CONFERENCE DE Gérard MONTASSIER AOUT 2014

La Rochefoucauld : un « Révolutionnaire » charentais au XVII ème Siècle ?

La Rochefoucauld a très souvent été mal compris.

Curieusement, Voltaire, au XVIII ème Siècle, le Philosophe Alain et le critique Roland Barthes au XXème Siècle, soutiennent à l’unisson qu’il n’a fait que ressasser sous toutes ses formes le thème de l’amour propre. Ils ne le tiennent pas en haute estime, contrairement à Nietzche. Tandis que Hegel, lui, admirait les Mémoires du Cardinal de Retz. Ce ne sont pas les français qui ont le mieux compris cette période de notre Histoire.
L’amour propre, certes, La Rochefoucauld en parle longuement, et finement,  mais pas seulement.
En considérant La Rochefoucauld comme un « révolutionnaire » dans son époque, je romps d’emblée avec cette longue tradition française.
Je mets en priorité l’accent sur la vie de l’homme, sur ses choix d’existence, sur ses conceptions morales et politiques, avant d’aborder son œuvre, c’est-à-dire « Les Mémoires », « Les Maximes » « Les Réflexions », – réflexions sur l’histoire et sur l’époque- ,  et la Correspondance. Cela me parait être la bonne approche, tant chez La Rochefoucauld, l’œuvre découle de la vie.
Ses « Mémoires » le démontrent clairement. Ils sont de facture très classique : La Rochefoucauld y décrit la partie la plus active de sa vie, de 1624 à  1652, c’est-à-dire de 11 à 39 ans puisqu’il est né en 1613, la même semaine que son futur rival, le Cardinal de Retz. Il nous parle seulement de ce qu’il a vu ou vécu, les personnages qu’il a rencontrés, leurs idées, leurs chimères, leurs succès et leurs échecs. Et naturellement, il se cherche lui-même. Avec l’espoir d’accéder à ce qui peut constituer l’essence de la nature humaine, la sienne et celle des autres.
Les fameuses « Maximes » sont, à l’évidence, très liées aux « Mémoires », comme des fragments détachés. On verra très souvent que les deux textes se font écho. Pourquoi ?
Parce que La Rochefoucauld se présente, dans les « Maximes » comme un observateur de son siècle, ou des autres époques à travers l’histoire, et non comme un philosophe dogmatique.
Il est rarement catégorique : il ne dit pas « Connais-toi toi-même », ni « Sustine et abstine ». Il écrit au contraire : « le plus souvent », « parfois », rarement « toujours ». Et s’il écrit « toujours » c’est pour énoncer  l’essentiel. Un exemple :
« L’esprit est toujours la dupe du cœur ».
Chez lui, on relève plutôt :
« Ce n’est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes ».
Ou encore :
« La plupart des honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce qu’on ne les cherche pas. »
La Rochefoucauld sait de quoi il parle : il a participé à des opérations de guerre pendant des années, et il connaît bien, et aime les femmes. Il ne s’intéresse donc pas qu’à  l’amour propre. Mais aussi, et beaucoup, à l’amour. Et à la vie politique.
Maximes nées de l’expérience, donc, et, progressivement, de la culture qu’il acquiert,  d’abord et surtout en lisant dans le grand livre du monde. On ne sait pas grand-chose, en fait,  de son éducation, où parait avoir dominé la lecture des romans, de « l’Astrée » notamment, qui l’ont marqué à vie.
Face à Richelieu, à Condé, à Retz, à Mazarin, qui firent les plus brillantes études, La Rochefoucauld acquit sa culture au long de la vie par la conversation des « Honnêtes gens » et par la lecture. Et il y a une bonne raison à cela : à 15 ans il est marié, à 16 ans La Rochefoucauld, s’engage dans l’armée d’Italie.
Il était au Pas de Suse en 1630, à Rocroi en 1643, et dans la guerre civile en 1649 où il est blessé, puis en 1651-1652 où il faillit mourir de ses blessures.
Dans les guerres civiles de la Fronde, il affrontait les troupes royales, d’abord contre Condé, dans la « Fronde parlementaire », puis à ses côtés,  dans la « Fronde des Princes ». Mais presque toujours contre Mazarin et la Cour.

Contre le pouvoir.
Car la Révolution dont il s’agit, c’est bien la Fronde.

 

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 Dans ses « Mémoires » La Rochefoucauld qualifie La Fronde tout naturellement de « révolution ».
En 1655, l’historien vénitien, le Comte  Gualdo Priorato, écrit une « Histoire de la Révolution en France » et Bossuet appelait la Fronde « la Grande Révolution » : pour les contemporains, la cause était entendue. De même qu’en Angleterre, il y avait la Révolution de Cromwell qui, à la même époque, envoyait en 1649 le Roi Charles 1er à l’échafaud. . Et c’est un historien américain contemporain, O.Ranum, qui a écrit « The Fronde, a french Revolution ». Mais l’éditeur français a titré seulement « La Fronde » faisant sauter la référence à la Révolution !
Ce sont les historiens français du XIX ème siècle et de la première moitié du XXème, qui, voulant privilégier la Révolution de 1789,  ont mis la Fronde au niveau d’un événement secondaire, réductible à la révolte de quelques féodaux, d’une poignée de trublions rapaces et débauchés.
Cette opinion s’efface progressivement depuis que l’on connaît mieux l’ampleur des révoltes paysannes, des misères urbaines, des opérations de guerre, et des répercussions sociales de la politique fiscale et financière du Gouvernement de  la période. Depuis qu’on a plus de lumière sur la Société de l’époque. Et sur son approche renouvelée de la guerre et de la paix. On ne peut plus aujourd’hui discuter le fait  que la Fronde est une Révolution.
Mais laquelle ? Comment la définir ? Et quel rôle La Rochefoucauld a-t-il joué dans cette Révolution?
Ces deux points – quelle Révolution, quel fut le rôle de La Rochefoucauld-  posent  en fait 3 questions différentes que j’évoquerai successivement.

  • Quelles sont les raisons qui ont poussé La Rochefoucauld à être l’acteur d’une Révolution qui reste à définir ? Il s’agit ici de La Rochefoucauld avant la Fronde.
  • Comment s’est-il comporté pendant la Fronde ? Quelles idées défendait-il ? Quel combat menait-il ? Quels furent ses succès et ses échecs ?
  • Enfin, et ce n’est pas la moindre des questions, quelles leçons en a-t-il retiré ? Est-ce la même pour nous, la même que nous en retirons ?

Car ce qui caractérise la Fronde, c’est le fait que deux des quatre protagonistes de la Fronde ont écrit leurs « Mémoires » La Rochefoucauld et Retz, et les quatre ont survécu, confrontant parfois leurs souvenirs : Condé et Mazarin, outre les deux précédents.
Tel n’est pas le cas pour la Révolution de 1789, reconstituée surtout par les historiens français, qui en ont fait leur champ de manœuvres de prédilection. Nous n’avons pas sur la Révolution de 1789 la même diversité d’éclairages venue des participants que nous avons sur la Fronde. Ni Mirabeau, ni Robespierre, ni Danton, ni Marat, ni Saint-Just n’ont laissé de « Mémoires », et pour cause. Seuls Barras, Fouché, Talleyrand…Mais ils n’ont jamais été au cœur de la Révolution : leur rôle s’affirmait quand elle s’éloignait.


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Voilà qui n’est pas banal : un Duc, – certes depuis 1622- mais  issu d’une famille déjà noble au XI ème Siècle, au coeur et à la tête d’une Révolution…
Une Révolution provient toujours d’une profonde division de la Société qui conduit une partie de cette Société à vouloir changer par la force le Régime politique existant, «  le pouvoir », comme nous dirions, et la politique qu’il mène, tandis qu’une autre partie s’y oppose.
C’est la raison pour laquelle une Révolution débouche toujours sur une guerre civile. Et que, finalement, elle clôt toujours une époque, parfois à l’insu de ceux qui la vivent, autant qu’elle en ouvre une autre, dont ils ne sont pas toujours conscients.
La Fronde, qui s’est déroulée de 1648 à 1653, se divise en deux périodes à qui on a donné le nom du parti dominant : la « Fronde parlementaire » d’abord, puis la « Fronde des Princes », qui ont chacune tenté par la force – et la guerre civile – de changer radicalement la politique du pouvoir en place, celui de la Reine-Régente,  en chassant dans les deux cas Mazarin, celui qui était à la fois l’inspirateur du pouvoir et le réalisateur de sa politique.
La Rochefoucauld, comme bien d’autres, a participé aux deux Frondes où il a joué un rôle de premier plan. Comment appeler autrement qu’un « révolutionnaire » celui qui joue un rôle de premier plan dans une Révolution ?

