l’origine de ces constructions.

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Il convient en effet de rappeler que dans les périodes sombres des invasions les monastères ont été les lieux où s’est conservée la mémoire de l’Antiquité. Dans son célèbre roman « Le nom de la rose », Umberto Eco a montré l’importance dans un monastère de la bibliothèque et plus largement du savoir. Les monastères ont été aussi des relais du développement économique par des défrichements et des apports techniques. Des noms de villes et de villages d’aujourd’hui ont eu un monastère pour origine : Saint-Amant de Boixe, La Couronne ou Mouthiers-sur-Boëme pour citer des exemples charentais. Rien que dans le petit diocèse d’Angoulême, plus de la moitié des paroisses dépendait d’un prieuré bénédictin relevant des abbayes de Saint-Cybard, de Saint-Amant-de-Boixe, de Nanteuil-en-Vallée, de Saint-Pierre de Cellefrouin, de Lesterps et, au-delà du diocèse d’Angoulême, des abbayes de Saint-Sauveur de Charroux ou de Saint-Martial de Limoges, par exemple, et pour Notre-Dame de Courcôme, du diocèse de Poitiers et du chapitre des chanoines de Saint-Hilaire de Poitiers. De plus, le diocèse d’Angoulême et plus au nord, celui de Poitiers, dont dépendait la paroisse de Courcôme, se trouvent sur les chemins vers Saint-Jacques de Compostelle, un pélerinage qui a été encouragé au Xe siècle par les abbés de Cluny.

Le grand monastère de Cluny tire son origine d’un petit village de Bourgogne, près de Mâcon, où une abbaye bénédictine a été fondée en 909 par Guillaume Ier, duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne, qui l’a placée sous la direction de Bernon, abbé de Beaune. Odon qui lui succède en 926 est à l’origine de la renommée de Cluny qui s’est propagée bien loin au-delà du monastère d’origine pour devenir le centre de la puissante congrégation bénédictine. Sa règle austère a été adoptée par un grand nombre de vieilles abbayes, comme celles de Saint-Cybard à Angoulême et de Saint-Amant de Boixe et les nouveaux monastères ont désiré aussi se rattacher à Cluny. A la fin du XIIe siècle, le nombre de monastères affiliés à Cluny à travers l’Europe occidentale avait atteint le chiffre de 2000 ! En Angoumois, tous les monastères n’étaient pas pour autant affiliés à la règle bénédictine puisque les abbayes de La Couronne et de Cellefrouin suivaient la règle de saint Augustin, proche mais différente de la règle bénédictine.

D’aucuns pensent aussi que l’art roman aurait pu être conditionné par la rencontre au Proche-Orient avec l’architecture des églises arméniennes. En effet, la première croisade de 1095 à 1099 qui a conduit à la prise de Jérusalem et à la création du royaume latin d’Orient, a pu amener les Croisés et les religieux qui les accompagnaient à découvrir d’autres architectures, celles de l’empire byzantin et du royaume d’Arménie qui s’étendait alors en partie sur l’actuelle Cilicie au nord des possessions latines d’Antioche et d’Edesse. Mais ce ne sont là que des hypothèses.

Au XIIe siècle, les moines clunisiens étant devenus riches et puissants, une réforme est devenue nécessaire. C’est alors qu’apparaît l’ordre de Cîteaux fondé par Robert de Molesme en 1098, en Bourgogne également, et dirigé ensuite par Bernard de Clairvaux ou saint Bernard. Ce nom de « Cîteaux » vient des « cistelles », du nom des roseaux dans les marais à proximité desquels a été implanté le monastère. Ce nouvel ordre monastique a considéré que l’ordre clunisien s’était fortement écarté de la règle édictée par saint Benoît de Nursie pour prôner le retour intégral à cette règle à savoir l’isolement du monde, le travail manuel, le silence, la pauvreté. Avec Bernard de Clairvaux ces critères ont trouvé un écho dans l’art monastique ce qui s’est traduit par un décor plus dépouillé, des clochers aux dimensions plus modestes, des voûtes en berceau brisé, des vitraux incolores, un mobilier simple. Si Girard de Blay, évêque d’Angoulême de 1102 à 1136, s’est opposé dans un premier temps à l’arrivée des Cisterciens dans son diocèse, ces derniers ont cependant réussi à s’implanter à l’abbaye de Grosbot et au Bournet en Angoumois. Il n’empêche. Bernard de Clairvaux – ou saint Bernard – lui en a tenu rigueur notamment pour ne pas être intervenu quand les moines de Saint-Amant-de-Boixe à coups de bâton avaient empêché une petite communauté de moines cisterciens de venir s’installer à Echoisy, près de Mansle…

