1 CHRONIQUE MENSUELLE LE 15 DU MOIS

2 LE LIVRE DU MOIS LE 1ER DU MOIS

1er OCTOBRE 2017 LE LIVRE DU MOIS ;

 

« QUELLE  DIPLOMATIE  POUR LA  FRANCE ? » PAR  RENAUD  GIRARD
( Edition du CERF. Mars  2017. 9€)

Les relations internationales ne suscitent guère d’intérêt en France. On le voit bien : les  livres qui leur sont consacrés sont peu nombreux, ont des tirages confidentiels, et sont peu commentés dans la presse où les spécialistes sont rares. De ce fait, nos meilleurs diplomates n’écrivent plus, l’enseignement à Sciences Po et l’ENA décline en la matière, et nos récents Ministres successifs des Affaires étrangères sont, dans leur domaine, d’une colossale incompétence, sans que personne ne s’en avise. On comprend pourquoi notre politique étrangère accumule les échecs au Moyen Orient et en Afrique, sans s’imposer en Asie,  encore moins en Europe, ni être prise au sérieux par les Etats-Unis.

Est-ce bien grave, dira-t-on ? Laissons les diplomates à leurs jeux compliqués et à leurs cocktails mondains…Malheureusement, la diplomatie reste ce qu’elle a toujours été : elle consiste à élaborer et mettre en place une organisation qui assure la paix. Peut-on s’en désintéresser dans un monde aussi instable? Et c’est oublier  aussi que nous sommes aujourd’hui à l’époque de la mondialisation, dans tous les domaines, que connaître le monde est plus indispensable que jamais, dans un nombre croissant d’activités, et que notre radicale inadaptation au monde actuel découle de notre ignorance de ce qu’est ce monde.
C’est cette lacune que vise à combler cette pépite rare qu’est le petit livre court, clair, juste, et bien informé de Renaud Girard : « Quelle Diplomatie pour la France ? »  Plus éclairant en 140 pages sur le monde  que le lourd pavé de Piketty sur l’évolution du capital mondial.
L’auteur n’est pas qu’un intellectuel, normalien et énarque, il est surtout expérimenté, journaliste et grand reporter, qui a couvert au cours des 30 dernières années les principaux conflits qui ont éclaté, et à ce titre reconnu par ses pairs de l’Association des correspondants étrangers qui lui ont décerné en 2014 le Grand Prix de la presse internationale.
Cet ouvrage est d’abord une réflexion sur les piliers d’une bonne diplomatie. Quels sont-ils ?
En premier lieu, le sens aigu des réalités, et la volonté de s’y tenir, mais aussi la connaissance, à travers l’histoire, des origines des situations actuelles, seul moyen de les transformer. Sans chercher l’homme nouveau, son bonheur,  ou la fin de l’Histoire, stratégies fumeuses  qui se révèlent à l’usage uniquement destructrices. Restaurons la Paix, priorité absolue, on verra après. Puis deux principes à ne jamais oublier, organiser le multilatéralisme,  et privilégier la dissuasion, non pas comme des principes abstraits mais à la lumière des expériences de l’histoire, comme celle des deux  dernières guerres mondiales, nées d’un entrecroisement mal dominé d’alliances bilatérales. A la lumière aussi de plusieurs conflits récents, en Europe, avec la guerre en Serbie et au Kosovo en 1999, puis en Syrie, en Irak et en Libye, au cours des dix dernières années. Chemin faisant, quelques analyses lumineuses  fournissent le meilleur éclairage sur le djihadisme, à partir de cette idée simple mais trop souvent oubliée qu’on ne le vaincra pas, quelle que soit la force déployée, si on ne connaît pas en profondeur ses origines, ses méthodes et ses motivations.
Ces analyses préliminaires permettent un diagnostic indiscutable : «  le grand dérèglement stratégique français ».
Il se manifeste avec nos erreurs en Syrie, quand Hollande s’est trouvé seul à vouloir déclarer la guerre à Bachar El Assad. Il se confirme  dans les conflits entre l’Iran et l’Arabie saoudite, quand nous renonçons à  user de nos moyens d’influence, qui existaient encore, pour nous retrouver ballottés au rythme des choix américains. Il est encore plus éclatant  avec  la déstabilisation de l’Afrique sahélienne, après notre intervention libyenne et le chaos que nous avons créé dans ce pays à l’initiative de Sarkozy. A quoi il faut malheureusement ajouter nos mauvais choix envers la Russie et nos excessives complaisances généralisées  vis-à-vis des Etats-Unis. Il est inutile d’évoquer notre déclin pour expliquer notre évanescence sur la scène internationale : ce sont des choix idéologiques ou passionnels, conduisant à ignorer la réalité, qui sont bien plus à l’origine de nos échecs. La démonstration est imparable.
Dans la plupart des Essais français, on considère que la tâche est terminée quand le diagnostic est présenté et bien étayé. Les solutions,  les remèdes et les réformes sont seulement esquissés, quand ils ne sont pas laissés à la discrétion du lecteur. Renaud Girard trace au contraire avec précision les « huit axes de la diplomatie française » pour défendre nos intérêts, amplifier nos moyens, et jouer un rôle accru et bénéfique dans les affaires qui secouent le monde.
On verra ainsi les  conditions que nous devons remplir pour être un médiateur efficace au Moyen Orient, notre problème majeur, ce qui serait encore possible. Pour approfondir la construction européenne, qui doit être aussi adaptée à notre époque, en se concentrant sur l’essentiel – la sécurité, l’efficacité, la cohésion, l’indépendance. L’Europe est notre espace que l’on ne changera pas, mais elle doit évoluer dans le temps, qui lui change sans cesse : voilà aussi une des bases de la politique éternelle. Enfin, il nous faut repenser nos relations avec l’Afrique et l’Asie, pour les sortir des ornières du passé, en utilisant tous les moyens, et notamment ceux de la culture, car  la conquête des esprits est aussi un levier majeur de la diplomatie. Ce qui nous amènera aussi à réfléchir sur notre politique culturelle : avons-nous intérêt à ne privilégier que les produits calibrés des industrie culturelles, et les contenus financés par les médias ? Nous aident-ils à déchiffrer notre passé et notre présent, ce qui est le premier objet de la culture ? Qui est autant histoire et patrimoine que création? Enfin, un éclairage nouveau et particulièrement bienvenu est projeté sur une diplomatie de la cyberguerre, ainsi que sur une diplomatie environnementale efficace,  incluant une organisation nouvelle de la gouvernance des océans, toujours à l’état d’embryon. Et pourtant, la France a la seconde zone économique maritime de la planète : cela devrait lui donner un rôle qu’elle ne joue pas.
On ne trouvera pas dans ce livre l’hymne traditionnel et passionnel sur la grandeur de la France, souvent à l’origine de notre aveuglement. Une phrase résume la philosophie de l’ouvrage : « La France, qui n’est pas la première puissance mondiale, n’a de choix pour exister et pour assurer son indépendance et son influence que d’apporter son soutien aux puissances intermédiaires ».On l’a compris, ce que nous apporte ce livre,  c’est la construction détaillée d’un grand dessein, plutôt que d’un dessein de grandeur : celui qui est à notre portée, et qui nous donnera non pas le principal rôle dans le monde, mais celui que nous sommes encore les seuls à pouvoir assumer, pour notre bénéfice et celui de la communauté humaine mondiale.

Gérard Montassier

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