CONFERENCE AU LOGIS DE FORGE LE 23 JUIN 2012 GERARD MONTASSIER.

L’EUROPE VUE PAR SES ARTISTES ET SES ECRIVAINS DES ORIGINES A NOS JOURS

EUROPE

Qu’est-ce que l’EUROPE ?

L’EUROPE, c’est avant tout un continent qui nous est familier, celui que nous habitons.

C’est l’un des 5 continents du monde actuel, un monde qui, depuis l’Antiquité jusqu’à la découverte de l’Amérique, n’en comptait que 3, et parfois 2, – on en discutait d’autant plus fortement que personne ne pouvait trancher. Qu’ils soient 3 ou 2, ils ont été décrits pendant des siècles d’une manière qui nous paraît aujourd’hui très fantaisiste.

On le constate en comparant diverses  cartes anciennes de l’Europe, celle de Ptolémée, géographe grec du IIème siècle av.J.C.( MET 36) , celle de Marmion dans une enluminure du XV ème siècle, et celle de Benting ( 1587) (E102) qui représente le monde comme un trèfle à 3 feuilles.  Ce sont des cartes à prétention scientifique. Que voit-on ?

Elles ne séparent pas l’Europe de l’Asie et de l’Afrique.

Ceux qui soutiennent qu’il n’y a que deux continents  considèrent que l’Afrique fait partie de l’Europe, et les deux continents sont donc l’Europe et l’Asie. Quant à Hérodote, historien grec du Vème siècle, il voyait l’Europe plus grande que l’Asie.

L’Europe alors est géographiquement peu individualisée.

On verra apparaître plus tard d’autres cartes non pas scientifiques, mais  allégoriques, représentant l’Europe comme une femme, une Princesse puisqu’elle a une couronne sur la tête, où les différents pays constituent la tête , le corps, les jambes…comme par exemple la carte de Sébastien Munster publiée à Bâle en 1544. L’Espagne est la tête, la Gaule s’étend sur ses deux seins, l’Italie est son bras droit, l’Allemagne est au dessus de la ceinture, et la Bohême à la place du nombril. Le poète portugais Camoes évoque lui aussi l’Europe comme une femme élégante, avec cette seule différence que c’est Le Portugal qui constitue la tête.

Ce sont des Cartes symboliques et descriptives : elles signifient la naissance des Etats, font voir clairement leur diversité, mais dans une seule personne qui les regroupe.

Unité et diversité : c’est le thème permanent de l’Europe. Un thème que l’on verra repris maintes fois, illustré de diverses façons, mais qu’on attendrait moins de le voir évoqué sur une carte géographique.

On retrouvera le même type de représentation – une carte géographique allégorique- sous forme de caricature au XIX ème siècle où la Russie est représentée soit comme une pieuvre, soit comme un ours, la Norvège comme un dogue farouche, et la France comme une révolutionnaire avec son bonnet phrygien, car on mêle symbolique humaine et animale. C’est l’époque des nationalismes, des stéréotypes nationalistes, qui expriment les haines ou les mépris que les divers Etats européens entretiennent entre eux.

Et c’est au XVIIIème siècle que les géographes russes ont fixé comme limite l’Oural à l’Europe, – l’Europe de l’Atlantique à l’Oural- pour signifier, semble-t-il, que l’Europe n’avait pas à se mêler de la Sibérie.

L’Europe mit donc longtemps à découvrir l’Europe.

Et l’on constate que ce n’est pas par la géographie qu’elle s’est identifiée, puisque la géographie a épousé les étapes de l’Histoire européenne.

Pour l’Europe, l’histoire est plus fondamentale que la géographie. Car la géographie est encore plus incertaine que l’Histoire. Ceux qui aujourd’hui encore voient l’Europe comme une réalité géographique ne savent pas bien de quoi ils parlent.

En revanche, la géographie montre que l’Europe ne se lasse jamais de se chercher et de se représenter. Mais se représenter comment ?

Europe- Guido Reni 02

Europe- Guido Reni

Europe- Guido Reni 02Europe- Guido Reni 02Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Notre continent doit son nom à une légende. Cette légende nous raconte qu’EUROPE fut une princesse phénicienne, née à TYR, au Liban, où elle fut enlevée par JUPITER déguisé en taureau.

De manière tout à fait extraordinaire, cette légende a été sans cesse reprise et renouvelée pendant des siècles, depuis la première représentation du mythe, dans les métopes du temple de Sélinonte en Sicile au VIème siècle av.JC.  Cette légende illustre  des vases grecs du IV ème siècle, des fresques romaines de Pompéi, des  mosaïques, comme celle de Byblos, au Liban, ( vers 210 ap.JC) (01)  ou celles de Lullingstone en Angleterre,   (vers 330 ap.JC) (MET 25).

PHOTO-MT-25

Lullingstone en Angleterre, (vers 330 ap.JC) (MET 25).

Je ne vais pas poursuivre ici cette énumération, mais je tiens néanmoins à signaler que les plus grands artistes qui jalonnent notre histoire nous ont laissé leur propre interprétation de cette légende : Dürer, Titien, Tintoret, Véronèse, Velaszquez, Jordaens, Rembrandt, pour la France, Simon Vouet, Poussin et Le Lorrain, Ingres, Matisse, Valloton, Klee,pour la Suisse, Picasso, Max Ernst, Dali etc…

Au fil de trente siècles, cette légende est devenue notre Histoire. C’est là le fait le plus caractéristique,  à mon sens, de l’Histoire de l’Europe.

Je vous propose quatre étapes dans ce voyage à travers ces trente siècles : l’Antiquité, l’Europe chrétienne et l’Europe de l’âge classique, l’Europe moderne, et l’Europe contemporaine tournée vers son avenir.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

On verra que la légende était déjà devenue notre histoire, parce que  le mythe  s’est adapté aussi bien à l’Antiquité grecque que romaine, parce que l’Europe est, dès alors, déjà devenue une réalité géographique, même incertaine, et parce que dès alors elle est devenue un enjeu politique, autant par la guerre que par la culture.

La guerre et la culture qui sont les deux sources vives, créatrices de l’Europe.

19 Europe Jordaens

Europe Jordaens

Enregistrer

Enregistrer

C’est ce que j’appelle «  l’Europe Reine ». Pourquoi ? Parce que c’est une Europe représentée comme une Reine.

D’abord Reine de l’autre monde.

Puis Reine du monde.

On a multiplié les interprétations, tout en partant toujours de la même image symbolique : l’enlèvement de la Princesse par un Dieu déguisé en taureau qui l’emporte sur la mer. Et toujours pour en faire un révélateur de la réalité contemporaine.

Elle est  l’Europe du mystère pour les européens. Du mystère pourquoi ? Parce qu’on voit dans la vieille image de la Princesse enlevée par le taureau qui subsiste toujours, le symbole d’une triple énigme :

  • l’énigme de l’âme humaine,
  • l’énigme de la violence,
  • l’énigme de la décadence européenne.

Quatrième étape ; l’Europe contemporaine qui s’interroge sur son avenir. Alors que précédemment elle interprétait son présent.

Quelle sera sa vocation ? Telle est la question nouvelle, à quoi écrivains et artistes apportent 4 réponses diverses.  L’Europe sera-t-elle :

  • LA CULTURE?
  • LA GUERRE?
  • LA PAIX?
  • OU LA FIN DE L’HISTOIRE?

Voilà l’itinéraire que nous allons parcourir ensemble.

 

Commençons par les origines.

D’où vient et que signifie le nom « d’Europe » ?

On nous propose deux étymologies. Pour les uns, le nom d’Europe signifie « couchant, occident » dans les dialectes sémitiques. Pour ceux qui rattachent le nom au grec ancien, cela veut dire « la déesse aux grands yeux » ou « au large visage ». On retrouvera chemin faisant les deux versions.

EUROPE est donc une princesse de TYR , fille du Roi Agénor et sœur de Cadmos. Cadmos, le fondateur de la Ville de Thèbes en Grèce.

La légende d’Europe apparaît dès le IXème siècle av.J.C. dans la « Théogonie » d’Hésiode.

C’est Pindare, poète grec du VIème siècle av.J.C., qui fut le premier écrivain connu à donner le nom d’Europe à notre continent :

« Ramène ta nef vers le continent, ramène-la vers l’Europe. Au-delà, il n’y a que des ténèbres ».

Tel est donc le premier texte que nous ayons conservé, ce vers des Odes « Néméennes » de Pindare ( 4.69.70), qui désigne clairement notre continent par son nom définitif .A l’origine donc, deux poètes : Hésiode et Pindare.

La légende d’Europe a été fixée définitivement au IIème siècle av.J.C. par un troisième poète, un poète grec de SYRACUSE, qui s’appelait MOSCHOS, puis reprise encore par les deux poètes latins, beaucoup plus connus, OVIDE et HORACE.

Nous suivrons d’abord le récit de Moschos qui inspire directement aussi bien des mosaïques antiques, comme celle d’une Villa de Préneste (Ier siècle ap.JC) (MET 20), l’autre  d’Aquilée (MET 27), que la plupart des œuvres qui vont jusqu’à nos jours, dans cette étonnante continuité que je signalais en commençant.

Et chemin faisant, j’indiquerai comment le récit de Moschos se retrouve dans les tableaux qu’il a inspirés.

Que nous dit Moschos ?

