Introduction

Comme l’Union européenne repose essentiellement sur la relation franco-allemande et sur le noyau des 6 Nations fondatrices, nous avons été heureux d’accueillir le témoignage personnel de l’historien, membre de la Confrérie, Jacques Baudet, sur ce thème.

Voici son texte, que je lui ai demandé, et dont je le remercie. Il avait fait l’objet d’une communication par son auteur, le 9 MAI, dans la même séance où je présentais mes réflexions sur l’évolution de la construction européenne.

Le texte de notre ami trouve ainsi normalement sa place dans la même rubrique, ici sur notre site, où l’on accédera désormais à nos deux textes conjoints.

Gérard Montassier

L’amitié franco-allemande et la construction européenne

Cette question des relations franco-allemandes me passionne depuis longtemps. Dans mon enfance, j’entendais souvent mon père qui, avec le service du travail obligatoire en 1943, s’était retrouvé envoyé à l’âge de 21 ans dans les Sudètes pour aller travailler dans une petite entreprise de récupération de métaux. Hébergé dans une famille, mis en contact avec la culture allemande, il n’avait pas trop gardé rancune de ce séjour contre son gré et de fait somme toute il était resté admiratif du niveau de vie bien plus élevé que celui de la paysannerie de la Charente limousine dont il était issu. Ses conversations où il aimait raconter des anecdotes sur cette période mouvementée de sa jeunesse avaient suscité ma curiosité sur ce peuple étonnant capable de donner de grands musiciens tels que Johann-Sebastian Bach ou Ludwig van Beethoven, de brillants écrivains comme Johann-Wolfgang von Goethe, des philosophes comme Emmanuel Kant et cependant aussi un dictateur imprécateur, violent, haineux, persécuteur tel qu’Adolphe Hitler. Est-ce que tous les Allemands avaient été des nazis ou au contraire certains d’entre eux n’avaient-ils pas été les premières victimes du nazisme avec l’ouverture des premiers camps de concentration et des camps de travail dès 1933 ?

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Devenu élève d’un collège catholique à Angoulême où un jeune prêtre que j’admirais, devenu plus tard un ami, m’avait entraîné à faire du scoutisme et des voyages à travers l’Europe (Allemagne fédérale, Autriche, Suisse, Italie) j’ai pu connaître l’Allemagne alors en pleine reconstruction et forte d’une économie renouvelée et dynamique. Cela a été un nouvel étonnement pour moi de constater que bien que tout avait détruit en Allemagne dans les villes surtout et les zones industrielles, ce peuple avait su courageusement relever son économie et reconstruire les villes et les monuments détruits. Grâce à l’office franco-allemand de la jeunesse, je me suis retrouvé à Fribourg-en-Brisgau dans un camp scout franco-allemand avec en préalable avant de partir en camp un séjour pendant une semaine dans une famille allemande attentionnée et généreuse dont le fils est devenu par la suite un ami. J’ai mieux compris un jour l’enthousiasme qui animait le prêtre qui organisait ces rencontres entre jeunes Allemands et jeunes Français quand l’ayant accompagné au cimetière de Würzburg en Bavière, il m’avait montré la sépulture de sa grand-mère en me disant : « Tu vois comme cela a pu être pénible dans la famille avec deux guerres ! ». Ce prêtre avait par ailleurs échangé à plusieurs reprises une correspondance avec Konrad Adenauer, alors chancelier de la République Fédérale d’Allemagne dite aussi Allemagne de l’Ouest.

Devenu étudiant en faculté des lettres à Bordeaux je m’étais fait un ami d’un étudiant allemand dont le père, diplomate, avait été emprisonné et tué par la Gestapo. A l’approche du service militaire, tout naturellement j’avais demandé à être incorporé dans les Forces Françaises en Allemagne (FFA) et je m’étais ainsi retrouvé à Fribourg-en-Brisgau à un kilomètre à peine de mes amis allemands dont j’avais fait la connaissance en 1965 avant le camp scout franco-allemand en Forêt Noire.

