- Henri Pigeat -

Confrérie du Cognac - Château de Plassac – 21 /9/2019

Economique ? Identitaire ? Conjoncturelle ? Séculaire ? Comment qualifier la crise ?

Mais est-on véritablement en crise ? La situation de l’économie française, par exemple, reste assez bonne, malgré des ralentissements de croissance, et des difficultés ponctuelles. Notre champ politique, malgré les « gilets jaunes et l’effondrement des partis traditionnels, ne connaît pas de choc comparable à ceux que vivent le Royaume Uni, les Etats Unis ou divers pays européens. Un climat de sourde inquiétude ne s’installe pas moins dans l’opinion, en même temps qu’une irascibilité collective propre à dégénérer en éruptions sociales.

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Dans le monde, des prémices de guerre commerciale se substituent progressivement à un libre-échange développé avec constance depuis plusieurs décennies. Sous des formes diverses, de l’ineffable Trump à la tragi-comédie du Brexit, en passant par les « démocratures » d’Europe centrale, le régime démocratique semble s’épuiser, et même perdre son attrait. Divers signes laissent penser que le monde est à la veille de changements structurels radicaux dont les caractères encore incertains ajoutent au sentiment de déstabilisation des sociétés.

Les observateurs professionnels ne manquent pas d’évoquer des causes fondamentales, planétaires ou métaphysiques, de l’explosion démographique au réchauffement climatique. Sur un registre plus concret et plus immédiat, la numérisation généralisée des techniques et des organisations suscite des interrogations croissantes. Les techniques numériques associées aux télécommunications transforment en effet profondément les sociétés et la vie des individus, jusqu’à leurs modes de pensée. Le phénomène devient d’autant plus traumatisant que les changements pèsent sur les réalités quotidiennes bien avant que leur signification et leurs conséquences humaines et sociales soient complètement comprises.

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Dans ce contexte, les activités d’information appellent une attention particulière, à la fois parce que s’y croisent d’une part une numérisation aussi profonde que générale, de l’autre une pratique très nouvelle de la démocratie, dont les effets sont parfois paradoxaux.

La démocratie voit sa vie affectée par les nouveaux systèmes digitaux supposés enrichir l’information nécessaire à son fonctionnement, alors qu’ils en changent la nature et en compliquent l’usage.

Par la référence qu’elle constitue depuis plus de deux siècles, par son histoire et par la place qu’elle occupe dans de nombreux pays, la démocratie a fini par devenir une évidence quasi naturelle et un idéal longtemps incontesté. L’organisation et la vie de la démocratie constituent pourtant une gageure permanente. Il n’est jamais aisé de concilier pacifiquement une décision collective nécessaire à la réalisation du bien commun et la manifestation de volontés individuelles aussi diverses qu’impératives. La démocratie est ainsi le résultat d’un équilibre toujours aléatoire entre des volontés opposées. Or celui-ci est dépendant du contexte et des circonstances et ne peut donc être qu’affecté par les changements qu’apportent les techniques numériques.

L’institutionnalisation de l’idéal du peuple comme véritable souverain de la communauté, ne peut faire oublier que la démocratie est aussi un compromis pratique permanent qui bien qu’inspiré par la raison est toujours aléatoire.

Au moment où elle accuse de nouvelles faiblesses la démocratie se révèle plus difficile à définir. Jusqu’où va-t-elle ? Quelles limites à sa propre volonté chaque citoyen est-il prêt à consentir au pouvoir commun et à la souveraineté du droit ? Un débat est à nouveau ouvert, dans lequel chacun exprime ses propres sensibilités et intérêts. Le « gouvernement du peuple » est par exemple une formule facile et un objectif séduisant, mais qu’est-ce que le peuple en pratique et non en slogan ?

Le principe démocratique s’oppose au pouvoir d’un seul ou d’une petite minorité, mais comment traduire dans les faits une décision collective ? Par une participation directe et permanente de tous les citoyens à l’exercice du pouvoir politique ou par l’intermédiaire de représentants délégués dans cette fonction ?

