En France, l’Histoire se meurt, l’Histoire est morte....

En l’espace d’un an, quatre livres ont été publiés, consacrés à l’Histoire de la France.

On trouve dans ce lot : « Les énigmes de l’Histoire de France », vingt historiens pour vingt énigmes (400 pages), sous la direction de J.C.Petitfils, « Histoire de la France » par le même (1100 pages), « Napoléon et De Gaulle » par Patrice Gueniffey (390 pages), et enfin « Histoire mondiale de la France » par 122 historiens sous la direction de P.Boucheron (770 pages).

L’ensemble de ces publications constitue un large répertoire des différentes conceptions actuelles de l’Histoire : l’Histoire anecdotique, le « roman national », ici proclamé par J.C.Petitfils comme étant « le vrai », l’Histoire de France qui trouve sa clé dans les « Grands hommes », avec Gueniffey, et enfin l’opposé du roman national, l’histoire de « l’Espace mondial », dans lequel viennent se loger le Temps, qui parcourt cet Espace sans le structurer, depuis 34.000 ans avant J.C. jusqu’en 2015, et la France, qui ne représente qu’un fragment de cet Espace.

La France peut, avec les trois premiers, se prévaloir de sa « Grandeur », de ses « Grands Hommes », et des « valeurs universelles » qui fondent la « Nation ».

Dans « l’Histoire mondiale », la France pourra aussi se prévaloir de deux caractères singuliers mais fort différents: elle est une « immémoriale terre de migrations », il est donc normal qu’elle continue de l’être ; elle est un pays où « se sont toujours creusées les inégalités », dans une société de classes, mais cette France, fort heureusement, est connectée à un monde où se déroule lentement, sous le feu de l’esprit critique, la marche vers l’universel des droits de l’homme et de l’égalité. Voilà le message de P. Boucheron et de son abondante équipe.

Quatre versions différentes de l’Histoire nous sont donc offertes, dont trois qui sont plutôt traditionnelles, et une quatrième, plus moderne, qui découle de la sociologie idéologique des deux derniers siècles. Ce vaste panorama largement contrasté devrait nous éclairer : l’Histoire en France serait-elle en pleine expansion, forte d’une exceptionnelle vitalité ? Ou au contraire à l’agonie, ne sachant à quel Saint se vouer ?

Peut-on parmi ces quatre versions en trouver une qui marque un progrès indubitable, une avancée vers une description plus exacte de la réalité française ? Ou sommes nous toujours dans le prolongement des vieilles théories nées au XIX ème siècle et guère rafraîchies? L’occasion est trop belle de poser ces questions : il ne faut pas la rater. En tout cas, J.C.Petitfils, lui, nous avertit : « L’Histoire est en crise ». Cela parait incontestable, mais insuffisant : ce qui nous intéresse, c’est la sortie de crise…

Les « 20 énigmes de notre Histoire » ? Pourquoi pas ? La récolte pouvait nous apporter bon nombre de révélations. Déception. On retrouve toujours les mêmes anecdotes : l’homme au masque de fer, les Templiers, l’assassinat d’Henri IV, Jeanne d’Arc, auxquels s’ajoute la mort des deux Princes de Condé, l’un fusillé dans les fossés de Vincennes, l’autre pendu à la fenêtre de son château de Saint Leu. Surgissent à notre époque seulement trois énigmes nouvelles : la Cagoule, cette société secrète d’extrême droite entre les deux guerres, la capture de Jean Moulin à Caluire par la Gestapo, de Gaulle et son escapade à Baden chez Massu en mai 1968…Malheureusement ce sont des événements qui n’ouvrent aucune perspective sur la nature profonde de notre pays, sauf à illustrer l’infinie capacité de certains historiens à fabriquer des intrigues où abondent les événements indéchiffrables…L’Histoire « roman policier ». Ce qui permet de passer à côté de réalités plus troublantes. Un seul exemple : les Condé. Ils offraient un beau sujet : les amours du Grand Condé, le vainqueur de Rocroi, et de sa sœur, la Duchesse de Longueville : « Moi qui n’ai aimé qu’elle, elle qui n’a aimé que moi » avait-il soupiré à la mort de la Duchesse…Ils avaient l’un et l’autre une personnalité hors du commun, et ont joué dans l’histoire de notre pays un rôle bien plus important que le dernier de la lignée, pendu à sa fenêtre pour jouir encore une fois de sa douteuse maîtresse !