Il se trouve que j’ai épousé plus tard une Lorraine dont la famille parlait plutôt le « platt » un dialecte germanique, avec un beau-père alsacien, ancien « Malgré Nous » ayant combattu par conséquent dans les rangs de la Wehrmacht en 1943-1945. Et aujourd’hui mon beau-frère ancien secrétaire-interprète de l’armée française auprès de la Bundeswehr et ma belle-sœur qui travaille à l’ambassade de France, habitent à Berlin. Toute ma belle-famille se trouve ainsi de culture allemande.

Voilà comment j’ai été amené à m’intéresser aux relations franco-allemandes dans le cadre de la construction européenne.

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Reprenant à leur compte la phrase de Romain Rolland : « le nationalisme c’est la guerre », dans les années 1920, deux hommes politiques l’Allemand Gustav Stresemann et le Français Aristide Briand, effrayés par les hécatombes de la guerre 1914-1918, avaient envisagé ensemble une coopération européenne. Leur action conjuguée à leurs postes de ministres des affaires étrangères en faveur d’un apaisement dans les relations franco-allemandes leur ont valu d’avoir ensemble le prix Nobel de la Paix en 1926. En 1930, Aristide Briand avait même rédigé un mémorandum sur « l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne » un projet contrarié par la montée à nouveau des nationalismes. Il avait aussi encouragé des rencontres aux vacances d’été entre jeunes Allemands et Français, une action qui a perduré jusqu’en 1934 … pour être abandonnée et reprise beaucoup plus tard dans les années 1960.

Les tentatives de réconciliation franco-allemande de Briand et de Stresemann sont devenues lettres mortes avec l’accession d’Adolf Hitler à la Chancellerie à Berlin

en janvier 1933. Celui-ci a développé au contraire une haine de la France que l’on retrouve dans son livre « Mein Kampf ». La guerre terminée avec la capitulation de l’Allemagne nazie le 8 mai 1945, il a fallu reconstruire. L’Allemagne surtout mais aussi la France ont eu des villes détruites et des zones industrielles jadis dynamiques réduites à néant. C’est alors qu’est venue l’idée à un Lorrain, un homme des frontières, doté d’une double culture française et allemande, Robert Schuman (1886- 1963) et à un Charentais, Jean Monnet (1888-1979), banquier international, promoteur du libre-échange et de l’atlantisme, de faire une sorte de mise en commun entre Allemands et Français de ce qui faisait alors les moteurs de l’économie à savoir le charbon et l’acier en créant en 1951 la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA). Ainsi ce qui avait pu opposer par le passé Français et Allemands aux intérêts économiques divergents, sources de conflit, était devenu une communauté de biens et en même temps un facteur d’apaisement entre deux nations devenues de la sorte complémentaires.

Dans le même temps depuis 1947 c’était la « guerre froide » qui s’est traduite par ce que Churchill a appelé « le rideau de fer » coupant l’Europe en deux parties avec la mainmise de l’URSS sur l’est de l’Allemagne et l’Europe centrale, les guerres de Corée et d’Indochine où l’URSS apportait un appui inconditionnel aux communistes insurgés de ces pays. Les USA qui s’inquiétaient de l’extension de la zone d’influence communiste se sont vus obligés de venir en aide à l’Europe occidentale pour l’empêcher de tomber dans le camp marxiste, ont suscité le plan Marshall sur le plan économique et l’OTAN (Organisation Territoriale de l’Atlantique Nord) sur le plan militaire. Pour comprendre cette assistance économique et militaire des USA à l’Europe occidentale il faut en effet relier à cette atmosphère de guerre froide, de guerre idéologique et de tensions internationales qui régnaient alors à la volonté de redressement économique de l’Europe pour ne pas tomber dans la fascination du marxisme. Les USA ont encouragé alors les Européens à s’organiser en s’appuyant sur des hommes comme Konrad Adenauer, allemand et résistant au nazisme, pour recréer une république fédérale allemande (RFA) ou Bundesrepublik dite aussi Allemagne de l’Ouest ce qui a eu pour conséquence la réplique du camp soviétique en créant à l’est la République démocratique allemande (RDA) ou Deutsche Democratische Republik (DDR) en allemand. Par ailleurs, certes soucieux d’aider à la défense de l’Europe occidentale, les USA ont encouragé les Européens à s’organiser militairement et ce fut la tentative de la Communauté Européenne de Défense (CED) abandonnée en 1954 par la France à cause de l’opposition au parlement des gaullistes et des communistes. A peine dix ans après la fin de la guerre 1939-1945 il était peu envisageable en effet de mettre ensemble dans les mêmes états-majors des officiers allemands, les ennemis d’hier, avec des officiers français ou britanniques …