 

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Cette Révolution, la Fronde,  n’est pas née en un jour. Elle est le paroxysme d’une Révolution qui couvait depuis la mort d’Henri IV en 1610. Il faut en indiquer brièvement les causes et les enjeux.
Le pouvoir ? A renverser ou à maintenir, quel était-il ?
Un Roi enfant, d’où une Régence, pouvoir toujours faible au départ. La première Régente, Marie de Médicis, s’appuiera sur Concini, Luynes et Richelieu, la seconde, celle d’Anne d’Autriche, sur Mazarin : c’était reconnaître que le titulaire du pouvoir avait du mal à l’assumer. La situation, par deux fois, sous les Régences de Marie de Médicis comme sous celle d’Anne d’Autriche, a été propice à l’affrontement des forces sociales, un affrontement mal dominé par un pouvoir affaibli, situation propice à la reprise de la lutte séculaire entre la noblesse et la monarchie.
Après l’assassinat d’ Henri IV, l’un des meneurs de ce jeu est le Prince de Condé – le père du Grand Condé- qui fait cause commune avec les dirigeants protestants, à savoir le Duc de Bouillon et le Duc Henri de Rohan.
La Reine Régente- Marie de Médcis- doit payer de lourdes pensions, offrir charges et gouvernements locaux, sinon les « Grands » rassemblent, en armes, leur clientèle, et l’on assiste à des batailles rangées avec les troupes royales.
Les « Grands » s’imposent d’autant plus qu’ils négocient, simultanément, le soutien à leur cause de l’Espagne ou de l’Angleterre, tout comme la Couronne de France soutient ou  finance des rébellions locales, par exemple en Catalogne et au Portugal, ou des puissances belligérantes, comme la Suède contre les Habsbourg de Vienne.
Les solidarités en effet sont souvent transfrontalières. A cela au moins deux raisons.
Du fait que  les Grandes familles se mêlent au-delà des frontières : les Guise et les Chevreuse, les Nemours, les Bouillon, les Gonzague, les Savoie ou les Schomberg sont des étrangers au service de la France. Sans parler des familles régnantes, aux nombreuses alliances matrimoniales étrangères.
Mais aussi parce que les peuples hésitent entre solidarité nationale et solidarité confessionnelle. Un protestant français est –il d’abord protestant, ou français ?  Le catholique connaît le même dilemme.
Voilà qui décrit la situation en 1614.
Une rébellion nobiliaire s’achève alors sur un « Traité de paix » signé à Sainte Ménéhould, qui  prévoit la tenue prochaine des « Etats Généraux », en 1614 précisément, les derniers « Etats Généraux » avant 1789. Et Condé- le Père- qui est à la tête de la rébellion, publie un manifeste, le 21 février, dans lequel il énumère les griefs des « Mécontents » :

  • il critique l’alliance avec les puissances catholiques, de tendance ultramontaine, alors que l’Eglise de France n’est pas respectée, – position qui plaît à l’opinion gallicane-,
  • il plaint la noblesse de sa pauvreté, mais juge excessives les libéralités de la Régente, – position qui ne manque pas de cynisme, car il fut le premier à bénéficier de ces libéralités- mais c’est une position qui plaît aux bourgeois et au peuple-,
  • il plaint le peuple de la fiscalité et autres abus qui l’écrasent, et il critique la vénalité des offices.

On voit la tactique : rallier le peuple, attaquer la monarchie, et s’opposer à la bourgeoisie de robe et d’affaires, qui créée une aristocratie parallèle et concurrente, par le biais de la vénalité et surtout de l’hérédité des charges.
On retrouvera ces débats lors des Etats Généraux et durant la Fronde proprement dite. Mais dans un contexte considérablement aggravé durant la Fronde : celui d’une guerre européenne, qui n’a pas encore éclaté, la Guerre de Trente ans, qui commencera en 1618.
La préparation et la tenue des Etats Généraux nous informent de façon précieuse sur l’état de l’opinion française à l’époque.
On verra finalement, aux Etats Généraux :

  • l’Eglise, dont Richelieu était le porte –parole, obtenir la reconnaissance de la Réforme de l’Eglise élaborée lors du Concile de Trente,
  • le Tiers Etat revendiquer, contre la noblesse, le principe de l’absolutisme royal dans une monarchie de droit divin, – car c’est le Tiers Etat qui est le plus fervent défenseur de l’absolutisme –,
  • et la bourgeoisie, jointe à la noblesse de robe, défendre les Offices, fruits de son épargne et de son travail.

Condé n’a pas du tout  réussi à imposer ses vues et son programme. Mais on mesure l’ampleur des divisions.
Quand on lit ce qu’on appelle « Les Mémoires de Richelieu », on est frappé de voir son extraordinaire obsession récurrente des révoltes nobiliaires. Et des menaces qu’elles font peser sur le pouvoir royal. Sur l’Etat, et sur ses finances.
La Rochefoucauld, qui a une conception différente de la noblesse, ne dit rien d’autre : « Le Prince de Condé, grand politique, bon courtisan, mais plus appliqué à ses affaires domestiques qu’à celles de l’Etat, bornait toutes ses prétentions à s’enrichir ».
De là le fameux programme de Richelieu, une des formulations de l’absolutisme:

  • Réduire la rébellion protestante – cela donnera les opérations contre Montauban, où Luynes laissera la vie, et le siège de La Rochelle en 1628-1629 ;
  • Rabaisser l’orgueil des Grands – Chalais, Montmorency, Cinq Mars et quelques autres y laisseront leur tête sur le billot ;
  • Abaisser la puissance de la Maison d’Autriche – Cela donnera les escarmouches permanentes depuis 1620 et la guerre ouverte avec l’Espagne à partir de 1635.

La Rochefoucauld ne s’engage pas pour s’enrichir ; mais il ne veut ni du machiavélisme de Condé, ni de l’absolutisme de Richelieu. Alors quoi ?
A la mort de Richelieu,  en 1642, les « Grands », mais aussi la Reine Anne d’Autriche, et les bourgeois ou membres de la noblesse de robe du Parlement de Paris, crurent être libérés de la rude poigne du Cardinal et surtout de la guerre étrangère et de la fiscalité qu’elle engendra : en 5 ans, de 1630 à 1635, les recettes publiques furent multipliées par 3 et même par 5 en 1635. Cela suppose une hausse considérable des impôts et des taxes diverses, et un recours massif auprès des financiers, et surtout des « Traitants », ces financiers qui avancent le montant de l’impôt, et le récupèrent ensuite, parfois à main armée, avec des escouades de soldats, sur le dos du contribuable.  Très – trop- largement.
On ne fit pas la paix et les taxes se multiplièrent.
Et en 1648, on passa à la révolte ouverte du Parlement de Paris et d’une partie de la noblesse contre Anne d’Autriche et Mazarin. Au nom de quoi ?
De revendications claires et de plus en plus violemment formulées. On veut la paix, et une  réforme fiscale, qui allège et répartisse mieux les impôts. Il faut diminuer les charges et les dépenses de l’Etat. On ne veut  plus  l’arbitraire du pouvoir, et la dictature de l’argent.
La Rochefoucauld s’engage dans  ce combat.

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Tels sont les faits, et la situation qu’ils ont engendrée. Les conditions sont réunies pour que s’engage un rude combat politique, mais pas encore  la Révolution les armes à la main. Il faut maintenant identifier plus précisément les divisions, si profondes et virulentes, qui empêchèrent les Réformes demandées, et qui déclenchèrent puis alimentèrent, elles, la Révolution.
Elles sont de très longue portée.
Ce sont finalement 4  divisions majeures  dans la Société de l’époque auxquelles La Rochefoucauld fut affronté dès son adolescence. Et qui sont en question dans  cette Révolution qu’est la Fronde.
Cette Société se partageait sur :

  1. Le rôle de la Religion dans l’Etat ;
  2. Le rôle écrasant de l’argent dans la Société ;
  3. Le rôle de la guerre ;
  4. Les relations entre l’Etat et la Société et notamment sur deux plans essentiels :
    • la place respective du Roi et des Ordres (Eglise, Noblesse, Tiers Etat) dans la Société.
    • la place respective par rapport à la Société de la « personne » et de la « Maison » à laquelle elle se rattache. La « Maison » c’est-à-dire la famille, vue dans la perspective de son Histoire. Dans cette relation entre la Société d’un côté, la personne et la « Maison » de l’autre, ce qui se joue, c’est la place et le rôle de la liberté individuelle. Doit-on agir selon ses valeurs personnelles, librement choisies, ou obéir à celles de sa « Maison » héritées du passé?