 

L’approche du pouvoir direct est la plus satisfaisante en principe, mais la plus difficile à réaliser pratiquement, tant sont naturelles les contradictions entre des volontés individuelles inévitablement changeantes au gré des circonstances. L’approche de la représentation offre plus de chances opérationnelles. Des acteurs en nombre plus restreints sont généralement plus efficaces et les responsabilités sont plus identifiables. Comment toutefois garantir la représentativité des représentants ? Comment éviter qu’ils ne constituent eux – mêmes une nouvelle caste d’intérêts particuliers ? Comment éviter que la formule « au nom du peuple » ne devienne abusive, dans l’interprétation de chaque détenteur d’une parcelle de pouvoir ? Chaque instance publique peut ainsi être facilement soumise à la critique, non seulement pour ses actes, mais aussi pour sa conception de la démocratie. Il en résulte une extension hautement saluée de la démocratie mais également un risque de sa paralysie

De surcroit, sans trop céder à l’analyse psychologique, tout système politique met en jeu des humains, sujets de raison, mais aussi d’émotions et de passions. Jusqu’où peut dès lors prévaloir la raison, normalement associée à la modération, alors même que le jeu politique est fait de rivalités et de conflits ? Comment garantir alors que le droit reste un impératif indiscuté, au- dessus des humeurs de chacun ?

La démocratie ne peut se limiter à l’expression des volontés individuelles et collectives ni même durablement exister sans un pouvoir politique agissant effectivement au nom de la communauté.

Aucune organisation ne peut se passer d’une autorité de commandement, en position de prendre les décisions d’intérêt commun. Ainsi est apparu le concept de « souverain », celui qui décide pour les autres, père de famille, chef de village ou roi. La particularité de la démocratie est de substituer au souverain personnalisé l’entité abstraite du peuple qui s’exprime lors des élections, mais aussi de façon plus permanente sous la forme de l’ «opinion publique ».

A côté des assemblées politiques, l’agora de l’Athènes antique ou la place publique de n’importe quel village du monde ont longtemps été des lieux dans lesquels émergeait une opinion collective, nourrie par des informations sur les faits d’intérêt commun, des échanges d’opinions personnelles et des discussions. À partir du milieu du XIXe siècle, la presse d’information en a constitué une forme plus organisée et surtout plus adaptée à l’extension et à la plus grande dispersion du peuple A l’espace physique se substituait un nouvel espace, virtuel mais plus formalisé et qui avait aussi l’avantage de conserver une trace des échanges d’opinons. La démocratie disposait ainsi d’un nouvel outil, utile aux représentants du peuple pour concevoir leurs décisions et au peuple lui- même pour prendre conscience de sa propre opinion, contrôler ses élus, les approuver ou les sanctionner, lors des élections.

Les techniques de numérisation de l’information et de la communication n’ont pas seulement pour effet d’élargir l’espace public virtuel. Elles donnent aussi au peuple des moyens de participation plus réelle au pouvoir politique. Ceux-ci se sont cependant, jusqu’à présent, plus concrétisés dans l’opposition et l’empêchement que dans la proposition.

Loin de favoriser l’apparition d’un système politique plus participatif, les moyens d’information et d’expression nouveaux, les fameuse « autoroutes de l’information », accueillies avec enthousiasme dans les années 90, ont pour l’instant introduit surtout des affaiblissements du système démocratique. L’extension de l’expression populaire a mis les pouvoirs institutionnels classiques en position de confrontation plus que de coopération. Le Parlement s’est trouvé partiellement vidé de son sens. Le pouvoir exécutif a été plus facilement mis en accusation. L’autorité judiciaire a été encouragée dans ses velléités de devenir un pouvoir politique. La loi et les règlements politiques ont été plus souvent contestés, au nom d’un « droit d’opposition », fondé sur l’invocation de « principes généraux » plus ou moins vagues. Le pouvoir politique légitime s’est trouvé fréquemment empêché, dans le temps même où il était contesté pour son impuissance ou son inefficacité. Le compromis a été de plus en plus difficile à établir. Les « élites » c’est-à-dire en fait les représentants souvent élus de la « vieille » démocratie ont été mises en accusation constante. L’ensemble du système démocratique s’est trouvé désarticulé, avant d’être taxé d’inefficacité, comme l’illustrent par exemple les trois dernières années de la vie politique britannique, autour du Brexit.

L’opinion publique aidée par les moyens numériques de communication a paradoxalement perdu de sa substance, au moment même où ces mêmes moyens lui permettaient de renforcer sa place de protagoniste à part entière du jeu politique.

Contrairement aux espoirs initiaux, les outils numériques n’ont pas donné au citoyen une information plus solide ni plus apte à mieux nourrir son jugement sur les conditions de l’intérêt général.