Europe a fait un rêve et je cite Moschos: « elle a cru voir deux terres se disputer à son sujet, la terre d’Asie et la terre d’en face. Leur aspect était celui de deux femmes…L’étrangère l’entraînait et déclarait que par la volonté de ZEUS l’Europe lui appartiendrait ».

Cette scène de querelle entre l’EUROPE et l’ASIE , dans laquelle une princesse asiatique est arrachée à sa terre pour incarner par la volonté divine le continent européen, cette scène a beaucoup frappé le poète italien Léopardi, tout comme aujourd’hui Roberto Calasso, dans son livre sur Cadmos et Harmonie.

Ils ne sont pas les seuls.

L’opposition entre l’Europe et l’Asie avait déjà impressionné le médecin grec Hippocrate, au Vème siècle av.J.C , quand il soutenait que la morphologie des européens ne ressemblait en rien à celle des asiatiques. En tout cas, il n’est pas douteux que dès l’origine l’Europe, l’occident, a entretenu des relations compliquées, et souvent hostiles, avec l’orient, c’est-à-dire l’Asie, comme en témoigne la guerre de Troie. Homère contemporain d’Hésiode.

L’Europe est née , en effet, avec deux mythes fondateurs, qui sont très proches : l’enlèvement d’Europe et la guerre de Troie.

L’Europe, je le répète et vous le constatez, est née de la poésie et de la guerre.

« TROIE, ce tombeau commun de l’Europe et de l’Asie » disait le poète latin Catulle, qui ne sépare pas les deux continents, et les montre affrontés comme dans Moschos.

Vous vous en souvenez : la guerre de Troie opposa les grecs d’Agamemnon, d’Achille et d’Ulysse aux troyens de Priam et d’Hector, parce que le troyen Paris avait enlevé Hélène, la grecque, reine de Sparte. Exactement,  comme le taureau enleva Europe.

Le thème du rapt de la femme, de la violence prédatrice, unit les deux histoires, l’une mythique, l’autre moitié historique, moitié mythique. Vous aurez plus tard à l’origine de Rome l’enlèvement des Sabines.

L’histoire, elle,  a bientôt relayé la légende, avec des guerres, hélas! bien réelles et bien connues : les guerres médiques, guerres entre les perses et les grecs, dans lesquelles s’est joué, à Salamine, en 480 av.JC, le sort de l’Europe, ce qui constitue la trame de la tragédie d’ Eschyle « Les Perses ».

Deux siècles plus tard, Alexandre le Grand réveilla le conflit entre ces deux mondes lorsqu’il partit  conquérir  l’Asie jusqu’aux Indes, ces prouesses qui tournèrent la tête à César et à Napoléon.

Il y a bien dans le « programme génétique » de l’Europe un affrontement avec l’Asie.

On retrouve ce thème avec les Croisades, et dans la réflexion politique du XVI ème au XVIII ème siècle, chez Montesquieu notamment. Aujourd’hui encore, les cauchemars de l’Europe sont l’Iran et la Chine.

Poursuivons le récit de Moschos.

Europe, à son réveil, emmène ses compagnes cueillir des fleurs.

La corbeille d’Europe, tout en or, est « un admirable travail d’Héphaïstos  qui représente ZEUS caressant IO, la génisse, qu’il transforma en femme auprès du Nil … ». Corbeille prophétique donc: sa décoration, évoquant la métamorphose de la vache IO en femme par Zeus,  annonce une autre métamorphose, celle de Zeus, cette fois, et du taureau qui va enlever Europe. Cette scène de la récolte des fleurs, on la trouve dans une fresque de la « maison d’Ariane » à Stabies en Italie, et dans un tableau de  Henrick van Balen, dit « Breughel de velours », au début du XVIIème siècle( MET 75).

Le récit de Moschos continue ainsi : les « jeunes filles cueillent le narcisse, la jacinte et la violette » tandis qu’Europe, elle,  remplit sa corbeille de roses « couleur de flamme ». Soudain un taureau apparaît dans la prairie se détachant d’un troupeau, mais il n’effraie pas les jeunes filles car « il ne ressemble pas à celui qui tire la charrue…Tout son corps était de couleur blonde avec un cercle blanc qui brillait au milieu du front ». Cette image d’élégance du taureau sacré paré de roses se retrouve dans une foule de tableaux du XVIIème siècle dont on retiendra ceux de Simon Vouet,   Guido Reni ( 07),

Guido Cagnacci   et Annibal Carrache

Europe ressent profondément la séduction du taureau : elle le caresse, l’embrasse et va s’asseoir  sur son dos, souriante.

Ovide, plus sensuel, précise alors « que son amant est saisi de joie, et en attendant la volupté qu’il espère, il baise les mains d’Europe ».

Cette scène d’une rencontre immédiatement troublante a inspiré non seulement la sensualité flamande de  Jordaens (19),

mais aussi le thème de la fête galante, plus perverse, celle que l’on trouve  dans le tableau du peintre français du XVIII ème siècle, Boucher(MET 97),  ou dans celui de l’italien Ferretti ( MET 101) ou de l’allemand Konig .

Soudain, le taureau se releva d’un bond et gagna la mer. Europe se retourne, appelle ses compagnes, et leur tend les bras, mais celles-ci ne peuvent l’atteindre. Que signifie le geste d’Europe appelant ses compagnes que nous décrit Moschos?

Geste de désespoir, d’angoisse, simple adieu amical et ému, geste symbolique du passage de la vierge à la femme, du foyer familial aux errances de l’amour, ou plus prosaïquement, du foyer familial au domicile du mari   ? Toutes ces interprétations se retrouvent dans les textes et sont suggérées par les tableaux. Je vais revenir sur les plus importantes.

Le taureau, comme un dauphin, marche sans mouiller ses sabots sur la vaste étendue des vagues : cette victoire sur les éléments, qui révèle la divinité jupitérienne, a particulièrement inspiré L.Giordano , A.Carrache , l’Albane au XVII ème siècle , et encore Zuccarelli au XVIIIème siècle( MET 100). Assise sur le dos de la bête, Europe serre d’une main la corne droite du taureau, et de l’autre maintient pudiquement le pli de sa robe, ce qu’ont reproduit fidèlement G. Reni et Cagnacci.

Le peplos d’Europe, c’est-à-dire sa robe, sous l’effet du vent, se gonfla en une poche profonde, comme la voile d’un navire. Ce détail est traité de façon réaliste ou poétique dans une foule d’œuvres, depuis une Mosaïque de Byblos en passant par les  azulejos de Lisbonne ( MET 105) aux XVIème et XVIIème siècle ou chez C.Roncalli, qui à la même époque (XVIème siècle) traite le péplos comme un accessoire de mode pour une coquette peu soucieuse de dissimuler ses charmes. C’est l’image que garde  le poète anglais Tennyson : « le manteau dégrafé de la belle Europe volait » écrit-il.

Les Néréides et les Tritons, soigneusement reproduits chez Coypel et L.Giordano , entourent le taureau.

«  Où m’emportes-tu Taureau divin ? dit Europe ;

– Rassure-toi. Je suis Zeus en personne et je peux paraître ce que je veux. C’est mon amour pour toi qui m’a poussé à parcourir l’étendue marine sous l’aspect d’un taureau. » dit Moschos.

Et le poète espagnol Lope de Vega retient et interprète cet instant:

« Les roses qui ornaient sa jupe

Se détachèrent, quand le taureau lui parla d’amour. »

HORACE relaie le récit de MOSCHOS et nous dit qu’avant de s’unir à Zeus – et encore plus après- Europe fut saisie de remords : « Sans pudeur, j’ai abandonné les pénates paternels…ô nom de vierge que j’ai trahie ! »

Mais Vénus et Cupidon se moquent d’elle : « Europe, lui dit la déesse, tu es sans le savoir la femme de l’invincible JUPITER. Laisse-là les sanglots : une part du globe recevra ton nom »

Cette Europe affligée et pleine de remords est moins fréquente, mais on la trouve chez B.Luini vers 1520 comme chez le peintre américain B.West en 1770. Mais on remarquera surtout ici la référence géographique : « une part du globe recevra ton nom » que l’on traduit aussi parfois » la moitié du globe recevra ton nom » conformément au dualisme « Europe-Asie ». Et cette part du globe, c’est l’Empire romain.

On a souvent interprété cette Ode comme un hommage à celui qui a créé l’Empire romain, Auguste, tout comme Virgile l’a fait, dans cette œuvre de propagande qu’est « l’Enéide », laquelle refait le récit de la guerre de Troie dans une intention très précise : pour célébrer la filiation de Rome par rapport à Troie. Ce thème de la filiation fut très fort puisque César se vantait de descendre d’Enée, et que la monarchie française prétendait de même descendre d’un fils de Priam !

Un académicien français qui s’en moquait au début du XVIII ème siècle paya encore ses railleries de 6 mois à la Bastille.

La richesse et l’ambiguïté de cette légende ont donc conduit à travers les siècles aux interprétations les plus diverses.

On s’arrêtera un instant sur les plus évidentes et les plus fréquentes qui se regroupent autour de  trois thèmes: l’enlèvement, les amours des dieux et l’amour humain.

15 Europe- TITIEN

Europe- TITIEN

Enregistrer

Europe est enlevée par un Dieu qui est à la fois un taureau et un  homme.

Et qui reprendra sa forme humaine avant de s’unir à Europe, en Crète, au terme de la traversée marine. Europe ne s’unit pas à un taureau comme Pasiphaé, mais à un homme-Dieu.