Un répertoire d’anecdotes à la fois secondaires et pas toujours éclaircies : on est là sur les bas côtés de l’Histoire, d’où l’on ne voit jamais son vaste paysage, celui qu’offre le Temps qu’il faut déchiffrer pour le comprendre, et en dégager la signification essentielle. Un livre pour « classe moyenne » et pour «  ménagères de plus de 50 ans », comme s’il avait été calibré selon ces critères publicitaires à la mode par l’éditeur.

« Histoire de la France », d’un tout autre niveau, revendique fièrement d’appartenir à la tradition historique du XIX ème siècle : le « roman national », qui s’est illustré avec Michelet et Lavisse, Bainville et Barrès, ses principales gloires. En vérité, J.C.Petitfils s’efforce de renouveler le genre tout en lui restant fidèle grâce à une synthèse, qu’hélas, il ne trouvera pas. Une synthèse entre deux traditions historiques françaises.

L’une est celle qui s’est en effet constituée depuis le XIX ème siècle, autour de l’amour de la patrie. La Patrie identifiée à une Personne d’exception, la Nation, dont l’histoire est un roman, ce qui justifie la défense militante de son originalité, présentée comme sans égale, et suscite une émotion qui submerge jusqu’aux larmes, quand on évoque le sacre de Clovis ou que l’on commémore le 18 juin 1940: c’est ainsi que notre auteur décrit l’effet produit sur lui et quelques autres par cette forme d’histoire. Le roman national est donc celui de la Patrie, des Grands Ancêtres avec quelques événements qui gardent leur mystère et leur valeur symbolique.

La seconde tradition, que Petitfils tente d’unir à la précédente, est celle d’une Histoire rationnelle, qui s’efforce d’identifier les structures permanentes, dissimulées sous la mouvance du Temps, comme le veulent les théoriciens de « l’Histoire longue, » celle de Braudel, de Febvre ou de Lévi-Strauss. Ces structures sont pour notre auteur ce qu’il appelle les « cinq piliers fondateurs» constitués par les cinq attributs, invariants à travers les âges, de l’Etat français : un Etat nation souverain et centralisé, un Etat de justice au service du Souverain Bien commun, un Etat laïc aux racines chrétiennes, un Etat marqué par des valeurs universelles, un Etat multiethnique mais assimilateur. Identifier une créature de rêve à un pilier, ou donner à un pilier la bouleversante séduction d’une créature de rêve : on comprend aisément que cela ne peut pas marcher.

Le débat sur l’Histoire, déjà assez confus, va se compliquer encore.

J.C.Petitfils relève que l’Histoire actuelle est envahie par deux mouvements qui se rejoignent et que notre historien rejette : « le registre absurde de l’indignation, de la compassion et de la repentance », autre manifestation de l’Histoire émotionnelle, mais inacceptable, celle-là, et d’autre part « l’instrumentalisation de petits récits éclatés mis au service d’une vision communautariste et multiculturelle ainsi que l’ont présenté P.Boucheron et son équipe. » Un jugement critique qui se révèle parfaitement lucide, dans les deux cas, qu’il s’agisse de l’histoire repentante ou communautariste, mais il échappe à notre historien que les thèses qu’il défend ardemment ne valent pas mieux. On va voir pourquoi.

On aura donc, d’un côté la Nation , créée par l’Etat, qu’il faut défendre, pour J.C.Petitfils, de l’autre la Société inégalitaire et identitaire, qu’il faut détruire, pour faire naître une Communauté mondiale et multiculturelle, le terrain commun sur lequel se rejoignent à la fois les repentants et les multiculturalistes. Au fond, le rôle fondamental de l’Histoire consisterait alors, dans tous les cas, à justifier un choix politique : ou la nation identitaire, ou l’internationalisme égalitaire. L’historien devient ainsi le supplétif du politique et de son idéologie.

Des thèses qui sont toutes également inacceptables parce que simplistes et mal fondées : le choix entre elles ne peut se faire qu’à partir d’une intime conviction, de l’historien ou de son lecteur, certes respectable, mais pourquoi l’une plutôt que l’autre ? Il n’y a rien qui permette de les départager objectivement. On est là dans l’ordre de la passion morale et politique. Et non pas dans la recherche d’un savoir pour lui-même, avec pour guide un souci d’objectivité. De ce fait, ces histoires sont toutes, sans exception, pleines de lacunes, d’à peu près, sinon d’erreurs manifestes, obnubilées qu’elles sont par leur cause à défendre. Elles se dévalorisent elles-mêmes.

Un exemple pour une lacune de taille.

Qu’elle soit identitaire ou communautaire, aucune de ces deux histoires et leurs défenseurs ne s’intéresse à l’histoire de l’Europe, et encore moins à son projet de construction politique qui est dans les deux cas sommairement rejeté. Autant par Petitfils que par Boucheron. Et largement aussi par Gueniffey. Mais on ne les voit nulle part évoquer l’idée de « Civilisation » comme fondement de cette construction.

