La décennie 1860 enregistre une expansion commerciale sans précédent, les sorties triplent en quelques années. Cette accélération des ventes repose sur un nouveau contexte mondial.

L’explosion commerciale du cognac des années 1860, un premier âge d’or

La révolution dans les moyens de transport est favorable au développement des échanges. L’océan atlantique est traversé en huit à dix jours. Au gain de vitesse s’ajoute l’accroissement du tonnage des navires. Sur le continent, le chemin de fer ouvre l’ensemble de l’espace national. En 1852, le rail est à Angoulême et en 1867 à Cognac, la ligne est prolongée vers Limoges en 1875. Des dizaines de sociétés de négoce viennent s’établir à Cognac. La confusion entre le nom de la ville et celui des eaux de vie devient normale au moment où s’impose le lieu de provenance des alcools dans les expéditions. L’événement politique majeur repose sur la signature d’un deuxième traité de libre-échange entre la France et le Royaume-Uni. L’accord de commerce libère les exportations vers l’Angleterre. Cette préférence économique s’étend à la plupart des pays européens entre 1861 et 1866. L’Europe devient un marché sans contrainte pour les ventes d’eaux de vie charentaises. Les mouvements antialcooliques réagissent avec retard pour obtenir des taxes dissuasives de leur gouvernement.

Au départ de Cognac, les expéditions s’envolent de 138 000 à 421 000 hl entre 1861 et 1866. La consommation française atteint le record de 142 000 hl et l’export frôle les 300 000 hl. Les exportations représentent 79 % des ventes en 1862 et encore 70 % en 1867. Les maisons de négoce enregistrent une belle expansion commerciale. Hennessy double ses envois et contrôle près de 20 % du marché étranger, le négociant est le grand bénéficiaire de l’expansion commerciale et devient une belle affaire. Le Royaume-Uni reçoit plus de 80 % des ventes de cognac, Londres et Liverpool sont de gros marchés de redistribution vers l’Europe et les colonies.

Malheureusement, la situation se détériore avec la guerre franco-allemande, les sorties enregistrent un profond recul qui s’accroît encore en 1872 devant la hausse des impôts et les perspectives de renégociation des traités de libre-échange dans de moins bonnes conditions. Il faut attendre 1875 pour que les ventes retrouvent leur niveau de 1863 et progressent nettement en 1878-79 pour atteindre le record de 478 300 hl. Les Anglais entretiennent aussi la fébrilité des marchés en constituant d’importants stocks pour lutter contre la spéculation.

Dans les Charentes, les bouilleurs s’enrichissent particulièrement entre 1860 et 1867 ; durant les années suivantes, les cours des eaux de vie sont à la baisse et les viticulteurs perdent leur optimisme; les conséquences de la guerre et l’énorme récolte de 1875 apportent encore plus de morosité. Néanmoins, les nouvelles disponibilités financières des années glorieuses permettent la construction de nombreuses fermes à cour fermée, des logis aux toitures d’ardoises viennent compléter l’habitat dans les vallons champenois et révéler l’aisance des campagnes viticoles.

L’ASCENSION D’UNE MAISON DE NEGOCE AU XIXe SIECLE

LES EXPEDITIONS HENNESSY DE 1820 A 1876

 

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Sources : Hennessy

EVOLUTION DES VENTES D’EAUX-DE-VIE CHARENTAISES DE 1820 A 1880

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D’après les données de Ravaz

Les premiers textes de lois protégeant les fabrications par des noms de lieux de provenance remontent à 1824. La France garantit l’origine de ses productions et indirectement celle de ses eaux de vie. En exploitant cette nouvelle législation, le négoce charentais espère lutter contre la fraude provenant des alcools industriels et des autres brandies. A chaque crise de production viticole, les abus se généralisent, les alcools de grain et de betteraves trouvent de nouveaux débouchés. Durant la crise de l’oïdium, les 3/6 réalisent une belle percée sur de nombreuses places et leur réussite commerciale favorise l’émergence de nouveaux fabricants à la périphérie du vignoble charentais. La loi du 23 juin 1857 protège la marque commerciale, elle est enregistrée auprès des tribunaux de commerce pour dix ans. Le droit au nom de lieu devient un monopole pour la marque des marchands de Cognac et impose le nom de la ville sur toutes les places commerciales. De telles dispositions matérialisent la provenance et le nom du négociant, elles encouragent la création des étiquettes, l’emploi de la bouteille pour les expéditions. L’identité du produit et son authenticité constituent une garantie pour le consommateur. Tous les expéditeurs veulent avoir une attache avec le grand centre de négoce qui s’affirme aussi grâce aux mesures législatives. Rémy-Martin décide d’abandonner Rouillac et des dizaines de négociants transfèrent leurs bureaux à Cognac.

Depuis un siècle, le prix des eaux de vie n’est pas le même sur l’ensemble du vignoble charentais, des distinctions se précisent, les mercuriales deviennent des références pour le monde viticole.  Progressivement six crus apparaissent dans les cotations où l’on oppose les Champagnes et les Bois, les Borderies étant une sous appellation intermédiaire. Les différences ont des conséquences importantes sur la localisation des plantations ; au milieu du siècle, les premières tentatives apparaissent pour cartographier la localisation des crus. Vers 1850, deux villes semblent en compétition : Saintes et Cognac pour devenir le centre de l’appellation.