Cette idée païenne de l’incarnation, qui implique une sorte de continuité entre les dieux, les hommes et les animaux, se retrouve chez G. Moreau entre autres, avec son taureau à tête humaine, à qui il donne les traits du Christ, et elle a certainement facilité la christianisation de la légende, et son interprétation mystique, que l’on va découvrir bientôt.

Quant à l’enlèvement lui-même, il a donné lieu à deux interprétations dominantes.

Tantôt nous assistons à la violence faite à Europe et à sa détresse,  comme nous la montre le Titien( MET 56)  dans un paysage grandiose où s’allume un incendie qui annonce l’enfer, avec une mer peuplée de monstres. Et c’est le même geste pathétique d’Europe dans la statue de Jean de Bologne. Ici Europe et le taureau illustrent le thème de la Belle et la Bête.

L’autre interprétation évoque plutôt la séduction exercée sur Europe par la douceur du taureau, son attitude soumise d’amoureux transi : tel est le cas de Véronèse,(MET 61) où on  voit le taureau baiser le pied d’Europe dans un paysage arcadien. Ce n’est plus un enlèvement, c’est une fugue, unissant deux complices.

01 Europe-Mosaïque de Byblos

Europe-Mosaïque de Byblos

Enregistrer

Enregistrer

Le surnaturel est parfois évoqué de manière aimable, souriante et légèrement ironique, avec Aphrodite et Mercure, présents de bonne humeur à l’enlèvement perpétré par ce coquin de Jupiter, dans un tableau de Bassano.

Et le ballet aérien des Amours, auquel correspond le ballet marin des Néréides et des Tritons, dans une œuvre de Coypel, donne à l’enlèvement l’allure d’une charmante et voluptueuse baignade.

C’est ce surnaturel du badinage amoureux qui a frappé Ronsard, dans quelques vers un peu laborieux :

« Je pensais voir Europe sur la mer

Et tous les vents, en son voile, enfermer,

Tremblant de peur, – te regardant si belle,

Que quelque Dieu ne te ravît aux cieux

Et ne te fît une essence immortelle. »

Mais les amours des Dieux peuvent aussi être cruelles pour ceux qui excitent leur jalousie et qui n’appartiennent pas à leur monde.

Ainsi d’Arachné qui est parfois mêlée à la légende d’Europe.

Arachné, selon la légende, tissait d’admirables tapisseries et Athéna prétendit faire encore mieux qu’elle. Arachné entreprit une tapisserie représentant les amours des dieux dans laquelle figuraient en bonne place les amours de Jupiter et d’Europe.

Athéna, furieuse de l’impertinence de sa rivale envers les dieux et ulcérée en constatant que l’oeuvre d’Arachné était plus admirée que la sienne, transforma sa rivale en araignée, condamnée à filer des toiles fragiles et régulièrement détruites par les hommes. Tintoret et Vélazquez ont mêlé les deux légendes : Tintoret dans deux tableaux d’une série« Arachné et Athéna » et « Europe sur le taureau » tandis que Vélazquez en virtuose du tableau dans le tableau, les réunit dans la même oeuvre : las Hilanderas. « Les fileuses ».

Mais c’est aussi toutes les variantes de l’amour humain que l’enlèvement d’Europe a permis d’exprimer, comme Campra cherchait à les évoquer dans la musique de son ballet intitulé « L’Europe galante ».

  • C’est la tendresse qui unit la femme au taureau chez Girodet comme chez l’Albane .(MET 88)
  • C’est la sensualité féminine triomphante, froide chez Cagnacci et le Maître à l’oiseau, ardente chez Giordano ou Preti, dominatrice chez Lhote, dans un tableau de 1930.(MET 154)
  • C’est l’invitation au voyage, avec Watteau, Romanelli et l’Orbetto, élégante, raffinée, où les deux partenaires ont une vocation équilibrée à l’expérience érotique.
  • C’est le bonheur souriant et tranquille, dans une mosaïque romaine de la villa Casali (1er siècle av.J.C.), chez Padovanino et Nasini . On distinguera dans tous ces tableaux les enlèvements où EUROPE regarde derrière elle, vers ce qu’elle quitte, et ceux où elle ne voit que ce qui l’attend ou qu’elle espère, devant elle. Nostalgie ou espérance.
  • C’est aussi une fête qui se prépare, pour laquelle Europe est à sa toilette, afin d’affirmer son rang de princesse ou l’empire de sa séduction, dans une mosaïque romaine de la villa San Marco à Stabies , chez Véronèse, Vouet, Boucher, Coypel, auxquels on ajoutera : Maratta , Ricci et Pierre .
  • Dans la même perspective, on va jusqu’à trouver une Europe un peu légère, et presque une courtisane, au XVIIIème siècle, avec Sebastien Leclerc où Europe se fait lutiner par un charmant jeune homme sur le dos du taureau, pendant que celui-ci est absorbé dans son exercice de natation, et elle devient même une figurante de music-hall ou de cabaret avec W.Peiner ( 1926) . Plus ambigu est l’enlèvement du Cavalier d’Arpino, avec son taureau noir qui souligne l’expression amoureuse mais perplexe d’Europe devant ce qui l’atten Ici l’ironie n’est pas loin. Elle se manifeste de façon plus évidente lorsque le taureau est pourvu d’un licol, soit de fleurs ( Albane) soit d’une simple corde  (Giovanni  da San Giovanni ) qui, tenue par un Amour, paraît conduire en laisse autant la femme que le taureau.
  • Rembrandt, ( MET 76) toujours original, montre une Europe venue au bord de l’eau dans un somptueux char à quatre chevaux, vêtue pour une élégante réception, qui semble apprécier davantage le taureau que toute autre embarcation pour traverser un grand port hollandais. Plus bourgeoise éblouie que princesse. L’enlèvement d’Europe devient presque une scène familière, qui se déroule devant les compagnes d’Europe plus stupéfaites qu’inquiètes.
  • Enfin, très souvent, l’enlèvement d’Europe est inséparable d’un hymne à la nature, qui, dans certains tableaux, finit par éclipser la légende. Il suffit de voir ce qui occupe les premiers plans : tantôt la femme, tantôt le taureau, tantôt le paysage. Une nature violente chez Titien,15
  • paisible chez A.Carrache ou Romanelli, profonde et mystérieuse chez Jordaens, vaste et sereine chez Le Lorrain( MET 86) , plus complexe chez Poussin (MET 89), où elle est à la fois sauvage et urbaine, arcadienne et inquiétante.

Tout en restant fidèles à la représentation antique,  pendant des siècles, les artistes européens ont exploré toutes les facettes qu’elle offre pour exprimer la passion amoureuse dans les contextes historiques les plus divers.

Tragédie, comédie, vaudeville, caricature : le mythe se prête à tout.

L’Antiquité n’a pas seulement préparé avec ses poètes ce qui est devenu  l’imaginaire recueilli et exploré par les artistes européens. L’Antiquité n’a pas été que cette source de poésie.

L’Antiquité nous a légué aussi 3 thèmes sociologiques et géopolitiques de grande importance qui ont nourri la pensée des écrivains.

  1. Sur le plan sociologique, Hippocrate, Aristote et Polybe, ont appliqué à l’Europe la théorie des climats, qui consiste à identifier les peuples aux climats dans lesquels ils vivent, et celui qui fait le plus clairement la synthèse de leurs travaux est Polybe, qui écrit ceci, faisant écho à Aristote, dans la « Politique »: « les peuples des régions froides et ceux de l’Europe sont pleins de courage, mais manquent d’intelligence et d’organisation politique»

Dire, comme Aristote, au Vème siècle avant JC, confirmé par Polybe au II ème siècle avant J.C., que les européens « manquent d’organisation politique », voilà qui me parait signaler un trait particulièrement durable de notre continent. Et une grande lucidité de la part de ceux qui l’ont identifié.

Mais qui est Polybe ? Un grec, macédonien, qui a vécu l’ultime défaite des Grecs à Pydna, quand la cohorte romaine conduite par son général Paul Emile a triomphé de la phalange grecque. Polybe a vécu la fin de l’indépendance grecque et la transformation de la Grèce en province romaine. Emmené à Rome, Polybe vécut dans le cercle des Scipions et écrivit une « Histoire » très remarquable, qui a pour sujet : « comment et grâce à quel gouvernement l’Etat romain a pu, ce qui est sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée, et cela en moins de 53 ans ».

Contrairement à Hérodote – qui traite des seules guerres médiques- et à Thucydide – qui traite de la seule guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte- Polybe traite de l’histoire universelle de son époque, et c’est l’histoire de la création de l’Empire romain.

L’origine identifiée cette fois formellement de l’Histoire de l’Europe.

Et c’est le peuple romain qui a donné le premier exemple « d’organisation politique » qui manquait à l’Europe. Polybe père de l’Europe, comme Jean Monnet…

  1. Sur le plan géopolitique, grecs et romains, Hérodote et Polybe d’un côté, Varron et Pline l’Ancien ont mis en relief la supériorité de l’Europe, due, selon eux, à la richesse de sa production agricole résultant de sa fertilité et de la salubrité de son climat. De cette « opulence », il résulte que « l’Europe est très féconde en arts savants » selon Manilius, auteur romain qui l’écrivait dans ses « Astronomica » sous Tibère.