On est ici plongé en pleine absurdité. Pendant plusieurs siècles, depuis les Grecs et les Romains, aussi bien avec Rome qu’avec Byzance, l’Histoire s’est faite autour des peuples européens, et de leurs relations tumultueuses avec l’Asie et l’Afrique. Quant à la France… Faut-il le rappeler ? Elle appartient à l’Espace européen et serait bien en peine d’en sortir : par où ? Pour aller où ? Affirmer que l’Espace européen a joué un rôle majeur dans notre histoire, ne relève pas d’une option politique ou idéologique, c’est un fait. L’Europe fut notre champ de bataille pendant des siècles. Ensuite, on peut parfaitement discuter des modalités diverses et successives qui ont caractérisé les relations entre pays européens, chacun, historien et lecteur, étant évidemment libre de choisir ses amis et ses ennemis. Sauf que là, on quitte le champ de l’Histoire pour entrer de nouveau dans le champ politique.

A se borner à l’Histoire, les relations intraeuropéennes ne sont que de trois types alternativement : la politique d’unification par la domination impériale, de Charles Quint, Louis XIV, Napoléon, Hitler et Staline, qui a toujours échoué, la politique d’équilibre entre Etats indépendants, aux XVIII et XIXème siècle, deux systèmes qui ont conduit également à la guerre, et l’organisation, structurée par un réseau d’accords, de tout ou partie du Continent, selon la politique de Richelieu et de Mazarin, ou de la Communauté puis de l’Union européenne, à partir de 1957, qui ont seules établi la paix au XVII ème siècle et à notre époque. Ces faits et leurs analyses ont totalement disparu chez Petitfils comme chez Boucheron. Un oubli de la réalité d’une époque, et de son histoire, pour le moins inattendues chez des historiens.

Enfin, Petitfils et Boucheron sont tombés dans le même double piège : vouloir poursuivre leur ambitieuse étude jusqu’à 2015, c’est-à-dire jusqu’à aujourd’hui, mais toujours selon leurs mêmes critères, valables depuis la Grotte Chauvet de la Préhistoire, pour Boucheron, ou depuis la bataille de Fontenoy en Puisaye, en 841, pour Petitfils.

Premier piège, qu’évitaient soigneusement les historiens des siècles passés, qui estimaient sagement qu’ils ne pouvaient pas écrire l’histoire récente, encore moins celle du présent, – elles relèvent des « Mémoires », du « Journal » ou de la « Chronique » – parce qu’ils ne disposaient pas de toutes les informations nécessaires, et que certains événements dans la période en cours pouvaient encore avoir des conséquences qui se révèleraient ultérieurement. L’autre piège consiste à décrire l’évolution du monde sans tenir suffisamment compte des ruptures, dont certaines fondamentales, qui jalonnent l’Histoire, et qui fracturent la vie politique,-les guerres et les Révolutions- économique – les Révolutions technologiques- et religieuse – l’irruuption du protestantisme ou de l’athéisme. Ruptures inexplicables avec le roman national, porté toujours par les mêmes « piliers », et tout autant avec l’histoire communautariste, relevant éternellement des mêmes tares sociales.

Avec Petitfils, l’Histoire depuis 1945 tourne finalement à du journalisme bas de gamme, sur la Constitution de 1958, sur Mai 68…Pompidou est « un grand homme », Mitterrand « un personnage hors-norme »…Même Jobert a droit au tableau d’honneur…Un exemple de ces flottements : la politique culturelle, largement absente, quand elle n’est pas évoquée de façon contestable. Très peu d’informations sur celle de De Gaulle et les Maisons de la Culture lancées par Malraux. Eloge de Beaubourg et de son architecture, que Pompidou n’aimait pas, et qu’il aurait pu faire construire ailleurs, sans détruire les merveilleux pavillons de Baltard, Pompidou qui, dans son snobisme moderniste, voulait supprimer la Villa Médicis, projet que J.Duhamel eut bien du mal à contrecarrer…Rien sur la politique culturelle de Giscard, beaucoup plus équilibrée, de Giscard qui, avec Michel Guy, son Ministre, fit le Musée d’Orsay, classa les monuments du XIX ème siècle, donna un nouvel éclat à l’Opéra et à l’Odéon, et finalement à Paris un rayonnement mondial, avec le Festival d’Automne, et l’accueil de Strehler, Brook, des argentins du Tse, de Serban, Grotowski, Bob Wilson, Cunningham et Nikolaïs. Cette dimension internationale était équilibrée et complétée par un vaste programme de décentralisation, avec les Chartes culturelles qui préparaient une politique à long terme entre l’Etat et les capitales régionales, de Lille à Marseille, de Bordeaux à Strasbourg. Jack Lang et Mitterrand ont un bilan bien plus modeste. Ils n’ont guère laissé que la Grande Bibliothèque, excellente initiative, certes, et la Fête de la Musique, mais qui relève plus du divertissement que de la culture. Ils ont négligé en revanche la décentralisation, supprimé le Fonds d’intervention culturel, et tout autant le Festival de la Rochelle, porté bien haut pourtant par son Maire, Michel Crépeau, un Festival voué au théâtre et à la création musicale contemporaine, pour les remplacer par les « Francofolies », ce cousin germain de la Fête de la Musique, et le triomphe du show business, qui s’impose désormais un peu partout. Point de départ du déclin de notre vie culturelle qui n’a pas cessé depuis.