De grands espoirs étaient nés lors du tournant technique décisif des années 90, avec l’apparition de l’Internet, du micro-ordinateur et du téléphone portable, devenu de fait un micro-ordinateur de poche. Parallèlement l’augmentation considérable des capacités de calcul en même temps que de mémoire (c’est à dire de stockage de messages de toutes sortes, bientôt connus sous le nom de « données » ou « data ») a été saluée comme un enrichissement majeur pour la société et une chance nouvelle pour la démocratie. Dans les faits, cette capacité élargie d’information s’est plutôt révélée une cause de confusion de l’opinion. Ses bénéficiaires ont moins été l’opinion publique que des intérêts commerciaux ou des fractions minoritaires, voire des forces résolument hostiles à la démocratie. Les capacités accrues d’expression ont plus servi les passions qu’enrichi des délibérations souvent réduites à la confrontation facilement haineuse de rivalités et d’intérêts particuliers. Les individualismes ont prospéré. Les segmentations de la société se sont accusées. Les risques de déstabilisations sociales, culturelles et politiques ont augmenté.

Le concept d’« espace public » a utilement éclairé les conditions de formation de l’opinion publique comme fondement d’une volonté générale assez « raisonnable » pour constituer un socle légitime de la démocratie moderne.

 

 

 Ce concept est un vocable de sociologue, théorisé au milieu du XXème siècle par le sociologue et philosophe Habermas, à partir de l’expérience de la presse et de la radio d’alors. Il correspond à une réalité perceptible par chaque citoyen. Inspiré de la philosophie des Lumières, il vise à promouvoir un débat public inspiré par la raison. Il s’oppose aux anciens systèmes d’opinion « officielle » des régimes de pouvoir absolu ou d’autorité religieuse des églises de tradition romaine. Il prend acte de la capacité de groupes humains plus larges que la famille à progressivement constituer une opinion commune, grâce à des interrelations humaines qui partent de la conversation de voisinage pour s’élargir jusqu’au pays entier, voire parfois au continent comme l’Europe en rêve depuis plusieurs décennies. Au XIXème siècle, l’installation de ces échanges dans les journaux à la diffusion croissante et parallèle à la généralisation de l’instruction publique a renforcé l’idée que des groupes humains pouvaient équilibrer raisonnablement d’éventuels excès de leurs sentiments, émotions ou passions et faire prévaloir ainsi une forme de « bon sens collectif ». Une légitimité politique était de la sorte reconnue aux moyens modernes d’information. Ils devenaient un des instruments par lesquels le peuple pouvait mieux connaître et comprendre les affaires communes, mais aussi participer plus activement à leur gestion, soit par son expression directe soit par l’orientation et le contrôle de ses représentants.

Les systèmes numériques d’information, dans leur usage actuel, enrichissent en fait moins l’« espace public » qu’ils ne le désorganisent et en modifient le sens politique .

Bien que son auteur se soit toujours efforcé de confronter son concept aux évolutions techniques successives de la communication, l’espace public voit aujourd’hui sa cohérence affaiblie, à l’inverse de ce que pouvait faire espérer la multiplication des chaines de télévision et plus récemment le développement de l’Internet. La surabondance des messages apporte plus de confusion que d’enrichissement à la connaissance et au renforcement de la conscience collective. L’information télévisuelle « immédiate et continue » par exemple répond de moins en moins aux critères classiques de recherche de rigueur, d’équilibre et de « modération ». Le souci de fiabilité cède du terrain au désir d’élargissement constant de l’audience qu’impose une concurrence accrue, comme le démontrent quotidiennement les grands débats du moment dont celui du Brexit n’est pas le moindre. Les « fake news » sont souvent plus recherchées que la complexe vérité du fait, car elles correspondent mieux aux critères d’attraction qu’appelle le spectacle télévisé. La dispersion des opinions est favorisée au détriment des attentes de cohésion et de discernement des sujets les plus importants pour l’intérêt commun. L’expression des opinions domine souvent l’effort d’exposé des faits. La concurrence des expressions incite à leur radicalité et à la violence, bien au- delà du raisonnable. Le nouveau cadre de l’information médiatique parait, dans les faits, de plus en plus favorable à l’excitation des passions et des « croyances collectives », en s’éloignant, du moins pour l’instant de l’esprit des Lumières qui malgré tous les obstacles, servait jusqu’à présent de référence à la démocratie occidentale.