Cette thèse sera intégralement reprise par Diderot et d’Alembert au XVIII ème siècle dans « l’Encyclopédie » à l’article « Europe ». « Elle est la plus considérable du monde par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des Arts, des Sciences et des Métiers, et, ce qui est le plus important, par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société »

Ce Manilius est tout à fait intéressant, car il est le premier à évoquer l’unité de l’Europe sous sa diversité, une unité de Civilisation, parce que cette unité est à la fois  religieuse – avec les mêmes Dieux, Jupiter, Mars ou Vénus…- militaire  – partout la valeur guerrière est honorée, – et intellectuelle, notamment dans l’art d’administrer les cités.

Qui est le garant de cette unité ? Rome, bien sûr, et comme Manilius est autant astrologue qu’astronome, il rappelle que Rome a été fondée sous le signe de la Balance, et qu’à ce titre elle est l’arbitre suprême qui élève et abaisse les peuples pour faire régner la justice- l’éminente mission politique qui lui incombe.

  1. Sur un autre plan géopolitique, c’est le thème guerre ou paix, qui caractérise l’Europe.

L’affrontement Europe-Asie a déjà été signalé : il alimente la littérature depuis Homère en passant par Horace, Virgile, Catulle, Sénèque, Juvénal.

Mais à cette vision pessimiste de l’histoire humaine s’oppose le projet œcuménique de la paix, c’est le projet d’Alexandre le Grand, mais surtout de Rome, avec la Pax Romana, du jour où l’Empire romain est devenu maître du monde. Idée d’abord célébrée par la propagande impériale, avec Horace et Virgile, puis reprise avec une connotation religieuse – la paix voulue par Dieu-  d’abord conformément au culte monothéiste des stoïciens, et naturellement conformément au christianisme. La source est ici dans le cosmopolitisme héllénistique et dans l’idéal chrétien de solidarité humaine.

C’est ce qu’on retrouvera à la fin du Vème siècle, à l’époque du Pape Grégoire le Grand, quand c’est autour de la foi chrétienne que se refait l’Europe. Alors Saint Colomban l’irlandais s’adresse à Grégoire le Grand en l’appelant : «  Fleur augustissime de toute l’Europe ». C’est en effet sous ce pontificat que se sont convertis les francs, les burgondes, les suèves et les wisigoths. Dans un début d’unification.

Il est donc incontestable que lorsque l’Antiquité fait place au Moyen Age, les thèmes plastiques, les concepts politiques et religieux qui subsisteront jusqu’à nos jours, étaient déjà clairement identifiés.

 

L’Europe chrétienne des premiers siècles a hésité entre deux représentations symboliques de l’Europe, plus ou moins hostiles à la tradition païenne : soit rattacher l’Europe à la Bible, donc directement à la tradition chrétienne, soit reprendre la légende païenne, mais en lui donnant un sens entièrement nouveau, chrétien, cela va de soi.

Du IVème au XIIème siècle, pendant une période particulièrement bouleversée de notre histoire, destructions diverses et disparitions d’œuvres fragiles nous privent de nombreux témoignages, monuments, peintures, objets. Ce sont les textes qui nous renseignent le mieux, et, par chance, ils  sont illustrés d’enluminures.(MET 46)

Saint Jérôme et Saint Ambroise, au IV ème siècle, puis Saint Augustin, un peu plus tard, ont puisé dans la Bible ( Genèse, 9.27) l’histoire des trois fils de Noé qui se partagèrent le monde : Cham, pour l’Afrique, Sem pour l’Orient et Japhet pour l’Europe, ce que montre une enluminure attribuée à Simon Marmion dans une édition de 1459.(MET 38)  Du Vème au XVIème siècle, une douzaine d’auteurs rattachent à Japhet et à ses enfants les peuples d’Europe, que certains voulurent même appeler « Japhétie ».

L’autre représentation symbolique de l’Europe, qui finalement domina, se rattache aux mythes antiques progressivement assimilés, car on les considéra comme la préfiguration cachée des vérités chrétiennes.

Ainsi Cupidon se métamorphosa en Ange de l’Annonciation et Minerve en Vierge Marie. Ou bien l’on passa une croix, en médaillon, autour du cou d’Europe sur son taureau, comme dans un azulejo de la Quinta de Bacalhoa .( MET 104)

Puis on donna une dimension chrétienne aux Sibylles. Les Sibylles étaient des femmes qui avaient reçu le don de prophétie. Parmi ces femmes-prophètes, inventées dans les religions païennes, la plus célèbre était la sibylle de Cumes.

La Sibylle « Europe », orne par centaines églises, cloîtres, et buffets d’orgues en Europe et jusqu’au Mexique  – comme la Sibylle de Puebla (MET 63) -. Elle  est donc un autre exemple tout à fait remarquable de cette christianisation de l’Antique.

L’engouement pour les Sibylles,  est même tel qu’il inspire aussi des musiques comme les Motets de R. de Lassus.

Voici un cas parmi d’autres qui a subsisté jusqu’à nos jours.

Il s’agit de la  Sibylle Europhila, pourvue du don de prophétie, comme ses consoeurs, dans l’Antiquité.

Europhila est devenue Europa, Sibylle de Cumes pour Lactance, d’Erythrée pour Isidore de Séville, et elle exerce ses dons  désormais en annonçant les épisodes de la vie du Christ, comme l’indique cette inscription sur le vitrail de l’église de Dosnon :

« Sibylle Europe en l’âge de quinze ans

Prophétisa de Marie sa fuite… »

et c’est cette même Sibylle  que l’on retrouve dans le « Dies irae » annonçant le Jugement dernier, comme celui de Mozart dans le « Requiem »:

« Dies irae, dies illa

Solvet saeclum in favilla

Teste David et Sibylla“. ( Ce jour de colère, ce jour là / Réduira le monde en cendres / Comme l’attestent David et la Sibylle ».

Et finalement la légende d’Europe enlevée par le taureau ressurgit, comme le montrent diverses enluminures qui vont du XI ème au XVème siècle, ( MET 46,49,52) mais désormais Europe est assimilée à la Vierge Marie, elle porte l’auréole des Saints, et elle a la charge des âmes humaines, qu’elle emporte au paradis lors du Jugement dernier, ce que montre un émail cloisonné italien de 1245. (MET 41)

Dans une très longue chanson de gestes qui connut un énorme succès, Philippe de Vitry, qui écrit en langue d’oïl entre 1290 et 1328,  dit très clairement qu’Europe « est devenue l’image de l’âme humaine, comme le taureau est celle du Christ » ; quant à la main d’Europe agrippant la corne, elle est interprétée comme l’âme attachée à sa foi ; l’âme connaîtra la rédemption par le Christ taureau qui l’entraîne au paradis. Symbolisme empreint de mystique comme la musique sacrée de Guillaume Dufay.

Tout un courant littéraire et iconographique va finalement s’organiser autour de la légende d’Europe christianisée à partir d’un ouvrage du XIVème siècle appelé « L’Ovide moralisé » de P. Bersuire, un ami de Pétrarque et Boccace, ouvrage écrit en latin, qui reprend en la fixant cette symbolique chrétienne antérieure. Cette version abonde en  détails.

Voici en effet ce que nous dit la version de Bersuire :

« Jupiter, Dieu suprême, signifie le CHRIST qui, pour posséder cette jeune fille, c’est-à-dire l’âme, qu’il aimait, se changea en un taureau fort beau, c’est-à-dire un corps humain et mortel, c’est-à-dire en revêtant chair humaine et en venant personnellement au monde par la nativité, et enfin en supportant d’être immolé, comme un taureau »(MET 49).

Le mythe païen est désormais entièrement assimilé à une parabole évangélique.

Il y a une forte raison à la survivance du mythe païen.

Tout au long du Moyen Age, la littérature latine- l’Antiquité donc- s’est maintenue , notamment à travers les deux poètes Virgile et Ovide, toujours très pratiqués, ainsi qu’Horace, mais un peu moins . Et pratiqués autant dans l’Europe du Nord que dans l’Europe du sud. Le grand poète islandais Snorri Sturluson, auteur de la saga d’EDDA, nous rappelle que les dieux scandinaves Thor et Odin remontent à la Guerre de Troie, et que Thor est un fils de Priam…

Le Moyen Age nous a finalement légué deux grands mythes qui, l’un et l’autre d’origine païenne, se rejoignent dans la figure du Christ.

Europe et le taureau est l’un d’entre eux, qui évoque le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption.

L’autre est  le mythe du Graal, d’origine celtique.

Il  célèbre le mystère de la Pureté, indispensable pour devenir un chevalier gardien du Graal, le vase dans lequel le Christ a bu pendant la Cène, comme le Parsifal de Wagner, qui est le Perceval de la chanson de geste de Chrétien de Troyes.

La scène finale du « Parsifal » de Wagner nous introduit merveilleusement avec  « l’enchantement du Vendredi saint » dans ce monde où fusionnent les spiritualités celtiques, scandinaves et chrétiennes, tout comme « l’Orfeo » de Monteverdi exprimait la poignante spiritualité antique.

Ce que la Renaissance a apporté de nouveau fut d’ajouter à la dimension morale et spirituelle du Moyen Age, une dimension plastique grâce aux découvertes archéologiques des fresques et des statues résultant des fouilles récentes, qui inspirèrent tableaux et sculptures que j’ai décrits dans la première partie.

Jusqu’au  XVème siècle, en tout cas, Europe et Chrétienté finissent par se confondre.