Il est donc indéniable que l’art roman est lié au monachisme qu’il soit bénédictin ou cistercien. Ce sont les moines qui bien souvent ont été les architectes, en tout cas les donneurs d’ordre, selon des critères bien établis. Bien entendu, il y a des variantes d’une contrée à une autre, d’une époque de construction à une autre. Les chevets des églises romanes de Saintonge sont beaucoup plus sculptés que ceux des églises d’Angoumois et a fortiori des églises du Limousin où l’on a affaire au granit plus dur et non plus à la pierre calcaire plus tendre. Certes il y a des différences entre l’art roman de notre région du Poitou et des Charentes et l’art roman en Provence ou en Italie marqué par les traces de l’Antiquité romaine ou encore l’art roman en Allemagne, lié aux constructions de l’époque carolingienne. Mais il y a tout de même des critères communs. S’étant développé dans une période d’expansion économique et démographique – les historiens ont parlé des « beaux siècles » pour désigner les XIe, XIIe et XIIIe siècles – le domaine d’expression de l’art roman a été essentiellement religieux avec notamment l’adoption du plan basilical pour les églises et la généralisation de l’emploi de la voûte en berceau.

 

S’il y a des caractères communs comme on vient de le voir avec le plan basilical et la voûte en berceau, il y a bien sûr des variantes dues à des influences venues d’ailleurs. On ne peut donc pas affirmer qu’il y a eu un art roman spécifique à l’Angoumois.

Les plus anciennes églises ont été souvent construites sur des cryptes, terme d’origine grecque signifiant « cachette », où l’on vénérait le tombeau d’un saint ou de saintes reliques comme pour l’église de Richemont près de Cognac qui comporte trois nefs voûtées ou encore des églises de Saint-Hilaire de Nonac, de Saint-Cybard de Plassac ou de Saint-Pierre de Jarnac.

Le XIe siècle a été une période de nombreuses constructions d’églises. L’église abbatiale de Saint-Gilles de Puypéroux a conservé son chevet de cette époque avec une abside pentagonale entourée de sept absidioles visant à développer le nombre de chapelles autour du choeur pour permettre la célébration de plusieurs offices simultanément. Deux collégiales en bordure du Limousin, Cellefrouin et Lesterps, sont également de beaux exemples de l’art roman. Leur fondation est due aux largesses seigneuriales qu’il s’agisse de Frouin pour l’une et de Jourdain Ier, seigneur de Chabanais, pour l’autre, relevant toutes les deux de chanoines réguliers selon la règle de saint Augustin. Ces deux églises, d’assez grande dimension, possèdent des nefs à collatéraux étant sensiblement de même hauteur que la nef et également voûtés. Quant au clocher-porche de Lesterps en granit, il rappelle les églises-porches carolingiennes, avec à chaque niveau une fonction particulière : passage au rez-de-chaussée, chapelle haute couverte d’une coupole et ouvrant sur la nef par une tribune à l’étage et le beffroi tout en haut. Ces deux exemples révèlent l’évolution de l’architecture au cours du XIe siècle. Le clocher-porche de Lesterps est une exception car la plupart du temps les clochers dans l’art roman ont été édifiés au-dessus de la croisée du transept, en avant du sanctuaire comme à Courcôme.

D’autres belles constructions comme les églises de Lichères et de Vouharte ont été des prieurés de l’abbaye Saint-Sauveur de Charroux et nécessairement leurs constructions ont été établies selon les critères des moines de ce grand monastère fondé du temps de Charlemagne.