C’est le dilemme de La Rochefoucauld, et encore plus celui du Grand Condé. Comme c’est  celui de Rodrigue que Corneille montre clairement dans « Le Cid ».  Souvenons nous des Stances :
« Fer qui causes ma peine,
M’es-tu donné pour venger mon honneur ?
M’es-tu donné pour perdre ma Chimène ? »
Puis il conclut :
«  Endurer que l’Espagne impute à ma mémoire
D’avoir mal soutenu l’honneur de ma Maison ! »
Rodrigue choisira, comme Condé et La Rochefoucauld, l’honneur de sa Maison, et provoquera en duel le Père de Chimène, sachant qu’ainsi il la perdra. Mais après une période de doute, d’irrésolution qui s’exprime dans les stances.
Donc la Foi, le Roi, le Moi  ou la Tradition, –qui est familiale et féodale- : telles sont les questions à trancher. Elles sont au cœur de l’époque.

De ces 4 aspects, s’il fallait choisir celui qui domine, je dirais : « la guerre ». Parce qu’il englobe les 3 autres aspects. La guerre, en effet, est à la fois religieuse, internationale, et civile, simultanément. Dans chaque cas, déclenchant et répandant les pires violences.
Guerre religieuse à deux titres :

  • sur le plan national, en France, c’est la guerre faite à la rébellion protestante,
  • et sur le plan international, c’est la guerre de Trente ans, entre puissances catholiques et protestantes du Territoire germanique, qui dura de 1618 à 1648, et, à partir de 1635, la guerre entre les deux puissances catholiques : la France et l’Espagne. Un bouleversement européen.

La Rochefoucauld participa à l’une et à l’autre de ces guerres.
Au siège de la Rochelle, c’est son Père, François V, qui reçoit l’ordre du Roi et de Richelieu de lever sur ses terres et dans son Gouvernement du Poitou des troupes susceptibles de rejoindre l’armée royale assiégeante. François V vient avec 1500 cavaliers et les présente au Roi : « Sire, ce sont tous mes parents ». Imprudemment, il les rassemble de nouveau à Verteuil, quand il y reçoit le Roi et le Cardinal de retour du siège. Cette démonstration de puissance déplut : François V dut vendre – à perte – son Gouvernement du Poitou l’année suivante au  Comte de Parabère.
La carrière des emplois se fermait alors pour François VI, notre auteur, dont la « Maison » redevenait suspecte.
Restait la carrière  des armes : il s’engagea l’année suivante dans l’armée d’Italie contre les Savoyards.
La guerre civile, il y participera, je le rappelle, à deux reprises : deux fois à Paris, la première contre Condé, en 1649, la deuxième à la Porte Saint Antoine, en 1652, aux côtés de Condé cette fois, où il fut très  grièvement blessé. Et par deux fois à Bordeaux aux côtés de Condé, avec Mme de Longueville, et finalement contre elle, quand elle se brouilla avec son frère.
Ces guerres sont désastreuses pour tout le monde, au-delà de ce que l’on peut concevoir aujourd’hui. Désastreuses à un double titre : par ce qu’elles coûtent,  et par les ruines qu’elles entraînent.
A l’époque, on n’avait guère lieu de distinguer guerre étrangère et guerre civile : dans les deux cas, les soldats – des mercenaires-  se comportaient de la même manière : pillant, violant et tuant car ils vivaient « sur » le pays. S’ils se perdaient dans la campagne, les paysans exaspérés les égorgeaient. On n’imagine pas les degrés de violence et de haine qui se déchaînaient dans le pays et notamment dans le Sud –ouest – Angoumois, Saintonge, Aquitaine.
Je ne prendrai qu’un exemple, tiré d’un « Mémoire au Chancelier Séguier ».
En 1636 les paysans d’Angoumois prennent les armes, massacrant « gabeleurs » et officiers royaux, c’est à dire : «…Ces messieurs de Paris, partisans et autres, qui les accablent d’impôts. Aussi cela a rendu le nom de « parisien » tellement en haine et en horreur à tous ces peuples, que seulement se dire tel est assez pour se faire assommer. Depuis cette révolte, ils en ont fait mourir dix ou douze et entre autres à Saint Savinien exercèrent une si horrible rage contre un de ces pauvres commis natif de Paris, qu’il fut taillé tout vivant en petits morceaux dont chacun prenait sa pièce pour l’attacher à la porte de sa maison où il se voit encore ».
Le 6 juin 1636, à la foire de Blanzac, 7 à 8.000 hommes s’assemblèrent dont 3 à 4.000 armés d’arquebuses et de piques.
Le 17 juillet 1636 une Assemblée générale se tient à Baignes, où les révoltés décident de renoncer à la violence à condition que  leurs revendications soient acceptées, comme l’annulation de la « contrainte solidaire » qui consiste à  faire payer un contribuable pour les insolvables de la paroisse.
En novembre 1637 après la défaite – plus de 1.000 morts- infligée par les troupes royales à la révolte des « Croquants » du Périgord relayant les saintongeais, les meneurs saintongeais – dix à douze – sont exécutés à Angoulême sur l’ordre de l’intendant, paysans et gentilshommes qui les encadraient.
Dans ces guerres, les soldats incendiaient les maisons des paysans, les paysans pillaient et brûlaient les résidences des « bourgeois» et autres « privilégiés » selon l’expression déjà de l’époque, et le Roi faisait raser en 1650 le château de Verteuil, juste après l’arrestation de Condé, quand pour les funérailles de son Père, l’auteur des « Maximes » refaisait l’exploit paternel de réunir la noblesse de la Région soit 2.000 chevaux et 800 hommes d’infanterie.
Mais dans un tout autre contexte. Il en resta au total 700 – les autres se retirèrent- qui décidèrent de l’accompagner quand il leur a dit ceci : «  qu’il se trouverait peu en sécurité dans ses terres qui étaient environnées de gens de guerre qu’on avait affecté de disposer tout autour, sous prétexte de quartier d’hiver, mais en effet pour pouvoir le surprendre dans sa maison ; qu’on lui offrait une retraite assurée dans une place voisine, et qu’il demandait à ses véritables amis de l’y vouloir accompagner ».
On ne pouvait  mieux dire qu’il partait en guerre contre l’autorité royale incarnée par Mazarin : Verteuil en fit les frais. Il sera reconstruit vers la fin du XVII ème Siècle.
J’ai voulu donner toutes ces indications pour deux raisons :

  • montrer que cette guerre civile n’était pas une guerre en dentelles, comme certains historiens l’ont prétendu, et qu’elle secouait le pays dans ses profondeurs, toutes classes sociales confondues ;
  • et montrer que La Rochefoucauld a payé dans sa chair et ses biens ses engagements. Le réduire à être « le courtisan le plus poli de son siècle » est une rosserie du Cardinal de Retz, que les historiens ont eu tort de reprendre à leur compte.

De ces expériences, La Rochefoucauld a tiré, comme toujours, quelques maximes. Par exemple celles qui portent sur la valeur et l’intrépidité comparées, à la guerre et dans les conjurations, et enfin cette maxime qui résume tout :
« Les crimes deviennent innocents, et même glorieux, par leur nombre et leurs qualités : de là vient que les voleries publiques sont des habiletés, et que prendre des provinces injustement s’appelle faire des conquêtes. Le crime a ses héros, ainsi que la vertu. »
Cette dénonciation de la guerre se retrouve presque identique chez Montesquieu.

Les relations entre l’Etat et la Société, telles qu’il les a vécues, ont aussi  conduit La Rochefoucauld à prendre des partis qui ont fait de lui un révolté.
A 18 ans, il revient à la Cour, où il devient rapidement suspect à Richelieu, en raison des liens de son père avec Gaston d’Orléans, et de ses liens propres avec l’entourage de la Reine, dont Madame de Chevreuse et la Reine elle-même.  C’était l’époque du complot de Chalais puis du duc de Montmorency, tous les deux décapités. Voici ce qu’écrit La Rochefoucauld dans ses Mémoires :
« Tant de sang répandu et tant de fortunes renversées avaient rendu odieux le Ministère du Cardinal de Richelieu… et tous les Grands du royaume, qui se voyaient abattus, croyaient avoir passé de la liberté à la servitude. J’avais été nourri dans ces sentiments …La domination du Cardinal de Richelieu me parut injuste, et je crus que le parti de la Reine était le seul qu’il fût honnête de suivre. Elle était malheureuse et persécutée…»
Ces lignes sont parmi les plus révélatrices de l’esprit de La Rochefoucauld.
On y discerne à la fois beaucoup de naïveté, le sens d’une morale personnelle reposant sur l’honneur et la générosité, qui pénètre et colore une morale de « Maison » aristocratique pour les mettre en parfaite harmonie l’une avec l’autre. Et non pas en opposition.
Mais évidemment aucun sens politique, si l’on identifie le sens politique avec la défense des intérêts personnels- comme Condé et Bouillon l’entendaient. Et sans aucune vision,  de l’avenir européen en l’occurrence, comme c’était le cas de Mazarin. Mais il n’avait pas 20 ans : Condé et Bouillon étaient de la génération de son père et Mazarin avait 11 ans de plus.
Du révolutionnaire, La Rochefoucauld a toujours eu une forme d’idéal, et un rêve de pureté.  Il n’avait peut-être pas une certaine idée de la France, mais il a toujours eu une certaine idée de la personne humaine. Idée certainement romanesque, notamment dans ses relations nourries de chimères avec Anne d’Autriche – il envisagea un moment de l’enlever pour l’emmener à Bruxelles ! dans la pure tradition des romans de chevalerie – mais aussi au nom d’une morale qui traversa le siècle et qui fut celle de Descartes et de Corneille.
La définition de la générosité est très voisine chez Descartes et chez lui : « La générosité est un désir de briller par des actions extraordinaires… pour aller promptement à une grande réputation » (maxime 120). Et Descartes : « Ceux qui sont généreux sont naturellement portés à faire de grandes choses » ( Traité des passions de l’âme : art.156). D’où le culte de la liberté qu’ils professent l’un et l’autre. Le primat de la liberté : la grande idée du nouveau monde en train de naître au XVII ème Siècle. Et cette liberté, en forme d’indépendance, « nous rend en quelque façon semblables à Dieu en nous faisant maîtres de nous-mêmes » ose écrire le philosophe. (Art.152).
Cette morale suppose, en effet,  que la liberté de la personne, et son choix de faire ce qui lui parait le bien, doit être respectée par celui qui incarne le pouvoir politique – le monarque. En un mot, il y a une morale monarchique, et une morale de la personne,  mais elles doivent être compatibles. Aux dépens de l’intérêt personnel de chacun. Du Roi, comme de ses serviteurs.
La Rochefoucauld en arrive à concevoir, en effet, une aristocratie de service et non plus une féodalité indépendante, turbulente et guerrière. En ce sens, il préfigure ici encore Montesquieu. Mais dans ce cas, le monarque doit récompenser les services, en assurant promotion, charges et pensions : sinon comment maintenir le rang, la qualité du service, et la poursuite de la lignée qui s’est rendue indispensable au Monarque ?