Le système médiatique numérique conserve la terminologie traditionnelle de l’information, mais les mots anciens ne recouvrent plus les mêmes réalités.

Un des paradoxes de la société dite « de l’information » est de conduire à une large destruction de… l’information du moins dans son sens traditionnel.

 

Le mot « information » est partout. Il désigne aujourd’hui une diversité infinie de messages en immense quantité et souvent répétés à satiété. Ceux-ci correspondent en fait à des réalités très différentes, faits ou connaissances, publicités commerciales, mais aussi croyances, rumeurs, calomnies, fausses nouvelles et manipulations en tous genres. Les plus bruyants et visibles, souvent aussi les plus violents sont ceux qui expriment les positions les plus minoritaires.

L’acception «d’ information», utilisée à partir du XIXe siècle, semble désormais en voie d’oubli. Elle avait longtemps eu le sens relativement restrictif de « relation et d’analyse de faits, événements, actes ou positions de personnes, lorsqu’ils avaient un intérêt public ». Le scrupule de limiter la subjectivité facilement liée à toute analyse humaine avait conduit les rédacteurs de ces informations, bientôt qualifiés de journalistes à suivre une méthode de rationalité, en fait très ancienne. Inspirée des travaux de Quintilien, rhéteur latin du1er siècle, elle imposait de répondre à cinq questions : Qui ? Quoi ? Quand ? Où ? Comment ? Elle conduisait aussi à se référer à une source identifiable et aussi fiable que possible. Elle contraignait à des vérifications parfois fastidieuses. Sans offrir une garantie absolue de fiabilité, l’application de cette méthode permettait de se rapprocher de la réalité du fait. Elle contribuait aussi à la confiance entre le journaliste et son public, comme il est souhaitable dans tout dialogue et dans tout débat.

La méthode est toujours enseignée, avec plus ou moins de conviction, dans les écoles de journalisme, mais les messages médiatiques correspondant à une telle définition de l’information ne représentent plus qu’une infime minorité de la masse diffusée.

Dans leur immense majorité, ils tendent à s’éloigner de cette approche austère, parfois par facilité, souvent par volonté d’attractivité commerciale, ou par finalité politique. Ainsi se sont multipliées les rumeurs et les hypothèses. Ainsi se sont développés les « fake news », messages construits pour donner l’illusion d’informations « vraies », alors qu’elles sont systématiquement fausses. Les nouvelles capacités de diffusion « ciblée » et l’aide de l’«intelligence artificielle » ont permis de les multiplier selon des stratégies quasi militaires, pour en faire de parfaits destructeurs de l’opinion publique.

Le mot « médias » a, lui aussi, perdu de son sens. Le terme était apparu au 20ème siècle avec un sens générique, pour désigner des organismes de diffusion qui n’étaient plus limités au support du papier, mais faisaient aussi appel aux ondes audiovisuelles. A l’origine, la presse écrite, apparue à la fin du XVIIIe siècle et développée au XIX ème, avec des périodicités variables, avait pour fonction principale l’information, politique, économique et culturelle, au moment où justement s’installait la démocratie. La radio puis la télévision (sous forme de « chaînes » en nombre limité) ont initialement assumé la même fonction, avant que le divertissement n’y développe sa place pour répondre aux attentes d’un public considérablement élargi, et à la logique du spectacle. Le temps ne fut pas long pour réaliser que les médias audiovisuels, à la différence de l’écrit jouaient plus sur l’émotion que sur le raisonnement, mais leur puissance imposait le respect, aux annonceurs bien sûr, mais aussi à tous les émetteurs privés et publics.

Malgré cette différence de nature et d’effets, ces trois catégories initiales de diffuseurs ont toujours eu comme caractéristique commune de reconnaître leur responsabilité sur les contenus de ce qu’ils diffusent. Avec une organisation de nature professionnelle, pour l’information comme pour le divertissement, ils ont exercé leur activité dans le cadre de lois édictées par des Etats et leurs violations éventuelles ont pu être sanctionnées par les tribunaux. Le public a ainsi longtemps bénéficié d’une garantie pour apprécier ce qu’il recevait ou achetait sous le nom d’information. Tel n’est plus le cas désormais.