Sur tout ce qui touche à l’après guerre, cette Histoire est largement approximative et particulièrement contestable. Finalement, le « roman national » que l’on espérait rénové, destiné à un large public de notre époque, ne fournit qu’une Histoire de France traditionnelle, adaptée aux rêves de Grandeur du petit bourgeois conservateur. Marketing encore.

« L’Histoire mondiale de la France » suscite d’emblée l’intérêt, même si l’on ne voit pas très bien pourquoi elle ne s’intitule pas plus simplement « Histoire de la France dans le monde ».

Toute tentative d’ouvrir de nouvelles pistes de recherche mérite l’attention. Celle de P.Boucheron apporte une novation intéressante : réintroduire l’Espace dans le Temps de l’Histoire. L’Espace dans toutes ses dimensions. Malheureusement, au lieu de poursuivre cette recherche pour voir où elle mène, on a choisi d’abord la conclusion à laquelle elle doit nécessairement aboutir : il faut accepter les migrations, d’où qu’elles viennent et quelles qu’en soient les raisons, pour éliminer la pauvreté, et les sociétés doivent être transformées pour devenir de plus en plus égalitaires.

Cela donne tantôt l’Histoire-bouffe, comme on connaît l’Opéra- bouffe, tantôt des dérapages mal contrôlés, comme on va le constater. Quelques passages réjouissants d’abord.

La Préhistoire ? Tout le monde sait qu’on ne sait rien de la société qui vivait sur notre territoire il y a 34.000ans et guère plus il y a 15.000 ans, mais tout en insistant sur les difficultés de la « paléosociologie », « l’Histoire mondiale » nous signale que c’était une société férocement inégalitaire. L’argument qui le prouve est imparable : dans les tombes qu’on a trouvées, il y a des bijoux. Ce sont donc des tombes de riches, et tous les hommes de Cro-Magnon n’ont pas reçu même sépulture. Seuls les riches et pas le prolétariat…Le marxisme était donc déjà né à Cro-Magnon. On comprend qu’il ait vieilli.

Nous apprenons aussi qu’en Laponie le chasseur –cueilleur préhistorique a existé jusqu’au XVII ème Siècle. D’où la conclusion : « si l’on considère que certaines sociétés ne sont pas assez entrées dans l’Histoire, c’est aussi le cas pour l’homme européen ». Pour notre historien sociologue, le lapon est donc le prototype de l’homme européen au XVII ème siècle…

Autres exemples : détourner les dates de leur sens habituel.

Le 14 Mai 1610 ? Assassinat d’Henri IV, « mais personne ne sait alors qu’au-delà de la brusquerie de l’événement, une évolution de plus grande ampleur s’inaugure en ces années là : le réchauffement climatique de la Terre ». En effet, quand meurt Henri IV Hulot n’était pas né, et le secret du réchauffement climatique a été bien gardé : dans l’hiver 1709 il faisait si froid à Versailles que les corbeaux du Parc tombaient du ciel morts de froid… 1659 ? C’est le Traité des Pyrénées qui met non seulement fin à 24 ans de guerre franco-espagnole mais qui est aussi un règlement européen qui complète et confirme celui de Westphalie. Cela devient : « 1659 est la date la plus importante pour l’histoire du chocolat en France ». On ne voit pas pourquoi la paix en Europe et le triomphe du chocolat en France seraient incompatibles. Reste à juger de leur importance respective, si tant est que ce soit le rôle de l’Histoire que de l’évaluer, même si « 1659 est un tournant dans la guerre du cacao»…Bon à savoir ! 1917 ? Ce n’est pas Verdun l’important, c’est une révolte des Kanaks, sans doute justifiée, mais dont les répercussions n’ont bouleversé ni la Calédonie, ni la France, ni le monde, tandis que la première guerre mondiale…Ce n’est donc pas une Histoire de la France dans le monde, dont nous aurions bien besoin, à condition qu’elle se borne à explorer les réalités, et à tenter de les expliquer, au lieu de si naïvement vouloir déprécier l’histoire de l’Europe en faveur de celle du monde, – en vérité du Tiers-Monde- pour aboutir finalement à l’inverse du résultat recherché : rendre dérisoire la Préhistoire, et tout autant le Tiers Monde. On a ici l’Histoire revue et corrigée par Pierre Dac et Francis Blanche.