Le XV ème siècle est en effet le point culminant d’un lent mouvement qui a commencé au XI ème siècle lors du lancement de la Première croisade en 1095 par le Pape Urbain II, un Pape soucieux de porter la guerre en Asie plutôt que de la subir en Europe. Un mouvement qui s’est poursuivi et accentué lorsqu’au XIIème siècle  « la terre s’est couverte d’un blanc manteau d’églises » selon la belle expression de Saint Bernard.

Désormais lorsque l’on cherche à représenter l’Europe dans le monde, c’est Jérusalem qui est le centre de ce monde : on le voit très clairement dans une mappemonde tirée d’un manuscrit  du XIIIème siècle.( MET 37)

On est toujours au XV ème siècle dans le climat des Croisades, menées en principe pour libérer les lieux saints, puis pour protéger les principautés chrétiennes au Moyen Orient. On comprend aisément que dans cette perspective la prise de Byzance – de Constantinople- par les turcs ottomans en 1453 ait été vivement ressentie par le Pape, notamment par le futur Pie II,  et les dirigeants des Balkans, tout proches, comme le Roi de Bohême Podiebrad, qui relancèrent l’idée européenne en alertant sur les menaces pesant sur  l’Europe.

Dès lors l’idée politique européenne, distincte mais non  séparée de la chrétienté, s’affirme progressivement au XVI ème siècle. Mais lentement. Dans les papiers de Charles Quint on ne trouve encore que « la chrétienté » mais pas le mot « l’Europe ».

Après avoir été Princesse de l’Autre Monde en se christianisant, Europe devient alors à partir du XVI ème siècle, le siècle qui marque le tournant de notre histoire, la « Reine de ce Monde ». Cette transformation en forme de rupture  résulte de quatre événements majeurs et relativement rapprochés:

  • La redécouverte de l’Antiquité, grecque et latine, dans de plus vastes proportions, ses textes, ses monuments, ses peintures et ses sculptures, qui ont été vécus comme des exemples quasi inaccessibles.
  • La découverte de l’Amérique, qui élargit et renouvelle la vision du monde d’une manière qui a bouleversé les meilleurs esprits.
  • La rupture au sein de la chrétienté avec la Réforme
  • La menace des Turcs, conquérants et musulmans, qui à deux reprises au XVIème et au XVIIème siècle s’avancent jusqu’aux portes de VIENNE en Autriche.

L’admiration pour l’Antiquité, de mieux en mieux connue et source  majeure d’inspiration, est, comme chacun sait, l’un des traits fondamentaux de la Renaissance européenne : textes anciens et représentations des mythes antiques sont largement diffusés par l’imprimerie et la gravure. Les nombreuses œuvres de cette époque que l’on a précédemment montrées indiquent clairement leur fidélité aux textes anciens.

La découverte de l’Amérique introduit, elle,  dans un monde radicalement nouveau et suscite un double mouvement contradictoire : d’orgueil et d’humilité.

20Europe-Tiepolo

Europe-Tiepolo

Enregistrer

De très nombreuses représentations des Continents apparaissent, chacun symbolisé par un animal, mais l’Europe seule est représentée en Reine avec les attributs du pouvoir : on en jugera  par les œuvres d’artistes moins connus comme  Zocchi,(Met189) de J.Baudoin  ainsi que de Martin de VOS qui s’étendent sur plus de deux siècles( MET 78 b). Que voit-on ?

La Reine Europe tient un temple dans sa main droite «  pour signifier qu’elle cultive la vraie religion » dit l’un des auteurs de ces gravures.

On retrouve alors  le thème de la suprématie de l’Europe due à la fertilité de son sol, à la supériorité de ses arts et de ses lois, ainsi que de sa religion, thème qui va du grec Strabon à l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, et que l’on retrouvera encore au XIXème siècle avec un accent particulier mis sur la supériorité économique et scientifique.

L’Europe, dans cette perspective, échappe à toute forme de doute sur elle-même.

L’humilité.

Et pourtant, on voit apparaître simultanément tout l’inverse : un élan d’admiration envers l’Amérique, « ce monde enfant » comme l’appelle Montaigne, pour la pureté de ses mœurs. Voilà une leçon permanente infligée à l’Europe corrompue. Ce thème court aussi de Montaigne au siècle des Lumières, avec Montesquieu et Rousseau, chacun à sa manière. Ils demandent que l’Europe fasse l’effort d’être en tout point digne de la supériorité qu’elle proclame.  Tel est le sens que Martin de Vos donne à son allégorie royale. Ce débat dure encore.

On retrouve enfin le symbole d’un rapprochement plus équilibré et enfin fraternel de l’Europe et de l’Amérique dans la Sibylle de Puebla au Mexique (XVII ème siècle), ainsi que, beaucoup plus tard, sur la Place d’Espagne à Madrid avec la statue de Muguraza représentant une Europe en Athéna casquée qui initie à la lecture une jeune indienne (XXème siècle).

La rupture au sein de la Chrétienté fut, après la découverte de l’Amérique , l’autre événement majeur. L’échec de Charles Quint à maintenir l’unité religieuse de l’Europe, malgré sa victoire sur les protestants à la bataille de Mühlberg, célébrée dans le tableau magistral du Titien, cet échec a été vivement ressenti.

Rubens a immortalisé dans un tableau l’Europe déchirée, déchirée par la guerre suscitée par la Discorde, qui brandit sa torche aux côtés de Mars, le Dieu des batailles. L’humaniste espagnol Andrès Laguna, dans un discours prononcé devant un parterre de Princes, déplorait  lui aussi cette Europe «  lamentable et malheureuse » parce qu’elle se déchire entre Princes chrétiens de différentes obédiences religieuses. Son discours est comme un commentaire de l’œuvre de Rubens, qui représente l’Europe en « Mater dolorosa », couronne en tête, mais dépouillée du globe du monde, vêtue de noir et désespérée du massacre auquel elle assiste.

On retrouve le même thème chez Cornelius Visscher.

Certains ont donné la même interprétation politique à l’enlèvement du TITIEN, qui met au premier plan une Europe angoissée dans une lumière de fin du monde.

Dès lors Europe est redevenue une idée politique, qui remplace peu à peu le principe de Chrétienté tout en l’englobant, comme chez Grotius, le fondateur du droit international moderne. Ou chez Richelieu et Mazarin.

On la représente toujours comme une femme, toujours comme une Reine, qui prend la forme du continent  dans les cartes allégoriques de l’Europe dont je parlais en commençant.

Mais dans ces cartes, qui vont se multiplier au XVII ème et XVIII ème siècle,  le continent est soigneusement découpé en monarchies indépendantes. Allégorie évidente d’une Europe à la fois unitaire mais diverse. Je l’ai signalé. On assiste ici à l’émergence d’un concept fondamental de l’Europe d’aujourd’hui : la nécessité de concilier son unité et sa diversité.

Mais il arrive parfois que la diversité l’emporte, et que l’image devienne la célébration de la supériorité nationale au détriment du sentiment d’appartenance à une communauté: c’est l’allégorie de la Reine d’Angleterre (MET 73) substituée à la princesse phénicienne, que l’on voit sur le dos du taureau. C’est une dame flamande de l’époque de Charles Quint replacée dans un contexte mythologique, ou la célébration de Venise, dont le lion emblématique attaque le taureau et met sur la défensive une Europe en armes, dans un tableau de Palma le Jeune.(MET 59)

[On trouve aussi l’hommage à la Maison d’Autriche incarnant l’Europe , puis l’Europe française exaltée sous Napoléon Ier,,parfois comme symbole de paix dans une œuvre de Chaudet]

La guerre contre les Turcs, enfin, fit trembler l’EUROPE des XVI ème et XVIIème siècles.

Cette guerre, selon Charles Quint, était le pivot de sa politique qu’il décrivait en ces termes : « mon intention n’est pas de faire la guerre aux chrétiens mais aux infidèles ». Ce conflit a été souvent évoqué de manière évidente ou plus allusive comme le montre la gravure de Le Pautre , célébrant le siège de Candie par une coalition européenne placée sous le signe de l’aigle impériale , (MET80b)ou comme le suggère la sculpture de Strada au château de Bucovice en Bohême( MET 65). C’est enfin l’Europe chrétienne ayant à ses pieds les armes et les enseignes turques que représente Le Brun dans le « Salon de la Paix » à Versailles.(MET 83)

Heureusement, on oublie parfois ces bruits d’armes et de bottes qui accompagnent une Europe tantôt juchée sur son taureau, le signe qui l’identifie, tantôt représentée en Reine ou déesse casquée, pour retrouver une image plus pacifique de l’Europe, malgré son appétit de domination universelle.

On évoque largement l’effort d’évangélisation des autres continents par l’exemple des Saints, pour les rapprocher de la religion chrétienne, thème du plafond d’ A.Pozzo à San Ignazio, l’église des Jésuites à Rome. Et si Tiepolo la représente encore, au palais de Wurzbourg, en Reine qui domine le monde, elle le domine uniquement par son travail et son talent. (20)

On voit enfin émerger  peu à peu l’image d’une Europe qui jouit de la paix qu’elle a su recréer, telle l’Europe représentée au château de Vincennes par Dorigny,( MET 82) dans laquelle la princesse traditionnelle, montée sur un cheval, emblème de la noblesse, plutôt que sur un taureau, est surmontée par un Amour porteur d’un rameau d’olivier.