Tout le sens du combat social de La Rochefoucauld et de son engagement contre le pouvoir en vigueur est là: trouver sa place et son rôle dans une Société où monarchie et noblesse doivent évoluer simultanément ; et pour cela s’opposer, par la force s’il le faut, à un pouvoir machiavélien, un pouvoir qui ne connaît que la violence, et l’égoïsme. Le pouvoir de Richelieu et de Mazarin, selon lui.
La Rochefoucauld – comme Corneille- est profondément antimachiavélien. Et il assimile- partiellement à tort, partiellement avec raison- Richelieu et Mazarin à des machiavéliens. On est là aussi au cœur d’un des principaux débats du siècle.
La Rochefoucauld parle peu des Rois dans les « Maximes » mais celle qu’il leur consacre est claire :
« Les Rois font des hommes comme des pièces de monnaie : ils les font valoir ce qu’ils veulent, et l’on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix ». Il prête aux Rois une mentalité de faux monnayeurs…Bien éloignée de son idéal de partage d’un honneur également reconnu et pratiqué par le Roi et sa noblesse.
La révolte de La Rochefoucauld s’appuie autant sur des raisons morales que politiques.

Le rôle de la religion dans la vie publique, et pas seulement dans la guerre, était fondamental à cette époque.
On y voyait s’affronter les catholiques et les protestants, mais aussi chez les catholiques les « dévots » et « les honnêtes gens », et tout autant les « gallicans » opposés aux pouvoirs des Papes dans le royaume et attachés aux « privilèges de l’Eglise de France », la base du nationalisme français, et les ultramontains, parmi lesquels dominaient les jésuites, qui défendaient les droits du Pape à délier les sujets de leur devoir de fidélité quand le Roi est un tyran ou quand il cesse d’être catholique. Une des bases de l’idée supranationale.
La Rochefoucauld parle très peu du rôle politique de la Religion, et ce silence doit attirer notre attention.
Ici encore les « Maximes » éclairent les « Mémoires ».
On y trouve une ironique condamnation des dévots – qui constituaient un parti si puissant à l’époque – : « La plupart des amis dégoûtent de l’amitié, et la plupart des dévots dégoûtent de la dévotion ».
N’oublions pas que nous sommes au Siècle du Misanthrope et de Tartuffe. Et les dévots faisaient peser une censure très lourde sur la moralité ; qu’on se souvienne de la scène entre  Arsinoé et Célimène, et leur féroce dialogue (AIII, Scène IV). Célimène ne ménage pas la dévote Arsinoé :
«  Elle bat ses gens et ne les paye point,
Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle,
Mais elle met du blanc et veut être belle,
Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
Mais elle a de l’amour pour les réalités… »
Au terrorisme moral, l’hypocrisie dévote ajoute le terrorisme culturel par sa violente dénonciation du théâtre, qui suscita une protestation non moins virulente de  Corneille, qui défendit ce « plaisir de l’honnête homme » qu’est le Théâtre. Anne d’Autriche comme La Rochefoucauld aimaient le théâtre, et Corneille en particulier. Mais la Reine était fort scrupuleuse en matière de religion : elle consulta la Sorbonne sur le rôle et la valeur du théâtre. Le résultat ne manque pas d’intérêt: 10 docteurs le condamnèrent, mais 10 lui donnèrent l’absolution ! Anne d’Autriche se prévalut du partage des voix : elle continua à se livrer à sa vieille passion pour le théâtre.
Ailleurs, La Rochefoucauld se moque des philosophes – catégorie dans laquelle on rangeait alors les théologiens- et, là encore, comme Descartes, qui voulait substituer la « Méthode » à la Philosophie, notamment à celle d’Aristote, et « exterminer » la théologie. De même, il n’y a pas un homme d’église ni un théologien dans tout le théâtre de Corneille.  Ce qui n’est pas le cas dans Shakespeare ou Marlowe.
Ces prises de position  ne signifient pas que tous les trois, La Rochefoucauld, Corneille et Descartes,  ne soient pas bons chrétiens : mais pour eux, comme pour Erasme, être chrétien ne s’incarne ni dans le culte et ses serviteurs, ni dans la théologie, mais dans la pratique des vertus du Christ. Avec notamment cette « humilité » que La Rochefoucauld  préconise, comme seul antidote à l’amour-propre. La Rochefoucauld écrit en effet, de façon, cette fois, particulièrement catégorique: «  L’humilité est la véritable preuve des vertus chrétiennes ». C’est également la thèse de Corneille dans sa traduction de « L’imitation de Jésus Christ ».Et, bien sûr, de Descartes (Art. 155).
Politique et Religion doivent donc être séparées. Une idée neuve. Et moderne, que partagent ces trois grands esprits.