En vérité, le livre de Boucheron est passé à côté de son sujet, et c’est bien regrettable. Réintégrer l’Espace dans le Temps est indispensable : le monde de César n’est ni celui de Cro-magnon, ni celui d’Attila, ni celui de Mahomet, ni celui du Shah Abbas, ni celui de Mazarin, ni celui de Tseu Hi, ni celui de De Gaulle. Mais encore ? Le champ de l’Histoire à découvrir reste si vaste, et nous aurions besoin, pour nous éclairer sur l’Histoire de France, incontestablement, d’une Histoire du monde, tout autant que d’une Histoire de l’Europe, également approfondies. L’occasion est manquée.

A côté de ces loufoqueries, il y a aussi des lacunes béantes. L’histoire de la culture française a disparu. On aurait pourtant aimé savoir ce qu’elle doit au monde…En revanche on pouvait espérer sortir de l’Histoire des Grands Hommes. Elle ne nous est même pas épargnée. Nous échappons à Louis XIV et à Napoléon, mais c’est pour les remplacer par Aimé Césaire, qui mérite un autre sort, et une étude bien plus approfondie que celle qu’on nous offre ici.

Ce n’est finalement que par éclairs que l’on voit que l’on est passé à côté d’une grande œuvre : par exemple, en deux pages, sur notre année 1789 « La Révolution globale », puis sur « 1790 Déclaration de Paix au monde ». On a là des éclairages remarquables, supérieurs à ces lourds pavés où l’on n’apprend rien. On y trouve notamment le texte peu connu du rapporteur de la loi sur « les étrangers et l’hospitalité », Garnier de Saintes, qui écrit en 1793 : « le peuple français, généreux dans sa politique, et juste dans la rigueur de ses mesures, ne confondra point l’homme égaré qui revient avec le conspirateur qui se masque, ou l’étranger paisible qui aime nos lois avec celui qui, intrigant et hypocrite, en parle avec respect pour les trahir avec succès ». Evidemment, dans la période révolutionnaire, l’Histoire mondiale de la France se concentre sur la situation européenne…Savoureux paradoxe.

Cette Histoire « mondiale » qui n’est finalement ni celle du monde, ni de l’Europe ni de la France est un patchwork qui se borne à illustrer les thèses de la sociologie actuelle, où se mêlent les critiques des sociétés de classe, critiques d’origine européenne, et les indignations, d’origine américaine, pour condamner les sociétés qui, à l’image des Etats-Unis, sont plus sensibles à la race qu’à la classe. Mais les uns et les autres oublient ceux qui se rassemblent autour de leur Civilisation, comme en Europe, en Amérique latine, en Asie ou au Moyen Orient. Des Regroupements souples, bien plus capables, conscients de leurs forces, de se respecter, puis de se rapprocher dans des pactes de non agression et de coopération, -là est l’avenir- que des Etats fragiles et isolés, que tout fait trembler, malgré leurs grands hommes. Le passé.

L’Histoire mondiale de la France ? Une Histoire idéale pour le bobo de gauche, qui ne s’y est pas trompé, pas plus que l’éditeur.

P. Gueniffey a publié quelques essais sur l’Histoire de très grande qualité, notamment « Histoires de la Révolution et de l’Empire ». Ses analyses de la Terreur et du personnage de Robespierre sont particulièrement remarquables. Mais son esprit critique et lucide n’est pas à l’aise dans le culte mystique du héros. « De Gaulle faisait naître des sentiments proches de ceux inspirés par Jeanne d’Arc » écrit-il, ce qui nous engage une fois de plus sur la voie d’une histoire sentimentale, faite pour tirer des larmes ou susciter la colère.

Tout comme à Petitfils, le culte du héros a été fatal à Gueniffey, et les ravages sont ici pires encore puisque ce livre est bâti uniquement sur deux personnages qui se définissent en une seule formule, malheureusement réductrice : « De Gaulle ? Un héros en quête d’histoire. Napoléon? L’acteur d’une Histoire en quête de héros. » On ne va donc ici qu’à la quête.