On est alors à la veille du Traité de Westphalie qui a terminé la guerre de Trente ans et ramené la paix en Allemagne, et c’est aussi le moment où, en 1642, le Cardinal de Richelieu écrit, avec Desmarets de Saint Sorlin, une pièce qui s’intitule « Europe » dans laquelle on lit ces vers prophétiques :

« Je suis et serai libre, et mon nom désormais

Sera de maintenir tous mes peuples en paix. »

C’est l’idée que l’on retrouve au XVIIIème siècle dans le « Traité de paix perpétuelle » de l’abbé de Saint Pierre ou chez Kant. C’est déjà le programme de l’Europe actuelle.

Ecoutons maintenant Salman Rushdie, l’auteur des « Versets sataniques » qui lui valut la fatwa de l’iman Khomeiny.

« Au début de l’idée d’Europe surgit un combat inégal entre les humains et les dieux: le dieu taureau peut gagner la première escarmouche, mais c’est la jeune fille continent qui triomphe avec le temps ».

Cette réflexion de Salman Rushdie, qu’illustre bien encore un tableau daté de 1907 du peintre belge  Spilliaert(23)

, dans  la perspective évoquée dans la première partie, peut être mise en parallèle avec les vers suivants du poète L.Bouilhet, qui, terminait ainsi un sonnet consacré à l’enlèvement d’Europe :

«       Tu suis à travers l’immensité sans bornes

Ce taureau mugissant qu’on nomme « avenir » .

On insiste ici sur l’aspect dynamique de l’enlèvement d’Europe.

On le retrouve notamment dans le bas-relief de Probst  à la gare de Genève (MET 139) comme dans la musique de « Pacific 231 » d’Honegger.

Ces deux images contrastées – le triomphe de la femme et le dynamisme du taureau – vont dominer la modernité dans les deux derniers siècles.

L’une, celle qu’évoque Rushdie, exprime, à travers le triomphe de la femme, l’importance du destin individuel, et là c’est Europe qui prédomine.

L’autre image, celle de Bouilhet,  se signale par la prépondérance du taureau et l’importance d’un destin collectif ; le mythe de la traversée de la mer par l’animal-dieu devient le symbole du passage d’une époque à une autre, et la puissance de l’animal évoque le règne de la force aveugle et brutale.

La puissance de la femme se manifeste de plus en plus clairement depuis le XVIIIème siècle. On montre volontiers que le combat est terminé : Europe a gagné. Elle n’est plus qu’un objet décoratif qui paraît pour orner les tables, les pendules ou les dessus de cheminées dans l’Europe entière ( MET 108): une foule de beaux objets qui ne sont plus que des bibelots.

Comédies, tragédies et opéras ballets se multiplient au point qu’on en compte une vingtaine en un siècle et c’est par « Europa riconosciuta » de Salieri qu’est inaugurée la Scala de Milan en 1778.

Dans « l’Europe galante » ballet de Campra, deux vers disent assez l’esprit du temps, l’évolution des mœurs et la conscience que l’on en a :

« Faisons régner l’amour, faisons briller ses charmes,

Les doux plaisirs sont ses plus fortes armes ».

Une chose est claire : le taureau n’entre pas dans le boudoir.

Dans « Jupiter et Europe », cantate de N.Bernier, livret de J.B.Rousseau, la revendication de l’égalité dans l’amour fait son apparition : « L’amour ne peut s’épanouir que dans l’équilibre »y lit-on, et Europe le dit assez drôlement, et peut-être avec malice,  à Jupiter :

« Mon cœur est fait pour vous aimer

Mais votre grandeur m’embarrasse. »

Et Jupiter de se faire tout doux.

Les deux siècles suivants n’auront de cesse d’explorer l’univers féminin.

On exalte sa grâce un peu frêle comme dans les œuvres de  G.Wegener(MET 146) vers 1920), et de G.Blom en 1987( MET 137).

Avec Bonnard, ( MET 132) dans un tableau de 1919, la relation est plus complexe : on découvre une sensualité familière, de bord de plage et de vacances, teintée d’une mélancolie partagée entre Europe et le taureau : ils ne savent pas très  bien où cette aventure va les mener.

Dans une tonalité plus sombre, plus chargée d’intensité dramatique, on voit apparaître aussi le thème de la femme fatale, – qu’on se souvienne de la « Carmen » de Bizet : Si tu ne m’aimes pas….- La femme fatale domine l’homme-taureau par la force de sa sexualité : c’est l’enlèvement de Spilliaert avec Europe aux cuisses ouvertes(23)

et Pessoa parlant d’Europe, évoque lui aussi  « son regard de sphinx, son regard fatal ».

Avec Picasso, on reste sur le même terrain mais le thème se dédouble : à la violence bestiale du taureau, qui viole la femme,( MET 135) comme chez Rodin (MET 145) correspond la violence féminine de la « femme au couteau avec tête de taureau » qui, dans une autre œuvre, paraît mener le taureau à l’abattoir pour l’achever.

A l’opposé de  toutes ces visions et de Picasso- une fois de plus-, Matisse nous offre une Europe sereine et épanouie, pleine de grâce avec ses bras en forme de voile, hymne à la femme heureuse auprès d’un taureau apaisé. Un instant de bonheur et d’éternité d’autant plus émouvant qu’il est exceptionnel. Signe des temps là encore.

C’est une recherche du moi intime, la volonté de découvrir le sens du destin individuel qui transparaît dans toutes ces oeuvres, avec plus ou moins de profondeur.  La princesse Bibesco le dit de façon très claire dans « La nymphe Europe» : « En poursuivant Europe, écrit-elle, c’est moi-même que je cherche ».

Nous sommes en effet à l’époque de la psychanalyse, qui rappelle sans cesse que le moi profond s’exprime  dans la sexualité- son agressivité, selon Freud, et son imaginaire selon Jung. [« J’étais à la recherche… »murmure, elle aussi  la femme affolée d’« Erwartung », l’Opéra de Schöneberg créé à Prague en 1924.] Jung, qui s’est beaucoup intéressé au  mythe d’Europe, l’interprète comme étant le rêve de l’amour incestueux pour le père. Jung et les psychanalystes rappellent en effet que Jupiter est un aïeul d’Europe, – chez Hésiode- et rapprochent cet aspect du mythe de leurs observations selon lesquelles beaucoup de femmes rêvent, parait-il, d’un amant qui soit Dieu, père et taureau.

La fontaine de C.Milles en Suède est une bonne image de ces différents courants de pensée : Europe s’élance spontanément et librement sur le dos d’un très puissant taureau qu’elle tient par la langue et non plus par les cornes…(MET 130b) Rêve de domination de la femme scandinave moderne, sans les folies sanguinaires de Picasso.

Si le mythe de l’enlèvement d’Europe a ainsi proclamé la singularité féminine et renvoyé à l’exploration de l’âme, il a tout autant exprimé le symbole d’un monde matériel en mouvement, pris entre le passé et l’avenir, à la fois nostalgique et conquérant. Le thème du voyage, du passage de l’événement historique s’affirme, et avec lui le retour du taureau.

La nostalgie du passé, si marquée au temps du romantisme, s’exprime surtout par un esthétisme, qui voit dans le mythe un raffinement de l’art et de la poésie, comme HUGO dans « Le Rouet d’Omphale », LECONTE DE LISLE  dans « Enlèvement d’Européia », RIMBAUD dans « Soleil et chair »  ou H.DE REGNIER dans « L’enlèvement d’Europe », ce que l’on retrouve  dans la peinture de G.Moreau(22)

. Et tout autant dans le surréalisme, comme le montre l’enlèvement peint par Dali.

L’esprit conquérant et l’aspiration à l’avenir sont plus largement représentés, et de façon plus diversifiée.

Ils s’expriment dans la volonté de reconstruire le monde. Mais les voies pour y parvenir divergent :

  • les uns combattent pour leur idéologie,
  • les autres parient sur les réalisations du progrès,
  • mais d’autres enfin ne veulent connaître que la force et ne reculent devant aucune violence.

Un mot sur chacun de ces aspects.

22 Europe- Moreau

Europe- Moreau

Enregistrer

Le courant libéral a prêché l’Union de l’Europe au nom de la liberté. C’est le cri de révolte du poète hongrois Petöfi d’une si brûlante actualité: « Honte à cette Europe silencieuse qui n’a pas conquis sa liberté », ou l’acte de foi de V.Hugo : « Nous aurons ces Etats-Unis d’Europe, qui couronneront le vieux monde comme les Etats-Unis d’Amérique couronnent le nouveau. Nous aurons l’esprit de conquête transfiguré en esprit de découverte ; nous aurons la généreuse fraternité des nations » ( Congrès de Lausanne ).

II    La foi dans le progrès des arts et de l’industrie ;

Elle se manifeste à l’occasion de l’exposition universelle de 1878 avec la statue de l’Europe de Schoenewerck.(MET121) devant le Musée d’Orsay.

Même thème à Bruxelles, avec cette Europe à la corne d’abondance, sculpture de J.Dillens ( 1884)sur la Grand Place

Le monde de la puissance et de la rapidité a inspiré  Maillol( MET 129) et Zadkine( MET 146), comme Probst précédemment, et a été célébré par Verhaeren, qui admire cette « Europe intense et maîtresse du monde » grâce à « sa complexe et formidable ardeur ». Un hymne à la supériorité économique de l’Europe.

III   L’Europe réalisée par la violence.

Elle a produit une foule d’œuvres contradictoires.