 

Les nouveaux acteurs de communication que sont les « réseaux sociaux » et les « plates-formes », apparus il y a une dizaine d’années, sont la plupart du temps perçus par le public comme une nouvelle forme de médias et ils font au demeurant tout pour que cette assimilation ne soit pas trop discutée, afin de bénéficier de la position plus ou moins privilégiée de diffuseurs d’information. On ne saurait trop souligner que cette assimilation est parfaitement abusive. Le fait qu’ils reproduisent, à leur initiative, des informations de médias classiques ne les empêche pas de relever d’une toute autre logique, hautement revendiquée, celle de n’être que des « connecteurs » de personnes, de groupes ou d’organisations. Ne voulant être que des transporteurs, ils n’acceptent pas davantage une assimilation à des services postaux dont la responsabilité est engagée vis à vis d’émetteurs et de destinataires clairement identifiés. Ils écartent ainsi et surtout toute responsabilité sur les contenus des messages qu’ils diffusent.

La finalité réelle des réseaux et plates-formes n’est donc que commerciale, celle qui comporte la responsabilité la plus limitée. Leur objectif est, en fait, de rassembler les audiences les plus larges possibles pour les vendre à des annonceurs publicitaires. Mieux encore, leur capacité d’enregistrement leur a permis de constituer une mine de « données » précieuses, comme la connaissance des pratiques individuelles, des demandes, et des sensibilités de leurs utilisateurs innombrables, une valeur précieuse pour tous les commerçants et pour les organisations politiques. Le gouvernement chinois s’en sert ainsi pour son système de « responsabilité civique » à laquelle doit être bientôt soumise toute la population. Dans les pays qui s’affichent encore comme démocratiques, ces données ne sont pas supposées avoir d’autres usages que commerciaux, mais la tentation est grande de les utiliser aussi pour connaître les attentes individuelles ou collectives des citoyens, afin de mieux répondre à leurs souhaits. L’usage de ces nouvelles techniques, infiniment plus précises que les sondages d’opinion, a toutes les chances d’être irréversible, et un des nouveaux défis démocratiques sera évidemment d’éviter qu’il puisse avoir d’éventuelles mauvaises conséquences pour les libertés individuelles.

Facebook ne se prive pas d’affirmer sa fierté pour le rôle « social » qu’il s’attribue du fait de sa contribution à la création ou à la consolidation de « communautés » réunies autour de centres d’intérêts divers. Tout n’est pas faux en la matière, mais l’appréciation de ce bénéfice « politique » (au sens propre du terme) mérite quelques nuances. La relation virtuelle ne coïncide pas avec la relation humaine, de personne à personne. Parmi les difficultés souvent citées de « déshumanisation », de la société actuelle et plus précisément de la démocratie, la « virtualisation » n’a-t-elle pas une responsabilité ?

Pour ce qui est du système d’information en général, les réseaux et les plates-formes ne se privent pas de capter et reproduire sans indemnisation les contenus des médias traditionnels, aggravant la contradiction entre ce qu’ils disent être et ce qu’ils pratiquent. Les journaux, les radios et télévisions confrontées à cette puissante concurrence, ont d’abord été tentés de céder à la surenchère, en diffusant le plus rapidement possible et avec le moins de précautions possibles des informations qui ne sont plus ni vérifiées ni « sourcées ». L’exemple type est celui des programmes télévisés d’informations dites « continues », ou des émissions qualifiées de « spéciales » qui durant plusieurs heures, sur un événement plus ou moins important, peuvent être essentiellement la répétition de rumeurs, d’échos invérifiés et de commentaires plus ou moins pertinents d’« experts » à la qualification souvent incertaine. Plus récemment les médias classiques semblent avoir engagé un effort de retour à des informations plus véritables, afin de faire mieux prévaloir leur spécificité. Mieux vaut tard que jamais, mais le renversement du rapport des forces avec les réseaux va assurément exiger autant d’imagination que d’ardeur.

Une audience prête à devenir le principal pouvoir politique, au risque d’établir une dictature aveugle. 

L’« audience » de ces divers organes de communication est le terme qui désigne, depuis déjà longtemps leur public, qui a fait l’objet de mesures pour apprécier son importance et ses qualités,. Ce mot a toutefois lui aussi changé de sens, au risque d’être tantôt moins assimilable à une représentation du peuple qu’à une foule, tantôt de vouloir représenter un pouvoir absolu et sans responsabilité.