Et pourtant ce livre est fort ambitieux : il défend lui aussi toute une théorie de l’Histoire.

« Il faut bien reconnaître qu’on doit aux héros les principaux changements qui pour le meilleur ou pour le pire ont infléchi le cours du monde…L’action collective est un mythe inventé au XIX ème siècle, auquel les événements tragiques du XXème apportèrent le démenti le plus complet ». On demeure stupéfait : les Croisades, un mythe, de surcroit inventé au XIX ème siècle ? La révolte protestante, matée en Espagne, en Italie et en France, mais triomphante en Angleterre, en Scandinavie et dans une partie de l’Allemagne ? Ce n’est pas avec Calvin et Luther comme chefs de guerre, mais avec des bataillons d’inconnus partageant la même foi. La Révolution de 1789, déclenchée par un héros ? Mais alors : Qui ?

Notre historien nous offre aussi sa synthèse de l’Histoire de France : « Louis XIV met fin à la Fronde par l’absolutisme, Napoléon à la Révolution française par la « dictature » consulaire, tandis que De Gaulle met en 1944 la France dans le camp des vainqueurs et lui donne en 1958 pour la première fois depuis 1789 des institutions fortes et stables. A l’extérieur : Louis XIV, Napoléon et De Gaulle ont porté haut et loin le nom de la France, conjugué la gloire et l’aspiration à l’universel ». Tout ici est soit faux, soit biaisé.

C’est Mazarin qui a mis fin à la Fronde, sans recourir à l’absolutisme de Richelieu, enclin à l’échafaud, ni à celui de Louis XIV, grand pourvoyeur des prisons, à la Bastille comme à Pignerol.

Napoléon met fin à la Révolution par le Consulat ? D’autres hypothèses sont non moins probables : la Révolution achevée avec l’Empire ? avec Waterloo? Ou pas avant 1989, et l’effondrement du communisme, comme le soutient Furet ?

De Gaulle ? Il nous met donc dans le camp des vainqueurs. Par notre siège aux Nations Unies et notre droit de veto ? Mais qu’en a-t-on fait de notre siège au « Machin », où nous sommes entrés comme les Britanniques, alors à la tête d’un vaste Empire? Le droit de veto n’a servi que les américains et les russes et parfois les chinois. Des Institutions stables ? Elles ont tout de même connu 24 révisions en 60 ans !

Et les fins de règne ? La France ruinée et discréditée en Europe, en 1715 et 1815, et les « Institutions fortes », qui se sont néanmoins effondrées, en Mai 68, avec De Gaulle abandonnant, au vu de la France et du monde, un Gouvernement désemparé, sans lui donner la moindre information sur sa soudaine disparition…Tout cela a donc porté haut et loin la grandeur de la France ? On peut en douter. Peints par Gueniffey, Napoléon, De Gaulle et Louis XIV ont l’air de sortir du Musée Grévin. Figés dans une posture convenue.

Reste une fois encore chez Gueniffey, comme chez Petitfils et Boucheron, les deux thèmes où la faillite est totale : la politique européenne et la culture.

« Les frontières ont plus ou moins disparu, le domaine soumis à l’action législative de l’Etat s’est considérablement rétréci, l’entrée dans la monnaie unique a privé les Gouvernements d’une grande partie de leurs moyens d’action et bon nombre des compétences jadis de leur ressort ont été transférées à une bureaucratie supranationale de facto soustraite à tout contrôle ». Est-ce là la réflexion de l’historien ou du militant politique ? Si on suit son raisonnement, voici la politique qu’il préconise, évidemment le contraire de celle qu’il condamne: rétablissons les douanes aux frontières, redoublons la centralisation aux mains de l’Etat, retrouvons le bonheur des dévaluations en cascade, laissons toute liberté aux gouvernements de se déclarer la guerre, une guerre qui a néanmoins cessé en Europe de puis que bon nombre de compétences ont été transférées à cet organisme supranational qui est placé sous l’étroit contrôle des Chefs d’Etat et de Gouvernement, lesquels se dérobent quand ils doivent avouer leurs prises de position pour s’abriter derrière la Commission…

Quant à la Culture !….Limitée à l’Histoire, on apprend que celle-ci a été sacrifiée par Pompidou et Giscard, et que la « Restauration  de l’Histoire avec sa chronologie et ses Grands hommes, fut alors le fait de la gauche. Ministres, Alain Savary puis Jean Pierre Chevènement, et historiens, à l’instar de Max Gallo se mobilisèrent pour réintroduire son enseignement dans les programmes ». Mais alors il faudrait aussi nous expliquer pourquoi « les pédagos », soutenus par J.Lang et tous issus de la Gauche, se sont déchaînés contre l’Histoire défendue par Max Gallo et Gueniffey ! Pas un mot. L’énigme reste entière.