C’est la révolution prolétarienne en marche des peintres réalistes soviétiques. C’est le thème hitlérien d’A.Brecker, de J.Pieper, c’est la fête de la jeunesse de Munich en 1937, et les fresques commandées par Goering dans lesquelles Europe est une blonde aryenne…

Cette violence de la période a été vivement pressentie et fortement exprimée aussi par Bourdelle (MET 133) et Derujinski (MET 133b), dans les statues où l’on voit un taureau énorme emporter une Europe fragile. Plus équilibré, mais en référence aussi à cette époque de démesure sera le Botero de l’aéroport de Madrid.

La dénonciation de cette violence qui envahit le continent, et qui culminera avec Hitler et Staline, suscita une série de chefs d’œuvre : Klee, ( E 267) avec une Europe hiératique et angoissée devant un avenir menaçant , Valloton, prophétique en 1908 , avec un sombre taureau qui déséquilibre une Europe pourtant musclée,( MET 131) Beckmann ( 25),

qui montre une Europe disloquée avec son brassard jaune évoquant le martyr juif sur le dos d’un taureau noir, Max Ernst, enfin , avec « Europe après la pluie » qui nous découvre une Europe dévastée, avec un taureau métallisé encastré sous les ruines d’un temple d’où émerge un petit nu féminin. Ce tableau est une souffrance, une rupture, un adieu à l’Europe. Poignant comme chez Rubens.

La révolte contre l’époque a trouvé aussi un moyen d’expression très fort avec la dérision ou la caricature.

Daumier, déjà, en 1867, s’en donne à cœur joie sur la Reine du monde et la femme au taureau, (MET 120) représentée comme une Mégère qui se tient en déséquilibre sur une bombe.

Aujourd’hui, c’est une malheureuse, qui porte sur son dos une vache malade,  dans un dessin de R.Searle ; vous reconnaissez là l’épisode de la vache folle. Chemin faisant, la caricature a multiplié les interprétations du mythe, comme le montrent quelques exemples,( MET 148) avec Aristide Briand en satyre,  mais elle a rendu aussi l’Europe plus populaire. Un Plantu est mieux diffusé et plus accessible qu’un Dali ou un Topor . Et même la musique, avec l’Opéra minute de Milhaud « L’enlèvement d’Europe », bouffonnerie de 8 minutes, a participé aux plaisanteries sur le mythe : Jupiter demande la « satisfaction de sa double ardeur, celle du taureau dans ses reins  et du Dieu dans son cœur ».

Cette révision moderne du mythe, en dehors des œuvres les plus ouvertement militantes, donne généralement l’impression d’un monde énigmatique,  déchiré, envahi par la folie.

Un tableau  de Genelli en 1859 ( MET 118)semble annoncer de façon prophétique les deux siècles qui suivent: cette grande fresque reprend toute la mythologie traitée comme un décor d’opéra, avec un grand taureau qui s’élance fougueusement dans la mer vers l’avenir, mais une Europe assise à califourchon à l’envers qui regarde vers la terre : on ne saurait mieux dire qu’elle entre dans l’avenir à reculons. Le monde de la peur.

Aujourd’hui, certains artistes, héritiers de cette très longue tradition, redonnent  une vocation nouvelle à l’Europe : celle d’être non pas la déesse mais plutôt l’humaine créature qui favorise le rapprochement entre les peuples de la planète comme Kieffer  et Cucchi ( MET 163) qui cherchent l’un et l’autre à jeter une passerelle entre l’Europe et le Tiers Monde.

Message d’optimisme ? Plutôt incitation à l’action, vers un monde apaisé, plus uni, plus humain, mais aussi  avec la claire conscience, selon le mot magnifique de Pessoa, que « l’Occident est l’avenir du passé ». Ce souffle messianique était déjà celui de Mozart dans  « La flûte enchantée » avec  l’air admirable de SARASTRO « O Isis und Osiris ».

L’avenir du monde passant par une Europe enfin pacifiée et chassant les démons multiples que d’âge en âge elle s’est forgés.

23 Europe- Spillaert

Europe- Spillaert

Enregistrer

L’EUROPE CONTEMPORAINE. QUELLE VOCATION ?

CULTURE ? GUERRE ? PAIX ? OU FIN DE L’HISTOIRE ?

Ce voyage à travers trente siècles a donc montré l’extraordinaire permanence du mythe d’Europe et la fascination qu’il a exercé sur les esprits les plus rares.

C’est sans doute parce qu’il porte en lui toutes les dimensions contradictoires de l’homme: violence et douceur, surnaturel et matériel, réalisme et poésie, homme et femme, représentation d’un monde déchiré qui aspire à l’Union.

A l’Union, on l’a vu, par des chemins divers :

  • par la voie de l’unité spirituelle,
  • par la recherche de l’unité politique,
  • par l’établissement de la paix entre les peuples.

Mais sans éliminer la diversité de ses cultures. Et de ses nations.

On revient, semble-t-il à notre point de départ. Culture et guerre, ce que nous a légué l’Antiquité.

Sauf que culture et guerre ont engendré progressivement une autre dimension de l’Europe : celle qui porte le thème de la Paix, en contrepoint de la Guerre.

Il s’agit ici plus de textes et d’écrivains que de peintres et de sculpteurs. Et c’est sur ce thème majeur de la Paix que je vais terminer.

Pax Romana, renovatio imperii, – la Renaissance de l’Empire- inspirée des Romains sous Charlemagne et les Empereurs Ottoniens, Pax christiana ou christianitas… Telles ont été les trois différentes étapes de la Paix avant l’époque moderne.

Elles se caractérisent toutes par le fait qu’elles relevaient d’un pouvoir unificateur, qui tirait son autorité du fait qu’en lui se  mêlaient le politique et le religieux.

Les Empereurs romains étaient déifiés, l’Empereur byzantin avait autorité sur son Eglise, à l’inverse, le Pape avait d’abord l’autorité spirituelle puis, plus tard, l’autorité temporelle. Mais la fusion –ou la confusion- subsiste.

A partir du XVI ème siècle, l’idée de Paix a changé de nature.

Les cités italiennes ont ruiné l’autorité de l’Empereur comme du Pape, fractionnant l’Empire en Républiques ou Principautés indépendantes, pour garantir leur liberté. Et l’humanisme italien a créé un corps de doctrine juridique remarquable avec Bartole, Machiavel, Guichardin et toute une série d’humanistes à réputation européenne.

D’autre part, le Pape perd aussi de son autorité avec la rupture de la chrétienté. L’idée de chrétienté subsiste néanmoins – car Luther parlait d’un « corpus christianum »- mais sans l’autorité du Pape. C’est ainsi que Grotius, le fondateur du Droit international comprenait aussi la chrétienté, tout comme Richelieu et Mazarin. Un principe unificateur sans bras armé. Autant dire l’idée de chrétienté devenait instrumentalisée par les politiques.

Elle devenait l’alibi de la domination politique de l’Espagne d’abord, de la France ensuite.

Que voulaient Richelieu et Mazarin ? Un système fort ingénieux. C’est la paix au moyen d’un « système de sécurité collectif ».

L’idée n’était pas nouvelle. Elle avait été proposée par Sully, le Ministre d’Henri IV,  qui lui alla beaucoup plus loin : il proposait un redécoupage de l’Europe, une Diète rassemblant les chefs d’Etats, et un Tribunal d’arbitrage. C’était inventer la supranationalité.

Richelieu naturellement n’a pas retenu l’idée supranationale, mais tout à fait le système de sécurité collectif. En quoi consistait-il. ?

Deux alliances devaient être créées,  l’une germanique, regroupant les Etats allemands, l’autre italienne regroupant les Etats italiens.

Il était convenu que tous se ligueraient contre celui qui déclencherait la guerre : personne donc n’y aurait intérêt. Des procédures d’arbitrage étaient prévues. Tel était le cadre des négociations pour le Traité de Westphalie, la première organisation collective européenne des temps modernes. C’était très habile. Car, pour garantie, il fallait, sans trop le dire, un arbitre suprême, surtout entre les deux alliances. Cet arbitre aurait été le Roi de France. On comprend pourquoi l’Espagne n’a pas adhéré au Traité. La domination française était établie, mais sans annexion, sans guerre ou découpage territorial. C’est ce système ingénieux que Louis XIV n’a pas su maintenir : il est revenu au système archaïque de la guerre de conquête. Et il les a perdues en dressant l’Europe contre lui.

Le Traité de Westphalie est resté à mi-chemin.

Il a reconnu l’indépendance des Etats, mais n’a créé qu’un embryon de système de sécurité collective, avec seulement quelques garants du Traité. Il a en fait établi le système de « l’équilibre européen » entre des Etats qui se neutralisent : système très favorable aux anglais et aux hollandais qui le défendront. Mais système dangereux sinon vicieux, dans la mesure où l’équilibre est toujours instable, et où les petits Etats se mettent sous la protection des grands, constituant des clientèles à géométrie variable. Un art dans lequel nos deux cardinaux étaient passés maîtres. L’équilibre européen comme aujourd’hui le système intergouvernemental, c’est le conflit permanent. Montesquieu n’a cessé de dénoncer ce système dans lequel il voyait l’origine du surarmement des Etats européens entraînant leur ruine économique et financière.