Tous les citoyens ne lisaient pas le journal, mais ceux qui le faisaient le commentaient autour d’eux et lui donnaient une influence démultipliée. L’affaire Dreyfus à la fin du XIXe siècle en est un bon exemple. Initiée par le fameux article d’Émile Zola dans l’Aurore, un journal qui était loin de toucher un très grand public, elle est devenue en quelques mois l’objet d’un débat national qui, plus d’un siècle plus tard, marque toujours le débat public français. La presse avait donc des raisons de se prétendre la nouvelle agora. La télévision a créé une autre forme d’influence, souvent moins mobilisatrice des capacités de réflexion individuelle, mais avec une puissance inégalée pour entrainer les citoyens dans une participation aux affaires communes.

L’audience des réseaux et plates-formes d’aujourd’hui est d’une nature différente. En apparence, elle implique une volonté plus grande de participation puisqu’il faut interroger les organes de diffusion. Dans les faits, les pratiques sont plus diverses. L’information n’en constitue qu’une part. L’essentiel relève plutôt de la recherche de renseignements utilitaires ou de la liaison avec des personnes partageant les mêmes intérêts. Ces types de fonctions contribuent évidemment de façon positive à la vie sociale. Le registre de l’information est plus complexe à analyser. Certains des plus grands réseaux, comme Facebook, se veulent être fermés. Ne s’adressant qu’à des usagers qui partagent les mêmes points de vue, ils ne contribuent guère à la diversité des opinions, ni au développement de la tolérance entre elles. D’autres, comme Twitter, ont pour seule activité l’échange lapidaire de faits, mais aussi et surtout d’opinions, dont l’expression ne peut pas dépasser deux lignes de texte. L’actuel président américain en a fait son principal outil de gouvernement. Il n’est pas certain que cette pratique corresponde à la relation la plus riche entre le pouvoir politique te les citoyens ni qu’elle contribue à la forme la plus éclairée et la plus responsable d’opinion publique. Le responsable politique peut en revanche y trouver une excellente machine à créer des réflexes conditionnés, dans une voie jadis exploitée par les organisateurs des jeux du cirque ou plus récemment par certains dirigeants totalitaires de la vieille Europe.

Quoi qu’il en soit, l’audience est devenue active, un bien en principe, mais sous réserve d’examen concret. D’essence démocratique lorsqu’elle se réveille spontanément, l’audience est aussi mobilisable par des minorités dont le bien commun n’est pas forcément la finalité. Les « printemps arabes » du début des années 2010 avaient donné l’occasion d’en saluer les vertus. La suite de l’histoire récente des mêmes pays en a rappelé les limites et souligné qu’un système d’expression ne suffit pas à organiser un pays ni à garantir les droits et la sécurité des citoyens. Une audience transformée en puissance peut donc stimuler la démocratie, mais aussi l’empêcher.

Le nouveau système médiatique numérisé, peut conduire à la promotion des citoyens autant qu’à leur « enrégimentement » et à leur manipulation.

 

Cette situation médiatique présente correspond de plus en plus aux finalités et à la logique d’organisation des réseaux qui la dominent. La finalité très prioritaire de ceux-ci étant clairement le commerce de la connexion entre les personnes, l’information et ses valeurs n’y sont pas une fin , mais un moyen parmi d’autres.

Un modèle économique des journaux s’était développé, au XIXe siècle, de façon initialement tout à fait empirique. Les éditeurs de presse avaient vite constaté que le coût de production de l’information (moyens techniques, papier et salaires des journalistes) ne pouvait conduire qu’à un prix élevé de leurs publications et donc à limiter leur audience à la fraction la plus riche de la population. Ils ont, en conséquence, cherché des ressources complémentaires qui ne pèsent pas trop sur leurs finalités d’information. Ainsi prospéra la publicité commerciale que la révolution économique du milieu du XIXème siècle stimulait parallèlement. S’inscrivant dans la diversité des intérêts commerciaux, cette ressource avait l’avantage de pouvoir être plus facilement équilibrée en fonction de ses origines et de ses proportions dans les ressources de la publication. Cet équilibre a rarement été aisé, mais il a eu le mérite d’être un objectif contrôlable. Dans le cas de la radio et de la télévision commerciale la publicité a représenté la quasi-totalité des ressources. Le poids de l’audience y a donc été plus lourd dans les programmations, parfois au détriment de la qualité de l’information, mais la concurrence de la presse était un facteur externe d’équilibre.