On trouvera aussi chez Gueniffey une charge à fond contre cette Histoire sociologique et communautariste, tout à fait semblable à celle menée par Petitfils, et tout autant justifiée, mais ni l’un ni l’autre de nos deux maîtres de l’histoire héroïque ne se sont avisés qu’une telle histoire appelle irrésistiblement une histoire fondée sur le peuple anonyme, que la nation sanctifiée suscite immédiatement la mondialisation révérée, que les Etats nations européens encensés sont un appel irrésistible à l’invention d’une Histoire du Tiers-Monde supposée rétablir l’équilibre. En fait on a là les deux faces de la même médaille, également inacceptables, et vouées à rejoindre les épaves de l’Histoire.

Gueniffey disputera la clientèle de Petitfils. Les éditeurs s’expliqueront.

Quatre livres, quatre échecs. Cela ne condamne nullement leurs auteurs, puisque tous ont à leur actif d’autres contributions utiles, et parfois remarquables à l’Histoire. Cela condamne davantage leurs éditeurs, qui n’acceptent, comme on l’a vu, que des produits calibrés en fonction d’un public visé : chacun de ces livres a son public particulier. Cela condamne encore plus fermement les pratiques de l’Université française actuelle, fascinée par la promotion médiatique plus que par la qualité de ses travaux, et tout autant les médias, qui ne jouent plus leur rôle. Le critique, dans les médias, ne critique rien ni personne, car il court le risque de se faire rendre durement la monnaie de sa pièce.

Et là encore le dernier mot reviendra à l’argent.

C’est la caractéristique de notre époque, l’argent transforme tout : le théâtre et la musique s’effacent devant le show bizz, plus rentable, la littérature est formatée par les pratiques de la communication, l’architecture par la technostructure et le mécénat, éclairé ou pas. Mais par un étrange paradoxe, on n’a toujours pas une Histoire de l’argent, et il est largement absent des œuvres des quatre historiens, alors que son importance sociale est prédominante depuis le XVII ème siècle.

Et dans ce monde, en France notamment, l’Histoire se meurt, si elle n’est pas morte. On vient de voir pourquoi et comment. Fort heureusement, l’Histoire des autres époques nous apprend que ces crises sont périodiques, et traduisent un changement profond du monde – une de ces ruptures qui jalonnent l’Histoire. L’Histoire renaîtra. Sur quelles bases ? Quelle pourrait être la sortie de crise ?

On soulignera d’abord la quasi-disparition de la culture, que l’on a signalée, dans toutes ces variantes de l’Histoire qui viennent de nous être proposées. Et l’absence de toute référence à la notion de Civilisation. Un fait bien significatif.

Une culture, c’est d’abord une langue qui unifie une société, un territoire et une communauté. Il n’y a pas de langue universelle. Mais une langue s’étudie, se partage, se traduit, et, fournissant un accès à d’autres cultures, nous éloigne du roman national. Et cette langue, portée par un territoire et une Communauté, repose d’abord sur un espace, mais elle est aussi inséparable du Temps : une langue se forme et évolue lentement, franchissant impavide toutes les secousses de la vie politique, des arts et des sciences. Et là se constitue au fil du temps une Civilisation. Une Civilisation repose, dans la longue durée, sur quelques Cultures qui se sont développées et regroupées dans un espace caractérisé par des langues voisines et des sociétés proches. Les exemples se trouvent en de nombreuses régions de la planète. C’est le cas dans le monde européen, mais aussi dans le monde du Moyen Orient, et dans le monde chinois, turc ou indien. Et dans l’Amérique latine .La Civilisation relève du Pluralisme, mais non de l’universalisme, et pas davantage de l’éparpillement des Nations Unies, qui rassemblent presque 200 Etats. Le fait nouveau de notre époque est là: c’est la recherche de structures multinationales qui reposent sur des Civilisations.

Pourquoi cette conception d’une Histoire qui s’attache à un Groupe d’Etats réunis dans une structure constituant une Civilisation est-elle celle de l’avenir ? Contrairement à toutes celles que l’on vient de passer en revue ? Parce qu’elle correspond à l’anthropologie de notre époque, que l’on peut résumer en quelques notions que voici.