Enfin l’argent. « Don Dinero » (« Seigneur Fric ») comme l’appelle Quevedo.
Au XVII ème Siècle en France,- comme en Espagne-il envahit tout.
Dans le peuple, c’est le cauchemar de l’impôt, des taxes et redevances diverses.
Dans la bourgeoisie, l’obsession de l’ascension sociale qu’offre l’argent, et l’angoisse des malversations de l’Etat qui le fait perdre.
Dans la noblesse, l’obsession des pensions et des placements à haut rendement.
Dans l’Eglise, c’est la chasse aux Abbayes et autres bénéfices.
Au sommet de l’Etat, c’est l’angoisse de la banqueroute et la hantise d’être dans l’impossibilité de payer les armées. D’où les relations les plus louches et proprement scandaleuses entre les « Traitants » et le pouvoir royal.
Enfin, c’est un instrument majeur de politique internationale. « Un peu d’argent comptant fait plus que tous nos efforts de persuasion » écrit notre ambassadeur Feuquières. La France donnait par an 1.000.000 de livres aux hollandais, 600.000 aux suédois, et le Roi d’Espagne 40.000 ducats au Duc de Rohan, chef du Parti protestant.
« Etant riche, on est tout » écrit Corneille.
Je me réfère encore une fois à lui car le Théâtre du XVII ème Siècle est profondément imprégné des débats de la Société où il prend naissance et racine.
Que signifie le mot de Corneille ?
L’argent est la clé du mariage, il permet d’acquérir les offices, et de s’établir dans la Société, enfin il achète tout : les geôliers des prisons, les nourrices maquerelles, les juges : « Sans argent, est-il de l’innocence ? » lit-on dans la « Suite du Menteur » et encore « on prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes ». Et je citerai enfin ce mot savoureux de Mazarin : « Un homme est bien sot sans argent », Mazarin qui disait aussi à Louis XIV « Prenez l’argent des français, mais épargnez leur sang ».
Et La Rochefoucauld ? Il devra racheter en 1646 le Gouvernement du Poitou pour 300.000 livres, plus cher que son Père ne l’a vendu…IL devra reconstruire Verteuil, pour lequel il n’a obtenu aucun dédommagement, comme il le dit expressément dans les « Mémoires », et dans sa correspondance, certaines lettres montrent qu’il doit compter- pour acheter des chevaux, par exemple – mais surtout il faut de l’argent pour lever des troupes et faire la guerre. Et l’argent espagnol «  le convoi des Indes » comme il l’appelle dans un message codé, est lent à venir et pas toujours conforme aux promesses. Jusqu’à ce que Gourville, financier génial, prenne ses intérêts en mains, et que la paix revienne, les affaires de La Rochefoucauld sont profondément dérangées.
J’ajouterai enfin que l’on a mal interprété l’obsession de La Rochefoucauld à obtenir de la Reine et de Mazarin le tabouret pour sa femme et les entrées au Louvre en carrosses : futilités dérisoires d’un aristocrate écervelé, ont commenté certains historiens. Je ne le crois pas. Mais La Rochefoucauld est en partie responsable de la méprise quand il écrit : « Je me voyais si éloigné des grâces solides que je m’étais arrêté à celles-là. » En vérité, c’était une autre voie d’accès aux « grâces solides ». Ces marques d’un rang éminent – mettre les La Rochefoucauld au rang des Rohan- étaient infiniment précieuses, car elles correspondaient à un niveau de charges et de pension, ainsi qu’à un crédit auprès des détenteurs de l’argent. Le Duc de Rohan-Montbazon était gouverneur de Paris …
Il reste un dernier point, capital, à éclaircir. On vient de voir pourquoi La Rochefoucauld est  passé du mécontentement à la révolte. Mais il fallait encore franchir la dernière étape, aller de la révolte à la Révolution, pour changer le Régime politique en faisant plier le pouvoir royal et l’obliger à renvoyer Mazarin.
La Rochefoucauld s’explique  très clairement dans les Mémoires.
Pendant toutes les années où la Reine était sans pouvoir, il a obéi à ses prières de refuser toute faveur venant de Richelieu ; il a été d’une fidélité exemplaire à ses propres dépens ; il a pris tous les risques avec la duchesse de Chevreuse, à la demande de la Reine ; il a même été envoyé 8 jours à la Bastille pour cette raison. Mais  quand la Reine a pris le pouvoir, elle a tout oublié, Mazarin promet, certes, mais tarde à tenir : La Rochefoucauld a le sentiment d’avoir ruiné sa vie pour récolter l’ingratitude.
Voici la maxime 14, qui sonne comme un soupir de mélancolie personnelle :
« Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le souvenir des bienfaits et des injures ; ils haïssent même ceux qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui les ont outragés. L’application à récompenser le bien et à se venger du mal leur parait une servitude à laquelle ils ont peine à se soumettre. »
Il le répète dans les « Mémoires » :
« Tant de dégoûts … me firent chercher des voies périlleuses pour témoigner mes ressentiments à la Reine et au Cardinal Mazarin »
Plus loin : « je sentis un grand plaisir de voir qu’en quelque état que la dureté de la Reine et la haine du Cardinal eussent pu me réduire, il me restait encore des moyens de me venger d’eux » « pendant qu’on pillait ses terres et qu’on rasait ses maisons ».
La Rochefoucauld entre en rébellion contre un régime qu’il juge à la fois néfaste au royaume, et injustement malveillant envers lui, alors qu’il a donné toutes les preuves de son dévouement et de sa fidélité. Comme c’est surabondamment prouvé à ses yeux, il n’a plus de scrupule à avoir. Révolte et Révolution. Comme La Fayette et l’aristocratie « libérale » de 1789.