Dans le système nouveau, la difficulté est que la publicité dont bénéficiaient les médias a migré en masse vers les réseaux qui offrent des ciblages plus précis et des capacités d’interactions. Indifférents à l’indépendance de l’information qui ne fait pas partie de leurs objectifs, ceux-ci n’ont donc aucun souci d’équilibre entre leurs ressources. Face à eux, les médias traditionnels ont d’abord imaginé des défenses en forme de coopérations, mais celles-ci ont le plus souvent joué à leur désavantage du fait de la disproportion des forces. Au bout du compte, malgré ou à cause de la multiplication des canaux et des messages, le nouveau système médiatique contribue donc moins que l’ancien à l’enrichissement du débat public et à la formation de l’opinion.

Cela étant, la situation nouvelle n’est pas définitivement stabilisée. La mutation médiatique est intervenue avec une rapidité, et une brutalité, exceptionnelles, au détriment des médias traditionnels. L’utilité et même la nécessité des fonctions politiques qu’ils assumaient demeurent. Bien qu’affaiblies aujourd’hui, elles répondent à une exigence collective qui commence déjà à se manifester. Elles devront donc tôt ou tard retrouver leur vigueur. Les voies sont à cet égard ouvertes. Des médias régénérés peuvent retrouver une place dans le système médiatique. De multiples tentatives apparaissent en ce sens, dans l’écrit comme dans l’audiovisuel ou l’Internet. D’autre part, la place considérable qu’ils ont prises dans la société donnent aux réseaux des obligations de responsabilités qu’ils peuvent de moins en moins éluder. En témoignent déjà les laborieuses acrobaties sémantiques et conceptuelles auxquelles se livrent leurs principaux dirigeants sur le thème de la fonction d’information ou même sur leurs tentatives de récupération du principe même de la liberté d’expression au profit de leur commerce. Si la confusion prévaut actuellement, l’avenir n’est donc pas fermé à l’invention de solutions raisonnables et surtout plus compatibles avec les exigences démocratiques.

L’enjeu présent n’est pas seulement celui de l’avenir des médias, mais aussi celui de la sauvegarde des libertés individuelles et d’une démocratie garante du bien commun.

La défense du secteur professionnel de l’information mérite évidemment le plus grand intérêt pour ce qu’il représente. Les équilibres de la société étant en cause, le vrai défi est cependant d’ordre politique. Il est celui de la sauvegarde d’une information de qualité réelle, servant les libertés individuelles comme collectives. Ses objectifs sont clairs : être assez exigeante et indépendante pour constituer une garantie de confiance sociale et politique nécessaire à la paix civile. De nombreuses questions restent ouvertes sur ses conditions, dans le contexte technique nouveau, qui doit contribuer à la démocratie et non la menacer.

 

Les grands GAFA sont désormais plus puissants que beaucoup d’Etats et traitent d’égal à égal avec les plus grands d’entre eux. Ils ne peuvent cependant se substituer aux Etats ni même aux organisations politiques. Leurs intérêts commerciaux et patrimoniaux les conduisent à composer avec le politique, mais il reste à leur définir une place légitime, et raisonnable dans la société.

Les exigences actuelles, dans le domaine de l’information, ne peuvent plus seulement être garanties par des lois d’interdictions ou de contrôles. Elles appellent une véritable reconstruction des métiers de l’information et sans doute une redéfinition du journalisme. Comment les concevoir et les traduire dans les faits ?

La mutation politique et culturelle résultant de la révolution numérique est parfois comparée à celle qui a résulté de l’invention de Gutenberg. Elle en diffère toutefois par sa temporalité. Deux siècles au moins ont été nécessaires pour que les apports de l’imprimerie touchent une part significative de l’humanité. En un petit quart de siècle, la numérisation de la société et de l’information a touché l’immense majorité des humains,

Un des défis majeurs d’aujourd’hui n’est-il pas d’en comprendre d’urgence les principales conséquences qui en résultent, notamment pour que cette révolution n’affecte pas nos libertés mais les renforce ? Cette tâche ne doit-elle pas constituer un des objectifs prioritaires de la réflexion politique, mais aussi de la recherche et de l’éducation ?

Henri PIGEAT (30/10/19 – 36 600 s)

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