La construction de la cathédrale d’Angoulême au début du XIIe siècle est venue apporter un nouveau répertoire de formes radicalement renouvelées. Cette remarquable construction a été déterminante pour la région. La première pierre a été posée en 1110 et la consécration a eu lieu en 1128 ce qui ne veut pas pas dire pour autant que tout était terminé. En tout cas le gros œuvre avait été réalisé. Il semble bien que ce soit des sculpteurs et des tailleurs de pierre ayant déjà exercé leur art à la basilique Saint-Sernin de Toulouse qui sont venus travailler à Angoulême et peut-être ensuite à l’abbatiale de Saint-Amant-de-Boixe. Quant à l’utilisation d’une file de coupoles pour la nef, c’était une reprise d’une construction similaire à Saint-Etienne de Périgueux où Girard de Blay avait été écolâtre avant de devenir évêque d’Angoulême. Mais ne s’agit-il pas aussi d’une reprise des coupoles de l’art byzantin rencontrées au Proche-Orient ou encore du Dôme du Rocher à Jérusalem à la suite de la première croisade ? Au-delà de la remarquable façade-écran racontant par ses sculptures l’histoire du Salut autour des thèmes de l’Ascension et du Jugement Dernier, la réalisation assez exceptionnelle de la cathédrale a servi de modèle par la suite à d’autres constructions ultérieures. Les façades de l’église de Trois-Palis et de l’abbatiale de Saint-Amant de Boixe rappellent celle de la cathédrale. D’autres églises ont adopté l’usage des coupoles à l’exemple de Saint-Pierre d’Angoulême comme à Péreuil, Fléac, Roullet, Bourg-Charente, Gensac-La-Pallue, Champmillon, Châtres et Cherves-de-Cognac, le plus souvent sur pendentifs en remplacement d’un couvrement plus ancien. A défaut d’une file de coupoles, bien des églises se sont dotées d’une coupole à la croisée du transept laquelle est souvent surmontée d’un clocher à un ou deux étages couvert d’un toit à quatre pans.

Le XIIe siècle voit aussi simultanément la construction de nombreuses chapelles de commanderies liées à la vogue du pélerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Si huit églises seulement se sont réclamées du patronage de saint Jacques (Aubeterre, Cognac, Roussines, Conzac, Salles-de-Barbezieux, Tusson, Villars et Saint-Jacques de l’Houmeau à Angoulême) quelques édifices et des sculptures témoignent de ces pérégrinations religieuses. L’église Saint-Michel d’Entraigues, édifice particulier par son plan octogonal sur les côtés duquel ont été montées huit absidioles en demi-cercle, sous cul-de-four, chacune ajourée d’une fenêtre, avait été édifiée en 1137 par les chanoines augustins de l’importante abbaye de La Couronne pour y recevoir les pélerins. La présence de nombreuses commanderies de Templiers et d’Hospitaliers, de prieurés et d’hospices en Angoumois rappelle le passage des pélerins qu’il fallait protéger, soigner et abriter. En retour, des éléments de sculpture empruntés à la décoration musulmane et rencontrés en Espagne, comme les arcs polylobés, se retrouvent notamment sur les portails d’entrée des façades des églises de l’abbaye de Bassac, de Notre-Dame de l’Assomption de Châtres, de Saint-Martial de Chalais, de Saint-Maurice de Montbron, de Saint-Denis de Montmoreau et de Saint-Jacques d’Aubeterre. Les chapelles des Templiers comme à Yvrac-et-Malleyrand et à Cressac près de Blanzac se ressentent dans leur architecture de l’influence cistercienne avec une nef unique terminée par un mur comportant un triplet ou trois ouvertures pour éclairer le sanctuaire, couverte d’un berceau en plein cintre et aux sculptures sobres. Mais s’agit-il de l’influence cistercienne ou plutôt et plus simplement d’une évolution du goût et de la mode du temps ?

A l’évidence, la construction des églises a d’abord répondu à des objectifs bien concrets. Ce n’est que par la suite qu’a pu être imaginé un symbolisme qui nous paraît certes comme une réflexion d’intellectuels de notre temps mais qui était pourtant une conviction populaire répandue au Moyen Age. Rappelons d’abord que l’église est la maison commune dans le village. C’est souvent au Moyen Age la seule construction en pierre au milieu de maisons de bois et de torchis. C’est la « casa Dei », la maison de Dieu en latin, un nom que l’on retrouve dans la dénomination en Charente de Grand et de Petit Madieu. En cas de troubles, on peut s’y réfugier, voire s’y enfermer. C’est ainsi que des églises ont été fortifiées, surhaussées avec des mâchicoulis et des créneaux, ou encore équipées de bretèches au-dessus du portail d’entrée. Le cas le plus flagrant en Charente est l’église Saint-Vivien de Charras. L’église au Moyen Age comme aux Temps Modernes et jusqu’à la Révolution n’est pas seulement le lieu des célébrations religieuses. C’est aussi l’endroit où l’on se réunit le plus souvent le dimanche après la messe pour parler des questions à régler dans la localité en ce qui concerne par exemple des travaux à réaliser en collectivité. Ces discussions profanes pouvaient se dérouler au fond de l’église mais le plus souvent sous un auvent aménagé au-dessus du portail d’entrée et dont on voit encore parfois les encorbellements sur la façade. De plus, en tant que territoire relevant de l’Eglise, de la justice ecclésiastique – on disait de l’officialité – on pouvait s’y réfugier pour échapper à la justice du roi ou du seigneur local. Il est étrange à ce sujet de constater qu’en mai 1968 les étudiants prétendaient que la police ne pouvait entrer dans les locaux de l’université au nom d’une ancienne coutume qui avait pour lointaine origine que les universités au Moyen Age étaient des fondations ecclésiastiques…