Dès lors Mazarin l’obsède. Comme Richelieu naguère.
C’est Mazarin l’obstacle, et l’incarnation du pouvoir.
Il n’est pas seul à le penser : tout un parti se forme. Le principal ingrédient de la Révolution, un parti déterminé, se met désormais en place. Avec son idéologie et ses objectifs, plus ou moins déclarés.
La liaison de La Rochefoucauld avec Mme de Longueville, qui venait de commencer, le fait que le frère de la Duchesse, Conti, la suivait dans la voie de la révolte et qu’elle gardait l’espoir d’y entraîner l’autre frère, Condé, le fait que le Coadjuteur de l’Archevêque de Paris et les « Principaux du Parlement » s’étaient entendus dans ce qu’on a appelé alors « le Traité de Noisy » « où tout le plan de la guerre civile s’est fait » comme La Rochefoucauld le dit lui-même, tout cela l’amène à participer à ce parti : c’est celui de la « Fronde parlementaire ».
Cela mérite quelques précisions. Allons à l’essentiel, et aux seuls événements clés.
Le Parlement refuse d’enregistrer plusieurs édits financiers que Mazarin lui soumet, créant de nouveaux offices, diminuant les gages des offices existants, inventant de nouvelles taxes , et spoliant les détenteurs de titres de rentes à qui on ne paie pas les intérêts.
Le Parlement veut, au contraire,  diminuer la taille; et il prend fait et cause pour les « rentiers », pour tous ceux qui avaient placé de l’argent sur « l’Hôtel de Ville » qui rapportait cet intérêt qu’on ne leur versait plus. De petits placements, de l’ordre de 50 livres pour des artisans, à des dizaines ou des centaines de milliers de livres,  pour les bourgeois et la noblesse.
Le déclencheur de la Fonde est donc fiscal et financier. C’est la banqueroute de l’Etat, qui n’est plus en mesure de financer la guerre.
Les événements vont se précipiter. En avril 1648, le Parlement décide de siéger, toutes Chambres réunies, pour examiner « la Réforme de l’Etat », de cet Etat en faillite. Comme du temps de Necker. D’où « l’Arrêt d’Union » du 13 MAI 1648 qui marque le début de cette « Révolution ».
On alla vite. En juillet le Parlement, « toutes Chambres réunies » donc,  avait déjà mis au point une sorte de « Charte ». Mais, en Août, Condé remporte la victoire de Lens sur les Espagnols. La Reine et Mazarin veulent saisir l’occasion pour mettre au pas le Parlement : ils jettent en prison plusieurs de ses membres dont le vieux Conseiller Broussel. Le lendemain Paris est couvert de barricades : bientôt il faudra relâcher Broussel. Le pouvoir recule et de façon spectaculaire.
Entre septembre et Octobre, on discute de nouveau à Saint Germain, où se trouve la Cour, et au Luxembourg, où demeure Gaston d’Orléans, d’une « Déclaration » qui met en forme les dispositions de la Réforme de l’Etat élaborées depuis juillet. Cette Déclaration  recevra l’accord des Princes – Condé et, plus difficilement, Gaston d’Orléans  – puis sera adoptée et signée par la Reine, en larmes, le 22 octobre. Ses 27 articles constituent la première Constitution écrite en France. Elle est très importante.
Elle prévoit la suppression des Intendants – les Préfets de l’époque – la suppression des Traitants, ceux qui avançaient le montant de l’impôt à l’Administration royale, exige le vote des impôts par le Parlement, interdit les lettres de cachet et les arrestations arbitraires par un habeas corpus, et prohibe la création de nouveaux offices.
La montée vers l’absolutisme royal réalisée par Richelieu est stoppée, et le mouvement est renversé : l’autorité du pouvoir est limitée et contrôlée. On crée un Etat où le droit n’est plus dicté par le pouvoir d’un seul.
Mais la Reine et Mazarin se jurent de revenir sur ces mesures. Comme on le voit,  la manière de régler ce conflit entre le pouvoir absolu et la liberté faisait entrer notre pays – comme  d’autres avec lui- dans le monde moderne. C’est un conflit qui  renaît sans cesse, en France surtout, où l’on a formalisé l’idée de « pouvoir », alors qu’en Angleterre on formalisait plutôt l’idée de « liberté politique ».
Mais la Fronde parlementaire alors triomphante, – celle de Condé, La Rochefoucauld, Mme de Longueville et du futur Cardinal de Retz-, allait bientôt subir  un grave échec : Condé, entre novembre  1648 et janvier 1649 « s’était accommodé avec la Cour ».
Il avait non seulement pris parti pour la Cour, mais, en accord avec Mazarin, il allait organiser le siège de Paris dans la claire intention de mettre au pas le Parlement.
Trahison du vainqueur de Rocroy et de Lens ? Retour aux pratiques de son père ? Le Cardinal de Retz le dit mieux que personne dans ses « Mémoires » à propos du Grand Condé :
« La gloire de restaurateur du public fut sa première idée, celle de conservateur de l’autorité royale fut la seconde ».
Retz nous donne l’explication : les débats du Parlement exaspèrent le très autoritaire Prince de Condé, qui se sent pris – lui aussi- entre ses convictions personnelles, et le statut de sa « Maison » : « Je m’appelle Louis de Bourbon et je ne veux pas ébranler la couronne » dit-il. Retz lui propose de devenir le « Protecteur du Parlement » pour le mieux diriger : Condé refuse.
La Rochefoucauld est alors en Poitou, mais Mme de Longueville le tient informé.
Quand il revient, il est amené à rencontrer maintes fois le futur Cardinal de Retz : ils sont du même parti, mais ne s’apprécient guère. Il est vrai que La Rochefoucauld est l’amant de Mme de Longueville et Retz confesse que quand La Rochefoucauld est en Poitou il assurerait bien le service auprès d’elle: « Le bénéfice n’était pas vacant, mais il n’était pas desservi » écrit-il drôlement.
Je m’arrêterai ici un instant sur une marotte des historiens.
Comme dans leurs « Mémoires » les hommes et les femmes du XVII ème siècle ne dissimulaient pas leurs amours, derrière le combat politique se manifestent clairement des passions amoureuses. La tentation est forte pour les historiens de donner le premier rôle à ces passions, et de décrypter les événements avec cette clé.
Cela me parait à la fois erroné et naïf. Pourquoi ?
A toutes les époques, aujourd’hui comme dans l’Antiquité, Pâris enlevant Hélène, César et Cléopâtre… on trouve toujours et partout la « guerre et la luxure », comme le dit Shakespeare dans « Troïlus et Cressida ». La chronique de notre époque n’est pas moins salace, même si les individus sont beaucoup plus ternes.
Mais on observera que c’est toujours l’occasion qui a fait les liaisons amoureuses des politiques, et pas leurs liaisons qui les ont conduits aux choix politiques – sauf les faibles entre les mains de femmes fortes, comme Chalais dominé par la duchesse de Chevreuse. Mais Chalais avait-il le moindre talent politique ? Cinq-Mars tout autant ?
La politique, conçue comme la passion du pouvoir, – l’observation le démontre- est plus impérieuse que l’amour. Dans ses « Maximes » La Rochefoucauld évoque souvent les intermittences et les soubresauts de l’amour, face à la permanence de l’amour-propre, qui est une forme de volonté de puissance. Supérieur à l’amour. Corneille le redit et le montre: la grande passion tragique est l’ambition, et non l’amour.
La Rochefoucauld n’est pas loin de le penser qui écrit : « On passe souvent de l’amour à l’ambition, mais on ne revient guère de l’ambition à l’amour ».
Que ce soit La Rochefoucauld, Retz, Condé  ou les autres, les femmes qu’ils ont aimées, ils les ont trouvées sur le chemin qu’avait tracé leur choix de vie.
En tout cas, c’est aussi un signe des Révolutions : l’intensité des événements  a conduit à l’intensité des sentiments.
La Rochefoucauld comme Retz ont soutenu de toutes leurs forces la Fronde parlementaire. Lors d’une escarmouche dans laquelle il affronte  les troupes de Condé, pendant le siège de Paris dans l’hiver 1649,  La Rochefoucauld est grièvement blessé.  Il sort alors du jeu politique, mais bientôt, le 11 mars 1649 intervient la paix de Rueil et notre Duc est compris dans l’amnistie.
La suite des événements que je n’évoquerai que par rapport à La Rochefoucauld, tourne autour du Prince de Condé. Et de Mazarin.
Retz a tout fait pour convaincre Condé d’être le « restaurateur du public » : faute d’être entendu, leurs chemins divergèrent.
La Rochefoucauld en revanche, ne cessa plus de suivre M.le Prince, sauf quand Condé alla combattre aux côtés des Espagnols.
Pendant plusieurs mois, Mazarin manoeuvra à sa guise Condé à son service, divisant les Frondeurs, ce qui faisait enrager Retz et désolait La Rochefoucauld jusqu’au jour où Mazarin tenta le tout pour le tout : il fit arrêter Condé, Conti et leur beau-frère, le duc de Longueville, qui suscitaient de plus en plus sa méfiance. En janvier 1650.
La Rochefoucauld et La Moussaye , qui semblent avoir été prévus dans le coup de filet, y échappèrent par hasard. Tous ne supportaient plus de devoir appliquer la politique de Mazarin  qui n’était pas la leur. La rupture était inévitable.
Dès l’arrestation des Princes, La Rochefoucauld s’échappe avec Mme de Longueville vers Dieppe, puis va dans son Gouvernement du Poitou et de là part vers Bordeaux pour ranimer la Fronde du Parlement qui s’était déjà soulevé contre son Gouverneur, Epernon, en 1649, comme le Parlement de Paris, et comme celui d’Aix en Provence, contre le Comte d’Alais.
Avec le Duc de Bouillon, La Rochefoucauld organise l’accueil à Bordeaux de la famille de Condé, et ensemble ils guerroient contre les troupes royales.
On assista alors à un curieux chassé-croisé : Retz chercha à faire libérer les Princes par Mazarin – calculant que les Princes et Mazarin se détruiraient  mutuellement – et La Rochefoucauld poursuivit le même objectif, mais par une autre voie, en se ralliant au parti de Condé, directement en lutte contre Mazarin. Pour l’abattre.
La Rochefoucauld est donc chargé par ce parti de négocier un arrangement avec Mazarin pour libérer Condé, son frère et son beau-frère. IL vient en secret à Paris, où il se fait copieusement mener en bateau : il trouve Mazarin peu habile, incertain, hésitant…. Sans vraiment se rendre compte que Mazarin gagnait du temps. Ni La Rochefoucauld ni Condé n’étaient dans la négociation au niveau de Mazarin. D’autant plus que Mazarin n’avait pas d’état d’âme, alors que Condé agissait avec La Rochefoucauld comme il s’était comporté avec Gondi :
« M. le Prince balançait sur le parti qu’il devait prendre, et ne pouvait se déterminer, ni à la paix ni à la guerre. » L’irrésolution, si fréquemment évoquée, observée et condamnée, sinon maudite, autant par La Rochefoucauld,  dans cette phrase, que par Retz. Et par Corneille. L’irrésolution, fatale en politique.
Le résultat, quand Condé fut libéré, ne fut nullement  celui qu’escomptaient Retz et La Rochefoucauld.
Désormais commence et se poursuit le jeu des alliances et des renversements, monotone, comme dans les Assemblées révolutionnaires, ou aux Jacobins. On ne distingue plus ce qui l’emporte, la conviction, les passions personnelles, les intérêts, ou la peur. L’intensité de la Révolution est vulnérable au temps qui passe : elle baisse nettement de régime. Les analyses de Retz qui évoquent ces péripéties sont d’une extrême pertinence et n’ont pas pris une ride. Elles rejoignent souvent celles des « Mémoires » de La Rochefoucauld, dont le ton change alors : il devient plus critique, plus pessimiste, plus amer.
Il paraissait clair que les Princes libérés pouvaient obtenir aussitôt de faire donner la Régence à Gaston d’Orléans, éliminant ainsi du pouvoir la Reine et Mazarin du même coup. Alors, la Révolution avait gagné.
Condé laissa filer l’occasion, et voici ce qu’écrit La Rochefoucauld : «  La grandeur de l’entreprise l’empêcha peut-être d’en connaître la facilité. On peut croire même que, la connaissant, il ne put se résoudre de laisser passer toute la puissance à M.le Duc d’Orléans qui était entre les mains des Frondeurs, dont M. le Prince ne voulait pas dépendre ». Les arrière-pensées remplacent la stratégie.
La suite n’a rien d’original : toute révolution finit par  tomber dans les  luttes de factions, et la trahison rode partout :
« Les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld … venaient d’éprouver à combien de  peines et de difficultés insurmontables on s’expose pour soutenir une guerre civile contre la présence du Roi ; ils savaient de quelles infidélités de ses amis on est menacé, lorsque la cour y attache des récompenses, et qu’elle fournit le prétexte de rentrer dans son devoir. Ils connaissaient la faiblesse des espagnols, combien vaines et trompeuses sont leurs promesses, et que leur vrai intérêt n’était pas que M. le Prince ou le Cardinal se rendît maître des affaires, mais seulement de fomenter le désordre entre eux pour se prévaloir de nos divisions » Or je rappelle que Condé avait signé un Traité de Madrid avec les espagnols, dont La Rochefoucauld était à la fois négociateur et aussi signataire…
Et j’ajouterai cette dernière citation :
« La conduite de la Cour et celle de M. le Prince fournirent bientôt des sujets de défiance de part et d’autre, dont la suite a exposé l’Etat, et tant d’illustres Maisons du Royaume ». (« Exposer » signifie ici : « mettre en péril »). On est dans le pessimisme des « Maximes » et bien proche du mot de Corneille : « La guerre civile est l’école du crime ».
En vérité, trois options s’affrontaient dans la Fronde. Inconciliables.
Celle de Condé : il incarnait par son caractère, son charisme, et son talent de chef de guerre, la plénitude du pouvoir royal tel qu’on pouvait l’imaginer ou le rêver. Il fut tenté de s’en saisir, mais il recula devant le coup d’Etat : il s’appelait Louis de Bourbon. Et il choisit la tradition de sa « Maison », dans sa version ancienne, quasi médiévale et chevaleresque, plutôt que son destin personnel.
Avec Condé, dans  la Fronde, un monde s’achève.
Gondi – le Cardinal de Retz – avait imaginé, lui, sous l’aile de G.d’Orléans, de créer, solution insupportable pour Condé,  un Tiers parti, qui n’était pas le Tiers Etat, mais qui rassemblait une noblesse de service, une noblesse de robe, et les dirigeants des villes du royaume, ainsi que la bourgeoisie, d’affaires comme de robe,  pour organiser la vie politique dans une Monarchie réglée par la Déclaration du 22 octobre. Morale publique et morale privée, l’une et l’autre fondées sur la liberté héroïque, se rejoignaient. L’admiration mutuelle scellait le respect mutuel. Partisan de la paix, enfin, il voulait un équilibre européen. Plutôt une novation féconde et destinée à rejaillir au XVIII ème Siècle plutôt qu’une vision à long terme.
Mazarin, sur lequel on reviendra, voulait, lui,  un pouvoir fort, mettant fin à l’anarchie intérieure, mais humain et tolérant, qui donnait priorité à la relation des Etats entre eux dans un système européen organisé. Qu’il réalisa.
Quant à La Rochefoucauld, il était attaché à Condé qu’il admirait ;  les choix politiques de Gondi lui auraient convenu, s’il n’avait pas éprouvé une animosité personnelle pour leur auteur ; vis-à-vis de Mazarin, il n’y avait guère entre eux que quelques points d’accord limités, mais les distances qui les séparaient étaient, culturellement  et politiquement, trop profondes.
La grande aventure révolutionnaire a fini pour Condé, Retz et La Rochefoucauld dans une forme de solitude à laquelle seul Mazarin a échappé, lui le vainqueur. La Rochefoucauld se fit quasiment massacrer aux côtés de Condé à la Porte Saint Antoine à Paris, et Gondi fut mis en prison à Vincennes puis à Nantes, s’évada de façon rocambolesque, et mena une vie errante pendant des années.