25 Europe Beckmann

Europe Beckmann

Enregistrer

Le XVIII ème siècle a repris avec l’abbé de Saint Pierre et « son Traité de paix perpétuel » l’idée supranationale de Sully, avec la réorganisation politique de l’Europe, dans une Diète regroupant 17 Etats. Et il proposait une organisation politique identique en Asie. Montesquieu était proche de lui.

Un grand débat s’est alors élevé. Frédéric II, le Roi de Prusse, et Rousseau ont trouvé très bien le projet de l’abbé,  mais l’ont jugé irréalisable.

Sarcastique le Roi de Prusse écrit à Voltaire : « La chose est très praticable ; il ne manque pour la faire réussir que le consentement de l’Europe et quelques autres bagatelles semblables ».

Dans un texte très remarquable, Rousseau démontrait même que son application n’était possible que par la guerre. Idée prophétique. C’est exactement ce qu’ont pensé Bismarck et Cavour qui ont fait l’unité allemande et italienne par la guerre. Les guerres d’unité nationale du XIX ème siècle.

C’est un véritable retour en arrière vers une  idéologie du  fractionnement que représentent le Traité de Versailles et les Traités annexes de 1920, qui ont démantelé et fractionné l’Empire austro-hongrois et l’Empire turc. Clemenceau était obsédé par la haine de l’Empire austro-hongrois, qu’il considérait comme le principal fauteur de la guerre, ce qui n’était vrai que dans une perspective étroitement événementielle et nullement stratégique. Mais Clemenceau était un réaliste sans vision.

Toutes ces expériences, tous ces tâtonnements, avancées et reculades,  conduisent-elles à conclure à un échec définitif de l’Europe, puisque l’unité a été impossible et la diversité mortelle ? L’unité, c’est la Paix sans la liberté, la diversité, c’est la liberté mais la guerre. Politique naguère, économique aujourd’hui.

Ce constat beaucoup l’ont fait, et cette conclusion , beaucoup l’ont tirée. Cela ne pouvait que faire renaître un anti-européisme déjà plus ou moins enraciné. Quel est le message de cet anti-européisme?

L’Europe, c’est la guerre, les luttes religieuses, les intrigues de Cour, la corruption des mœurs, le règne de l’argent. Plus tard, ce sera l’oppression du prolétariat et l’oppression coloniale.

D’où part ce courant ? De Montaigne, et de son « Essai » « Des cannibales », des Utopies de Thomas More et de Campanella, puis de Rousseau, avec son discours sur l’origine des inégalités, et le thème du bon sauvage, enfin de Marx et de Lénine. Pour ces derniers l’opposition à l’européisme tient au fait qu’il est de nature à consolider le capitalisme bourgeois.

Ce mouvement est donc né au XVI ème siècle et il se poursuit aujourd’hui avec le Tiers-mondisme, l’humanitaire, et une partie de l’écologisme politique.

Mais s’ils développent les mêmes thèmes, ils ne poursuivent pas les mêmes fins. Chez Montaigne et Rousseau, il y a une intention pédagogique, une volonté de secouer l’opinion pour la convaincre de réformer la vie politique et sociale, en accord sur ce point avec Voltaire et Montesquieu et l’esprit des Lumières. Ce sont les puritains de l’européisme. En fait, ils veulent une autre Europe.

C’est ce qui les distingue profondément de Marx et Lénine, qui eux font appel au mondialisme, condamnant ainsi irrémédiablement la construction européenne.

Leurs disciples sont parfois d’un étonnant fanatisme, comme Sartre, dont la haine de l’Europe l’amenait à proclamer : « Massacrons les européens » dans un texte si violent – et si absurde- que ses héritiers refusent aujourd’hui d’en autoriser la publication. Pour préserver sa mémoire, disent-ils…

Restent, enfin, les conceptions plus récentes, celles de la décadence de l’Europe. Leur thèse mérite attention, plus d’attention que celles de Koudenhove-Kalergi ou Denis de Rougemont, qui sont des analystes classiques, et des militants, souvent admirables, de la cause européenne.

Pour les tenants de la décadence de l’Europe, l’Europe qui naquit de la culture- thème qu’on a rencontré maintes fois- est en train de perdre sa culture, en l’oubliant, et en perdant le souci de la création qui la renouvellera. Ils déplorent le désert culturel actuel.

C’est la thèse de Milan Kundera, de Salman Rushdie, et du portugais de Paris Edoardo Lourenço. Pour eux, l’Europe n’est qu’un conglomérat économique, un vaste marché. D’où ce mot superbe du poète balte Milosz : « Ces hommes d’affaires aux regards nuls et aux sourires atrophiés… Est-ce à cette vermine que devait aboutir une civilisation aussi délicate, aussi complexe… » C’est le ton du

désespoir.

En vérité, on peut, on doit, sortir de l’impasse, grâce à cette longue suite d’expériences et de réflexions. Il y faut un peu d’attention. On va tâcher d’y parvenir ensemble.

Pour beaucoup, la paix, c’est le contraire de la guerre, ce qui conduit au pacifisme. Erreur magistrale.

On est frappé de constater une relative pauvreté de la réflexion sur la paix : elle n’a pas eu son Clausewitz, le grand spécialiste allemand de la guerre.

Souvenons nous du propos du maréchal Von Moltke : « La paix est un rêve et ce n’est même pas un beau rêve ».Et le propos de Marx, à qui on demandait ce que serait la paix dans une société sans classe : « On pêche le matin, on chasse l’après midi et on philosophie le soir ». Qui a envie de vivre ainsi ? On meurt d’ennui dans les 4 jours. La question ici posée est : la paix pourquoi faire ?

La paix, Richelieu et l’abbé de Saint Pierre, en avaient une vision bien plus exacte.

Ils avaient vu qu’il y a trois aspects indissociables dans la paix :

  1. La paix intérieure, ce que nous appelons la paix civile. Richelieu a commencé par ramener la paix religieuse : c’est le siège de La Rochelle, et le démantèlement des places de résistance des protestants. A notre époque, la paix intérieure peut se conquérir par des moyens moins brutaux.
  2. La paix en Europe, c’est le propre de l’Union européenne. C’était son système de sécurité collective.
  3. La paix avec le reste du monde. Souvenons nous : l’abbé de Saint Pierre réclamait une organisation asiatique de la paix comme celle de l’Europe. La paix européenne était selon lui inséparable d’une organisation du monde. Et que voyons-nous aujourd’hui ? C’est sur des théâtres extérieurs à l’Europe que les européens se divisent le plus : on l’a constaté en Irak, en Afghanistan, en Libye…

Il faut comprendre que la paix n’est pas le contraire de la guerre : c’est la même chose.

Cela consiste à changer le monde. Mais par d’autres méthodes que par la guerre.

Il faut maintenant conclure. Qu’est-ce que la vocation de l’Europe, au bout de 30 siècles? Savoir se gouverner, créer la paix, développer une culture.

  1. Savoir se gouverner.

Problème déjà signalé par Polybe et jamais résolu.

Seule une réponse démocratique avec le soutien des peuples est adaptée. L’Histoire nous inspire la solution.

  • Le principe unificateur est à notre portée : c’est l’Union démocratique avec un Gouvernement responsable devant le Parlement, qui traite tout ce qui concerne tous les européens. (défense, finance, immigration, économie, transports internationaux et infrastructure, recherche…)
  • Le principe de fragmentation, pour maintenir la liberté, s’impose avec les Régions, des Régions plus vastes et aux pouvoirs accrus : économie sectorielle, écologie, énergie, urbanisme, aménagement du territoire, culture et tourisme relèvent d’elles.
  • Le ciment de l’ensemble c’est l’Etat nation. L’Etat stratège, coordonnateur, régulateur, dépositaire et défenseur des identités politiques et culturelles des nations, représentées au Conseil des Etats de l’Union.
  1. Créer la paix.

Sous la forme des trois paix, ce qui est de nature à mobiliser toutes les forces économiques et politiques des Régions-  paix civile-  des Etats – paix en Europe- et de l’Union, qui seule peut avoir un rôle mondial, pour organiser une paix mondiale.

C’est en fait la seule novation : la paix remplaçant la guerre, en raison de leur relation profonde dans une stratégie de changement.

  1. Développer une culture.

C’est à la fois stimuler la recherche scientifique sous toutes ses formes, lancer de vastes programmes de recherches historiques et politiques, de philosophie, d’ethnologie… C’est aménager nos villes par un urbanisme sans cesse remis en question, organiser des Festivals où l’on retrouve la convivialité, la fête, et la découverte d’un art – musique, peinture, sculpture- qui doit être pratiqué dans sa tradition et sa novation.

Souvenons nous du mot de Jaspers : « La vérité même du passé nous échappe si nous ne la transformons pas en présence actuelle. C’est alors seulement que la profondeur de la tradition se lie à l’avenir. »

Au fond c’est assez simple.

La réponse à la question initiale  « Qu’est-ce que l’Europe ? » cette réponse  s’est construite à travers 30 siècles de tâtonnements. A notre époque elle arrive à maturité.

Est-ce la fin de l’Histoire que pronostiquait Hegel quand il écrivait : « L’EUROPE est vraiment la fin de l’histoire, dont l’Asie est le commencement » ? Les civilisations, on le sait,  sont mortelles et plusieurs ont disparu de notre sol. Mais l’Europe est encore là.

A l’évidence, elle est au commencement d’une autre histoire, et de celle-là,  nous ne voyons pas la fin.

 

26Europe Matisse

Europe Matisse

Enregistrer

Enregistrer