Pourtant l’idée d’une plus grande coopération entre Etats de l’Europe occidentale continuait à poursuivre son chemin. Déjà par le traité de Londres, le 8 mai 1949, avait été institué à Strasbourg, ville-symbole par le mélange des cultures française et allemande, un Conseil de l’Europe réunissant des représentants de 47 états européens soit aujourd’hui 820 millions d’Européens. Cela répondait au souhait de Winston Churchill qui, dans son discours à Zurich en 1946, appelait de ses vœux la reconstruction de l’Europe et la création d’une sorte d’Etats-Unis de l’Europe. Mais ce Conseil de l’Europe s’est d’abord limité à la promotion et à la défense des droits de l’homme et du droit international. Des personnalités politiques comme l’Italien Alcide de Gasperi, l’Allemand Konrad Adenauer, le Français Robert Schuman ou encore le Belge Paul-Henri Spaak, tous liés à la Démocratie Chrétienne, ont eu alors l’idée d’aller plus loin en créant une zone de libre-échange officialisée par l’institution le 25 mars 1957 à Rome de la Communauté Economique Européenne (CEE) appelée aussi Marché Commun réunissant six Etats européens : Belgique, Nederland, Luxembourg, France, Allemagne de l’Ouest, Italie. Cette nouvelle institution a été tout aussitôt critiquée et combattue par le parti communiste français qui dans le journal l’Humanité a ironisé en parlant d’une « Europe vaticane » eu égard à l’appartenance chrétienne des signataires du traité de Rome …

Il n’empêche. De l’Europe des Six en 1957 on est passé à 12 en 1993 puis à 15 en 1995 à 25 en 2004 avec notamment l’arrivée des anciens états-satellites de l’ex-URSS après l’effondrement du bloc soviétique suite à l’ouverture du mur de Berlin les 9-10 novembre 1989 et à la réunification de l’Allemagne en 1992. Actuellement l’Union Européenne est à 28 membres ou à 27 si le Royaume-Uni quitte l’union.

En 1999, l’Union Européenne a poussé plus loin l’intégration économique entre Etats membres en adoptant une monnaie unique, l’euro. Trois Etats (Royaume-Uni, Danemark et Suède) n’ont pas fait ce choix. Il est vrai que pour le Royaume-Uni la livre sterling continue à jouer un rôle important dans les échanges mondiaux et la City à Londres est une importante place financière. Les Allemands ayant pourtant une monnaie forte avec le Deutsche Mark ont accepté moyennant la concession d’avoir la Banque Centrale Européenne (BCE) à Francfort, autre importante place financière internationale.

Il est évident que dans cette union européenne, la France et l’Allemagne pèsent d’un grand poids par leur économie et leur rayonnement international, la Grande-Bretagne étant en retrait ne faisant pas partie de la zone euro. Aussi l’entente entre les deux Etats de part et d’autre du Rhin s’est vite révélée nécessaire voire indispensable. C’est ce qu’ont compris plusieurs personnalités politiques nouant des liens amicaux comme Charles de Gaulle avec Konrad Adenauer, Valéry Giscard d’Estaing avec Helmut Schmitt, François Mitterrand avec Helmut Kohl, Nicolas Sarkozy puis Emmanuel Macron avec Angela Merkel.