C’est en fait une proposition de paix civile, qui constitue l’un des derniers épisodes des « Mémoires » de La Rochefoucauld : proposition arrêtée par Condé et soumise à Mazarin.
Telle est en effet une caractéristique de l’époque : on envisage périodiquement un retour à la paix sociale par l’amnistie. Comme celle de Rueil en Mars 1649. Il y a bien eu quelques échafauds, quelques pendus, mais pas de guillotine fonctionnant en permanence. La « clémence » est de rigueur. C’est une idée à la mode dans l’époque.
Quelle était donc cette proposition arrêtée par Condé et soumise à Mazarin ?
Elle demandait que Mazarin sortit du royaume et que des compensations fussent attribuées à tout le monde : à G.d’Orléans, à Condé, et à tous ceux qui les ont suivis. La Rochefoucauld est concerné par l’article 15 ainsi rédigé :
« Qu’on accorde à M de La Rochefoucauld le brevet qu’il demande, pareil à celui de MM de Bouillon et de Guéméné pour le rang de leurs maisons, et Six vingt mille écus ( 120.000 écus)pour traiter du Gouvernement de Saintonge et d’Angoumois, si on le veut rendre, ou de tel autre qu’il voudra ».
Cette proposition, qui était un retour aux mœurs d’avant la Fronde,  n’avait pas grande chance d’être acceptée par Mazarin. Il se garda de la rejeter, et il suggéra une « négociation », un terrain où il était incomparable. Alors la proposition se perdit dans cet « abîme de négociations, dont on a jamais vu le fond, qui a toujours été son salut et la perte de ses ennemis » : voilà Mazarin décrit en peu de mots par notre auteur dans ses « Mémoires ».
Cet épisode jette beaucoup d’ombre sur la pratique de la clémence. Les conditions dans lesquelles elle s’applique ne doivent donner aucune illusion :
« La clémence, écrit La Rochefoucauld,  est un mélange de gloire, de paresse et de crainte, dont nous faisons une vertu. Et chez les Princes, c’est une politique, dont ils se servent pour gagner l’affection des peuples » Exactement comme Auguste dans « Cinna », selon Livie, qui le dit à son Empereur de mari :
« Vous avez trouvé l’art d’être maître des cœurs ».
Conclusion amère : la clémence est le triomphe du machiavélisme puisqu’on en fait même une vertu. Ainsi finit une Révolution.
Une révolution introduit-elle finalement plus de changements qu’un programme de réformes bien menées et moins coûteux? On peut en douter. A moins que la dramatisation révolutionnaire, sa mise en scène, ne soit indispensable à la réforme. Descartes et Corneille étaient profondément réformateurs, mais profondément hostiles à la Révolution. Qui débouche sur ce qu’il y a de pire : la guerre civile. L’école du crime.
En fait, la Révolution porte des fruits tardifs. Bien au-delà de son parcours.

III   Enfin, et ce n’est pas la moindre des questions, quelle leçon La Rochefoucauld a-t-il retirée ?  Et laquelle garderons-nous de lui et de cette époque?
La Rochefoucauld conclut par un rejet profond et violent du monde de son siècle :
« Si le siècle présent n’a pas moins produit d’événements extraordinaires que les Siècles passés, on conviendra sans doute qu’il a le malheureux avantage de les surpasser dans l’excès des crimes….
La France se trouve aujourd’hui le théâtre où l’on voit paraître tout ce que l’histoire et la fable nous ont dit des crimes de l’Antiquité. Les vices sont de tous les temps ; les hommes sont nés avec de l’intérêt, de la cruauté et de la débauche ; mais si des personnes que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutions d’Héliogabale, de la foi des Grecs, et des poisons et des parricides de Médée ? »
Cette condamnation absolue de son siècle le conduit à rechercher et à organiser une Société privée, où se pratique « le commerce particulier que les honnêtes gens doivent avoir ensemble ». Et il ajoute : « Il serait inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes… » On est là, déjà, au siècle suivant, chez Mme du Deffand et son vieil amant le Président Hénault. Dans un Salon. En retrait de la vie politique.
Et pendant plusieurs pages, La Rochefoucauld établit une sorte de code de bonne conduite dans cette Société, sur les manières qu’on y cultive, les conversations qu’on doit faire naître ou éviter…C’est la conversation de l’honnête homme « qui ne se pique de rien ». Mais derrière cette invention d’une sagesse moderne, on sent une violente nostalgie : celle des « grandes âmes  », celles qui sont capables « d’un grand dessein ».
Chemin faisant, La Rochefoucauld s’efforce de décrypter la « comédie humaine », et toutes ses ruses,  pour découvrir la vérité de l’homme et de lui-même. Dans ce cheminement, on le trouve très sensible au temps qui passe, à la vieillesse qui vient, et nostalgique des temps passés. Ce sont ses « Mémoires d’Outre-tombe ».
Que découvre-t-il ?
Que l’homme ne se connaît pas. Mais qu’il se révèle dans les épreuves qui mobilisent ses passions. Il y a aussi une grandeur de l’homme qui échappe à Pascal. Voici : « La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propriétés cachées que le hasard fait découvrir ». Et ceci, qui est admirable et étonnant :
« Il semble que la nature ait caché dans le fond de notre esprit des talents et des habiletés que nous ne connaissons pas ; les passions seules  ont le droit de les mettre au jour, et de nous donner quelques fois des vues plus certaines et plus achevées que l’art ne saurait faire ».
C’est tout un Traité des Passions de l’âme qui est ici résumé. Finalement, La Rochefoucauld est plus mélancolique que pessimiste, et nullement désespéré.
Son monde est à rapprocher des pires moments de l’Antiquité ? Soit. Mais il y a des héros en mal comme en bien, selon l’une de ses Maximes. De ce fait, ce monde a échappé au pire : à la médiocrité. Celle dans laquelle Chateaubriand étouffe. Une Société de « cirons » écrit-il, dans les « Mémoires d’outre-tombe » pour caractériser celle dans laquelle il achève sa vie.
Et c’est indiscutable.
Très fortes personnalités, profusion créatrice dans tous les arts, -Théâtre, peinture, musique, opéra, architecture, jardins…- une liberté de ton, de mœurs, une civilité entre hommes et femmes, fiers d’être ce qu’ils sont, aux antipodes de se confondre dans la grisaille anonyme et dégradante d’un « genre » : voilà la Fronde et la Société qui en sort. Chateaubriand mis à part, avec David, Ingres et Delacroix, rien d’aussi vaste, divers et puissant au sortir de notre seconde Révolution.