L’Homme est absolument universel. Il vient au monde dans un lieu et une époque qu’il n’a pas choisis. Qu’on soit chinois, français ou togolais, la situation est rigoureusement la même. Notre nature à tous est également bâtie sur le même modèle : nous sommes tous dotés de raison et de passions, et pourvus d’une liberté qui nous permet de choisir, le Bien ou le Mal, la vie ou la mort.

L’Homme est irréductiblement particulier. Car dès sa naissance tout est fait pour le singulariser. On lui apprend une langue, on lui fait découvrir un territoire et une Société : c’est sa vie. Il les défendra. Le paysan français de 1914 a accepté de se battre et de mourir dans les tranchées pour s’opposer à l’invasion qui menace son territoire, et non pas parce qu’il est en larmes quand on lui parle de Clovis et de Jeanne d’Arc.

L’homme est donc par nature une contradiction vivante. Cette contradiction fondamentale n’a cessé de s’approfondir : l’homme reste toujours enraciné dans un lieu précis et pourtant son horizon n’a cessé de s’élargir. Voilà pourquoi il ne saurait plus aujourd’hui être sensible au roman national- il découvre qu’il participe d’une Civilisation qui regroupe plusieurs nations- et pas davantage ne peut-il se sentir universel : il observe qu’il existe d’autres Civilisations qui n’ont pas grand-chose de commun avec lui, ni langues, ni modes de vie, ni échelle de valeurs.

Que devient l’Histoire dans cette mutation ? La même et une autre.

L’Histoire a toujours voulu expliquer le présent, qui est son point de départ, parce que le présent nous le vivons sans le comprendre. Alors elle interroge le passé, susceptible de l’éclairer, d’autant plus que l’on n’a pas d’autre choix. Mais si le présent ne se conçoit pas sans le passé, il interpelle aussi sur l’avenir. On l’a bien vu. On a même évoqué la « fin » de l’Histoire, avec toute l’ambiguïté du mot « fin »: il peut signifier que l’Histoire s’arrête, ou que l’Histoire a une finalité. La réponse est évidente : l’Histoire, faite par les hommes, ne s’arrêtera que s’ils disparaissent du monde. Quant à la finalité de l’Histoire : serait-ce l’Humanité sans classes sociales de Marx, dans une Société égalitaire ? Cela pouvait se concevoir au siècle de Marx, où la société était peu diversifiée. Mais aujourd’hui…Elle ne satisferait personne…Car elle nie la notion de progrès qui implique le changement. Car elle ignore aussi cette dimension majeure du Temps qu’est l’avenir, que l’homme veut ouvert, alors qu’avec la finalité de l’Histoire une fois réalisée, on fige le Temps à jamais. Un Temps qui est beaucoup plus ouvert aujourd’hui qu’au XIX ème siècle. Inacceptable perspective.

L’Histoire ne pourra plus divaguer sur les grands hommes d’un côté et les valeurs universelles de l’autre. Elle se définira désormais, et probablement pour longtemps- mais qui sait ? – par l’étude spécifique d’un espace particulier dans un temps donné. Ce qui n’exclut pas de tenter de les situer aussi dans l’espace mondial. Et l’Histoire n’aura pour vocation que de constituer le savoir que l’on peut construire sur ces bases. L’usage que l’on fera de ce savoir n’appartient plus à l’Histoire. Mais elle en est la base. Et le moteur de la réflexion.

C’est ainsi que nous avons procédé pour réfléchir à la politique à mener dans notre territoire, la Nouvelle Aquitaine.

Et nous séparons soigneusement sur notre site les études et monographies, charentaises ou autres, comme celles de J.Baudet, nos biographies, et nos études, sur la France, ou sur l’Europe, regroupées dans des sections spécifiques d’un côté, et de l’autre, nos « Débats et Commentaires », qui se distinguent par le fait qu’ils développent des opinions qui ne relèvent plus seulement de l’Histoire. Mais reposent sur cette nouvelle conception qui est la nôtre et que l’on vient de développer.

Notre curiosité s’est approfondie, et a retrouvé une vigueur nouvelle depuis qu’elle sait où elle va, qu’elle a meilleure conscience du chemin à suivre et des obstacles à surmonter. Développer notre Région et la faire évoluer, moderniser l’Etat nation, participer activement à la création d’un Espace européen qui est le nôtre, celui de notre Civilisation, rechercher activement les bases d’une relation riche et pacifique avec les autres Civilisations en étant capables aussi de leur assurer chez nous un accueil fondé sur le respect mutuel. Et d’abord les connaître. Les enjeux sont vitaux. Seule l’Histoire ainsi rénovée peut éclairer notre démarche.

Gérard Montassier