En 1963, l’amitié entre Charles de Gaulle et Konrad Adenauer s’est concrétisée par le traité de l’Elysée. Il n’en est resté que la création de l’OFAJ (office franco-allemand de la jeunesse) car le successeur d’Adenauer à la Chancellerie à Bonn, Ludwig Erhard, a vite tourné le dos à la France gaulliste hostile à la politique étrangère des USA et se rapprochant de l’URSS, alors que les Allemands de l’ouest craignaient alors une invasion des forces militaires du pacte de Varsovie. Et tout le monde se souvient de François Mitterrand tenant la main d’Helmut Kohl devant l’ossuaire de Verdun ou encore d’Helmut Kohl essuyant une larme à Notre-Dame de Paris pour la messe de requiem de François Mitterrand. France et Allemagne sont donc entrées peu à peu dans une communauté de destin.

Il convient aussi de mettre à l’actif de l’Union Européenne l’OFAJ et Erasmus qui sont autant d’institutions ayant pour mission de permettre à de jeunes européens de pouvoir se rencontrer et de s’enrichir de leurs différences culturelles. Sur le plan de l’innovation scientifique l’Union Européenne a encouragé des réalisations comme la fusée Ariane et le système de positionnement par satellites Galileo. Cela revient à dire que l’on peut être plus intelligent à plusieurs, à 27 ou à 28 en l’occurrence !

Mais ce résultat spectaculaire ne doit pas masquer les difficultés du processus d’élargissement. Celui-ci pourrait nuire à la cohésion de l’UE et menacer son fragile équilibre institutionnel. Certains redoutent que l’élargissement ne se fasse aux dépens de l’approfondissement et qu’une Europe trop vite étendue n’ait plus aucune unité. Ceux qui au contraire ont toujours souhaité limiter l’UE à une zone de libre-échange et de simple coopération intergouvernementale soutiennent un élargissement rapide. L’élargissement pose bien sûr la question des limites de l’Europe : jusqu’où l’UE peut-elle ou doit-elle s’étendre ? Les débats sur l’identité européenne ou non de la Turquie divisent aujourd’hui l’opinion publique et la classe politique dans les pays membres de l’UE.

Malgré tout il convient de rappeler que grâce à l’Union Européenne, aux idées des pères fondateurs de l’UE tels que Schuman et Monnet, l’Europe est en paix et c’est déjà une bonne chose. Cela devrait être aussi répandu dans l’opinion et surtout auprès de la jeunesse. L’Europe ! Que voilà une belle idée à développer et à encourager. Au lieu de cela que voyons-nous ? La montée des populismes et au-delà des nationalismes, sources de divisions ou encore des thèses souverainistes tant en Europe centrale qu’en Italie et en France… Pour la France, comme souverainistes ou dissidents opposés à l’Union Européenne nous trouvons des Philippot, Asselineau, Dupont-Aignan et autres de Villiers. Il se trouve que les trois premiers ont fait un bien faible score aux élections européennes ce qui montre que l’idée européenne reste malgré tout bien ancrée dans l’opinion publique. C’est rassurant. Quant au livre du souverainiste Philippe de Villiers « J’ai tiré sur les fils du mensonge et tout est venu » il a été suffisamment contredit par tous les historiens sérieux pour ses interprétations erronées voire fallacieuses et mal intentionnées pour que l’on s’y attarde. A l’évidence de façon perverse ce livre tendancieux est paru à l’approche des élections européennes … La presse régionale d’Alsace et de Moselle a été en tout cas déchaînée au printemps 2019 contre les assertions que contenait ce livre qui offensaient plus particulièrement la mémoire de Robert Schuman et au-delà l’identité alsacienne-lorraine marquée par trois guerres franco-allemandes.

  

Pour résumer de façon humoristique les relations franco-allemandes, une plaisanterie de Fernand Raynaud dans les années 1960 montrait un Français et un Allemand voisins au camping à midi à l’heure de l’apéritif. Le Français se sentant obligé d’inviter son voisin, fut-il allemand, et celui-ci regrettant la guerre : «  Ah ! La guerre, grand malheur ! » Ils ont finalement trinqué ensemble. Et Fernand Raynaud de conclure : « Qu’est-ce qu’on s’entend bien entre deux guerres ! » …

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