Pour les hommes et les femmes du Moyen Age, l’abstrait est imbriqué dans le concret et l’interpénétration du Ciel et de la Terre est lisible dans une église romane qui est à la fois une véritable figure du monde et du créateur. Le langage de l’art roman est totalement symbolique car il relève de la culture rurale et monacale pour laquelle tout est symbole de Dieu.

D’abord le plan souvent en croix vient rappeler la crucifixion du Christ mais aussi peut renvoyer aux quatre points cardinaux pour résumer l’espace terrestre. C’est que la plupart du temps, l’église est orientée c’est-à-dire que le chœur est tourné vers l’est, vers l’Orient, vers le soleil levant, vers plus de lumière et c’est comme l’indication d’un chemin spirituel. Le prêtre et les fidèles sont donc tournés vers Jérusalem et en même temps vers le Paradis en préfiguration de ce que les chrétiens peuvent retrouver au portail ouest ou traditionnellement comme à Angoulême ou à Moissac le Jugement dernier est sculpté dans la pierre. L’Eucharistie est célébrée à l’est dans la lumière du sanctuaire : elle est l’émanation divine dotée de signification transcendante.

De fait, l’orientation des églises reprend la très ancienne tradition des temples de l’Egypte antique construit selon un axe ouest-est, l’entrée du temple étant à l’ouest et le sanctuaire avec la statue du dieu à vénérer étant à l’est. A Louqsor, au temple d’Amon, le jour du solstice d’été, le rayon du soleil devait atteindre les pieds de la statue du dieu au fond du sanctuaire. Pour les Grecs, Hadès ou le royaume des morts était à l’ouest. C’est ainsi que le détroit de Gibraltar ouvrant la Méditerranée à l’ouest vers l’océan Atlantique était appelé dans l’Antiquité du nom de « Colonnes d’Hercule », ce dernier étant descendu aux Enfers … C’est dire si dans la mémoire collective, s’était ancrée au fil des siècles cette idée de situer le monde des morts à l’Occident. Consciemment ou non, la représentation du Jugement Dernier et de la résurrection des morts à la fin des temps sont représentées sur les façades occidentales des églises à Angoulême ou à Moissac par exemple.

La progression du chrétien dans l’église relève d’une sorte d’initiation, allant de la pénombre de la nef romane vers le choeur plus éclairé, souvent dans une abside en cul-de-four percée de plusieurs fenêtres. Pour simplifier, c’est aller des ténèbres vers la lumière, de la mort vers la vie éternelle. On a vu que les murs épais soutenant la voûte en plein cintre ne pouvaient avoir que de petites ouvertures. C’est qu’alors les fidèles qui ne savaient ni lire ni écrire n’avaient nul besoin d’éclairage. Ils n’avaient qu’à regarder devant eux le déroulement de la cérémonie et à écouter la lecture des textes sacrés et l’homélie du prêtre, tout cela se déroulant à l’autre extrêmité du sanctuaire. A l’église de Mouthiers-sur-Boëme, les chapiteaux du chœur comportent les représentations au centre d’un Christ en majesté et de chaque côté des quatre évangélistes signifiant de la sorte la Révélation, l’accomplissement du Salut.

Pour certains auteurs, l’orientation de l’église peut aussi correspondre au point du ciel où se lève le soleil le jour de la fête du saint auquel l’église est consacrée. C’est le cas de l’église Saint-Cybard de Plassac où l’arrondi de la voûte de l’abside est percé d’un oculus légèrement décalé au nord-est. Or le jour de la Saint-Cybard, le 1er juillet, un rayon de soleil levant pénètre par ce trou dans l’abside et traverse l’église dans son axe. Une étude récente parue dans la revue des Amis du Vieux Confolens fait la même démonstration pour l’église de Lesterps où, chaque 29 juin, fête de saint Pierre, le soleil traverse les baies du clocher puis passe par le vitrail de l’ouverture située au-dessus de la tribune pour aller former un halo de lumière au-dessus de l’autel et traverser ainsi tout l’édifice1. Très symboliquement, la lumière du soleil est assimilée à la lumière divine qui vient éclairer les fidèles tout au long de leur vie quotidienne et dans leurs difficultés de la vie terrestre : « Dieu, né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu Dieu né du vrai Dieu » comme cela est exprimé dans le Credo2. Ou encore cette parole du Christ dand l’évangile de Jean : « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres »3.  Dans certaines églises, des traces de peinture ont livré, sur l’arrondi de la voûte de l’abside en cul-de-four du sanctuaire, la représentation du Christ Pantocrator, c’est-à-dire tout puissant, montrant ainsi l’objectif d’un cheminement spirituel.