En 1854, un ingénieur de Saintes, Lacroix dresse la première carte des crus et met en valeur la position de Saintes et déclasse Cognac. En 1861, il publie une nouvelle carte en replaçant Cognac au cœur du système de classement, il renouvelle l’expérience en 1870 en reconnaissant seulement quatre crus[1]. En 1874, Béraud propose un nouveau classement et distingue cinq crus. Les Champagnes restent assez bien définies, les limites des Bois sont très fluctuantes mais la totalité du vignoble n’est pas prise en compte. Dans les achats à la propriété, le négoce fixe les cours en fonction de la localisation et de la distance de la capitale des eaux de vie, des différences peuvent atteindre plus de 30 % en fonction du lieu de provenance. La crise du phylloxéra des années 1880 déclenche une importante pénurie de production et remet en cause tout le patient travail de cartographie qui s’ébauchait depuis trente ans.

 

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Les activités de négoce animent de nombreux chefs-lieux de cantons et bourgs ruraux mais les pôles majeurs sont établis sur les voies d’eau, la Sèvre-Niortaise et le Mignon, la Boutonne et la Charente. Une centaine de gabares transporte des marchandises d’Angoulême aux ports d’estuaire de Tonnay et de Rochefort.

Angoulême avec ses 26 000 habitants est une tête de navigation grâce au port de L’Houmeau et au quartier de Saint-Cybard qui reçoivent des produits de la mer et livrent des marchandises de l’intérieur, des canons, du papier, du merrain, des vins et des alcools très divers. . . Depuis 1852 et 1867, l’agglomération industrielle devient un carrefour ferroviaire. Plus de cinquante maisons de négoce travaillent dans le commerce des vins et des eaux de vie…

Châteauneuf est un port de transit. Grâce à ses quais aménagés et ses entrepôts, les courtiers peuvent charger sur les gabares, les vins et les eaux de vie achetés jusqu’à Blanzac pour le compte des sociétés cognaçaises. Martell, Hennessy, Otard… détiennent leur propre agent. En aval, Saint-Simon est une bourgade peuplée de plus de 700 habitants vers 1850 qui travaillent à la construction et à la réparation des gabares, mais les chantiers souffrent de la concurrence du chemin de fer dans la seconde moitié du siècle, la commune perd plus de 200 habitants.

Jarnac, la deuxième capitale du négoce est une agglomération de 4 700 habitants. Bisquit-Dubouché possède des agents à Londres et New-York. En 1877, l’entreprise expédie par Tonnay 11 200 hl de cognac. Hine et Cie avec 6 700 hl est au huitième rang des marchands d’eaux de vie ; Courvoisier. Roullet-Delamain, Commandon, Denis-Mounié, Tiffon, Royer…complètent la riche cité de négociants-expéditeurs qui réalisent de belles demeures sur la rive dominant la Charente. Le port fluvial est aussi un lieu d’expédition pour la société Rémy-Martin de Rouillac.

Cognac est le premier centre expéditeur de l’intérieur et le trafic du port fluvial est encore de 34 000 t en 1895. Avec 13 600 habitants, la ville enregistre une forte croissance de sa population et vient d’obtenir une importante reconnaissance ; les eaux de vie charentaises s’appellent désormais cognac. Dès 1855, la commune recense 22 maisons de négoce et 97 en 1875. L’arrivée du chemin de fer en 1867 assure de meilleures relations commerciales et les entrepôts se multiplient à sa périphérie. Une vingtaine d’agence d’assurances, de succursales bancaires de Paris et de Londres complète l’équipement de la cité qui devient un centre industriel et tertiaire. Sur les communes voisines, des ateliers de tonnellerie, des distilleries donnent du travail à une population laborieuse. Les chais et les comptoirs poussent comme des champignons. En aval, Saintes et Saint-Savinien constituent des ports avec négociants, centre de construction ou de réparation de gabares.

Tonnay-Charente ou Charente est la porte de sortie des productions charentaises de l’intérieur. Située à 22 km de la mer, le trafic reste important durant tout le siècle grâce aux 800 m de quais aménagés entre 1820 et 1860. Près de 200 sociétés utilisent les services du port, elles possèdent des entrepôts et des agents pour le chargement des cargaisons et surveiller les mouvements d’expédition. En 1877, 208 000 hl d’eaux de vie sont encore expédiés à destination de l’Europe du Nord et des ports français de l’Atlantique. La faiblesse du tirant d’eau explique la concurrence du nouveau port de commerce de Rochefort, la cité de 30 100 habitants se lance dans le négoce et dispose de services plus diversifiés grâce à l’arsenal : courtiers de navires, interprètes, succursales bancaires. . .

Cet axe de la Charente structurant porte une sévère concurrence à la Sèvre Niortaise, aux ports de La Rochelle et de Bordeaux pour le négoce des eaux de vie. Tous les centres éloignés du fleuve sont loin de retrouver une importante animation avec le chemin de fer. La majeure partie de la population charentaise s’est fixée le long de la voie navigable et dans les centres importants de négoce.

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