***
La portée d’une Révolution, toutefois, va bien au-delà de son époque : c’est ce qui en fait le principal intérêt.
Elle clôt une époque, prépare les disparitions ultérieures, et met en place ce qui fabriquera l’avenir.
C’est sur ce point que je voudrais  conclure.
Le Moyen Age et la Renaissance avaient légué trois valeurs fortes, unifiées et unifiantes : la foi, le pouvoir, le savoir à travers l’Eglise, la féodalité, et les Universités.
Au XVII ème siècle :

  • la foi se parcellise, autant chez les protestants et leurs sectes diverses que chez les catholiques – jansénistes, jésuites, dévots et « honnêtes gens » ;
  • le pouvoir se divise. Le Pape, l’Empereur, le Roi le revendiquent, l’Eglise, la noblesse, la République veulent ou s’en emparer ou ne pas le lâcher.
  • Le savoir lui aussi se scinde. Il y a la philosophie, qui prolonge et enrichit la philosophie antique ou la théologie chrétienne- on est tourné vers le passé ; mais apparaît aussi une autre philosophie, qui célèbre la science, et l’idée de progrès, qui, elles, ouvrent la voie à l’avenir.

Je m’attarderai un instant sur le second point : le pouvoir, car c’est surtout là le champ d’action de La Rochefoucauld.
Il ressort de son combat que le temps de l’aristocratie est en passe de s’estomper. Les luttes ultimes se dérouleront dans ce qu’on a appelé la « Réaction aristocratique » du XVIII ème siècle, puis l’ordre sera frappé à mort par la Révolution de 1789. L’irrésolution de Condé – l’exercice solitaire du pouvoir ? ou servir la monarchie dans un respect mutuel ?– a marqué le crépuscule de l’antique noblesse française.
La guerre féroce entre aristocratie et monarchie absolue est, en réalité,  un phénomène européen (Espagne, Angleterre, Saint Empire…) qui a connu une acuité particulière en France.
Deux thèses s’affrontent :

  • Le Roi doit gouverner seul ;
  • Le Roi doit s’appuyer sur un Premier Ministre à qui il délègue très largement sinon totalement ses pouvoirs.

La première thèse est celle de La Rochefoucauld, Corneille, et d’une grande partie de la philosophie politique espagnole ou anglaise. Sinon, on retombe dans le favoritisme et le népotisme, qui caractérisent les puissants Ministres, à l’avidité insatiable pour se protéger, avec même le risque d’usurpation, que l’on a connu avec les Maires du Palais.
La seconde thèse, celle de la nécessité d’un puissant Ministre  s’appuie sur les exemples, et sur l’évolution qui charge le monarque de tant d’affaires qu’il ne peut plus les traiter seul. C’est le Modèle pontifical du Cardinal Surintendant, que l’on retrouve en France avec Richelieu et Mazarin, Lerma et Olivarès en Espagne, Khlesl en Autriche, Oxenstiern en Suède, Buckingham en Angleterre… Une autre partie de la littérature politique le soutient. Et souligne les tares de la monarchie : famille royale divisée, incapacités intellectuelles ou techniques du monarque, frasques amoureuses, égoïsme et amour propre débridés. On trouve aussi cette thèse chez Corneille. Sa conclusion est que le Monarque doit gouverner seul, mais pratiquer un désintéressement et un ascétisme exceptionnels, une forme de sainteté, qui n’est adoucie que par le « grand art de régner » qui implique savoir s’entourer, fidéliser, et diriger.
Richelieu et Mazarin en inventant leur formule d’une monarchie absolutiste répondaient à une situation transitoire et ne proposaient pas une formule définitive : ils étaient trop sceptiques pour cela. Leurs successeurs – ni Louis XIV, ni le Régent, ni Louis XV – n’y ont rien compris. Ils ont choisi la politique que les deux Cardinaux avaient précisément écartée : la domination catholique à l’intérieur, avec la révocation de l’édit de Nantes et la persécution des protestants, la domination de la France en Europe, ce qui a déclenché l’Union de l’Europe contre nous, de l’Europe catholique et protestante, que les deux Cardinaux avaient su éviter. La Révolution de 1789  a clôturé  le débat, en envoyant aristocrates et monarque également à la guillotine.
Plus tard le Roi règnera mais, soumis à une Charte constitutionnelle, il gouvernera de moins en moins. Le coup d’envoi fut donné par la Fronde.
Reste l’autre phénomène européen majeur : celui de la guerre et de la paix. Phénomène dominant à mes yeux, que ni Retz ni La Rochefoucauld n’ont correctement perçu. Seuls Richelieu et Mazarin l’ont compris et le second l’a résolu.
L’intuition géniale des deux Cardinaux a été que les affaires politiques nationales étaient insolubles sans solutions internationales. Il en résultait que celles-ci étaient les plus importantes.
Or quel spectacle offrait l’Europe ? Celui de la guerre généralisée, où les vieilles guerres locales et féodales, guerres de rapines,  s’estompaient derrière les guerres de puissances et d’idéologies, qui requéraient armées plus nombreuses, finances plus abondantes, diplomatie nouvelle de négociations permanentes, pour créer alliances ou neutralités à l’échelle européenne. Mais débouchant sur quoi ?
Fallait-il s’orienter vers la guerre totale ?
Et, à l’inverse,  comment instaurer une paix correspondant à la maîtrise de ce chaos ?
A cette mutation de la guerre, les deux Cardinaux ont compris que devaient correspondre une mutation de la paix. Elle devait être complète et durable. Ce qui supposait de ne mettre fin aux conflits armés que dans le cadre d’un système de Sécurité collective, qui empêchait le retour aux hostilités. Il fallait inventer l’organisation et la gestion de la paix. Une idée de Richelieu admirablement mise à exécution par Mazarin avec les Traités de Westphalie et la Paix des Pyrénées. Mazarin mourait dans une Europe enfin pacifiée.
Callières avait compris et défendu cette stratégie.
Callières ? Secrétaire du Cabinet de Louis XIV, chargé de plusieurs négociations délicates à l’étranger, un grand professionnel, qui publie en 1716 ce petit chef d’œuvre qu’il intitule modestement : « De la manière de négocier avec les souverains ». Presque totalement inconnu en France , mais traduit en anglais, en espagnol, en portugais, en japonais, étudié aujourd’hui dans les Ecoles de « Management », Callières nous livre ses réflexions sur la Paix de Westphalie, qu’il a étudiée de près, et sur la Paix d’Utrecht, qu’il a vécue.
Il cite souvent, tantôt critique, le plus souvent admiratif, les méthodes de Mazarin : « Il y a, dans le recueil des dépêches de la négociation de Munster, des « Mémoires » du Cardinal Mazarin envoyés aux plénipotentiaires de France qui sont des chefs d’œuvre en ce genre. Il y examine tous les intérêts des principales puissances de l’Europe ; il donne des ouvertures et des expédients pour les ajuster avec une capacité et une netteté surprenante, et cela dans une langue qui lui était étrangère. »
Et c’est encore lui, Callières, tout imprégné de la pensée et de la méthode de Mazarin, Callières qui a su définir ce monde européen tel que le voyait le Cardinal,  avec la même « netteté » que son maître,  dans une phrase claire, simple et courte, qui résume tout :
« Il faut considérer que tous les Etats dont l’Europe est composée ont entre eux des liaisons et des commerces nécessaires qui font que l’on peut les regarder comme des membres d’une même République, et qu’il ne peut presque point arriver de changement considérable en quelques uns de ses membres qui ne soit capable de troubler le repos de tous les autres. »
Ni Louis XIV ni Napoléon n’ont compris la stratégie innovatrice de Mazarin: ils sont revenus aux vieilles stratégies romaines, byzantines, ou de Charles Quint, qui voulaient la paix par la domination d’un pays victorieux dans la guerre. Illusion fatale à l’Europe, reprise par Hitler et Staline qui ont mis l’Europe au bord de la disparition.
Politique réaliste, en revanche,  et seule alternative à la guerre européenne, que le système d’organisation et de garanties collectives de Mazarin, que l’actuelle construction européenne cherche à reconstituer en l’adaptant à l’époque. Les conceptions de Mazarin ont été reprises par l’Abbé de Saint Pierre et Montesquieu, et par la réflexion du XX ème siècle.

Les combats de notre Révolutionnaire charentais étaient donc à longue portée. IL ne pouvait pas évidemment en mesurer toutes les conséquences. Mais à eux quatre, La Rochefoucauld, Retz, Condé et Mazarin ont ouvert les perspectives les plus fécondes  sur les Siècles à venir.
Les générations successives ne s’y trompent pas.
Elles ont le juste instinct: les « Maximes »  de La Rochefoucauld et les « Mémoires » de Retz sont encore de nos jours lus,  et jugés comme des chefs d’œuvre. Corneille et Molière se sont inspirés des mêmes hommes, du même monde et des mêmes événements : ils en ont discuté ensemble. Ils en ont tiré des chefs d’œuvre universels. Ils sont les phares de la très forte et très originale Civilisation française.
Prodigieuse époque, qui n’a jamais été égalée, pour laquelle Chateaubriand et Stendhal éprouvaient une profonde nostalgie, que je ressens comme eux, et qu’ils vous ont peut-être aussi communiquée. Assurément mieux que moi.

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