De même que la Bible affirme que le temple de Salomon à Jérusalem est une préfiguration du cosmos, des textes byzantins du Ve siècle attestent la signification de la géométrie des églises à plan centré : le cube surmonté d’une coupole correspond à la Terre surmonté du Ciel. La base du carré constitué par les quatre piliers soutenant la coupole représente la Terre. La coupole, c’est le Ciel, le cercle représentant une forme plus accomplie que le carré où chacun sur le pourtour du cercle est à égalité du centre qui est Dieu. C’est en tout cas la théorie qui était développée dans les textes byzantins des VIe-VIIe siècles pour expliquer plus tard la superbe construction de la coupole de Sainte-Sophie. A Angoulême, Mgr Cousseau, évêque d’Angoulême de 1851 à 1873, y a fait référence en faisant modifier par Paul Abadie la coupole de la croisée du transept de sa cathédrale en l’élevant par rapport aux coupoles de la nef et en l’entourant de fenêtres tout le tour à sa base, faisant ainsi tomber la lumière du ciel. Tout un symbole qui faisait dire un peu hâtivement à Mgr Cousseau que sa cathédrale était « la petite fille de Sainte-Sophie » de Constantinople…

Dans le même ordre d’idées et toujours selon la culture monacale, les tours et les clochers peuvent aussi signifier l’Eglise triomphante. Au niveau du sol, on trouve l’Eglise militante, celle des gens qui luttent contre le péché jour après jour. Enfin la crypte souterraine, comme les sépultures qui sont dans l’église ou à l’extérieur, représente l’Eglise souffrante, celle qui attend au Purgatoire que ses péchés soient pardonnés. Ainsi le clocher par le passage du plan carré de ses murs aux pans triangulaires de son toit matérialise l’ascension mystique depuis la Terre, symbolisée par le carré de la base, vers le Ciel d’où le Christ doit redescendre au milieu des hommes à la fin des temps. Bien entendu, le clocher est le réceptacle des cloches qui appellent à la prière et qui selon les sonneries participent aux joies comme aux peines de la communauté chrétienne.

Dans l’évangile de Mathieu au chapitre 16 (versets 16 à 28) Jésus s’est adressé en ces termes à Simon-Pierre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église. Les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle ». Certes par ces paroles le Christ veut parler de l’ensemble de la communauté humaine autour de lui et de ses apôtres mais cette parole a été appliquée aussi à l’édifice, à la construction où se rassemble les chrétiens faisant ainsi de ce lieu un endroit privilégié. On peut prolonger ce symbolisme en s’appuyant sur les sculptures parfois lestes des modillons placés sous la toiture à l’extérieur des églises représentant de la sorte le combat des vices et des vertus, les vices étant associés aux manifestations infernales et aux forces du Mal qui viennent ainsi se heurter à la maison de Dieu.

Tout cela peut paraître bien complexe mais cependant correspond bien à cette parole de Mgr Cousseau dans l’une de ses homélies à propos de la cathédrale d’Angoulême : « Toutes les pierres acclament la gloire de Dieu » faisant ainsi écho à l’exclamation plus récente d’un préfet de la Charente : « Mais c’est pour Dieu que cela a été construit ».

Je cède maintenant la parole à M. l’abbé Mangon qui connaît bien son église de Courcôme à laquelle il est très attaché et qui va nous donner des précisions sur les sculptures qui s’y trouvent et qu’il a soigneusement étudiées.

  1. BRIONNAUD (Daniel) et FABRE (Bernard) Le 29 juin à Lesterps, le soleil a « rendez-vous » avec saint Pierre. Les Amis du Vieux Confolens. N° 30. juin 2016. p. 29-36
  2. Le Credo ou Symbole de Nicée promulgué lors du concile de Nicée en 325 pour unifier la profession de foi de toutes les églises l’encontre de l’hérésie arienne.
  3. Evangile de Jean au chapitre VIII/12.

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