« La Confrérie a souhaité introduire un débat sur la situation européenne actuelle. Elle est dominée par le BREXIT et la contestation de l’Union européenne. Notre ami Keith Richardson, ancien responsable des Affaires européennes au Sunday Times, puis Secrétaire Général de la European Round Table of Industrialists, nous a livré son analyse d’un point de vue anglais. Gérard Montassier a présenté le point de vue d’un européen français.

I. Débats et commentaires sur l'EUROPE:

LE BREXIT ET L’EUROPE.

Le Brexit sera dans les années qui viennent le problème majeur de l’Europe, autant par ses conséquences directes, que par ses incidences lointaines.

Il était donc indispensable de disposer d’abord d’une analyse sereine et informée, lucide et dépassionnée, d’origine britannique, puisque ce sont les anglais qui ont déclenché le Brexit

Le texte de Keith Richardson est de ce point de vue tout à fait remarquable.

L’Angleterre ne peut que perdre dans le Brexit. La démonstration est très forte et imparable.

L’Europe, et particulièrement son organisation actuelle, l’Union européenne, y perdra au moins autant. Et finalement, il n’y aura que des perdants. Les gagnants ne seront pas en Europe.

L’exemple anglais renforcera d’abord les partis dits « populistes » et « antieuropéens » dans tous les pays : ces partis qui attaquent les Institutions et les politiques européennes vont s’en donner à cœur joie exaltant toutes les formes de nationalisme. Sans se rendre compte que cette stratégie est mortelle d’abord pour leur propre politique : elle fait avant tout le jeu des américains, des russes et des chinois en affaiblissant l’Union par la discorde inévitable entre tous ces nationalismes, ce qui réveillera les vieux antagonismes, que l’Union avait atténués, entre les Etats européens.

Et le désordre sera d’autant plus paralysant que les partis « populistes » ne sont pas d’accord pour rejeter la même Europe : les uns l’accusent d’accueillir trop de migrants, les autres de trop durcir l’accès à son territoire et de ne pas offrir assez de secours aux migrants.

Le texte de Keith Richardson, si lucide sur l’Angleterre, nous incite à la même lucidité sur l’Union européenne et sur chacun de nos pays.

Il est clair que l’Europe, le Monde et chaque Etat qui les compose, comprennent que les Institutions créées entre 1948 et 1958 – les Nations Unies et l’Union européenne- n’ont pas évolué au même rythme que leur Société, et ce décalage est devenu de plus en plus insupportable. Car il n’y a plus de réponse efficace aux problèmes de notre époque. D’où l’exigence de réformes, et l’incapacité de les inventer avant de les mettre en pratique, faute précisément d’un examen lucide et collectif de la situation.

L’accueil des migrants, et la déstabilisation qui en résulte pour nos sociétés déjà aux prises avec des problèmes internes redoutables – l’éducation, la santé, le vieillissement des populations, les diverses fractures sociales – n’ont pas été pris en considération par nos Gouvernements, ni dans leur politique nationale , ni dans leur politique européenne, dont on doit rappeler qu’elle relève aussi d’eux collectivement L’Allemagne et la Suède ont ouvert les vannes aux migrants, sans se soucier des autres pays, et la générosité de Mme Merkel vis-à-vis des populations extra-européennes n’avait d’égal que sa dureté envers les grecs et le « Club Méditerranée ». La France s’installait dans la plus totale hypocrisie, multipliant jusqu’à l’absurde les proclamations humanitaires, pour ensuite prendre dans la pénombre des mesures restrictives envers les migrants, mesures qu’elle n’applique pas… Et l’Italie, aux premières loges, abandonnée aux assauts migratoires par la lâcheté de ses partenaires, les accueille en masse pour les déverser au-delà de ses frontières…

La solidarité multilatérale et négociée est depuis le XVII ème siècle la condition de la Paix en Europe et de la prospérité, au moins relative, de ses Etats et de ses peuples. Il n’ y aura pas d’autre solution à la crise actuelle qu’une Réforme de l’Europe préparée par cette méthode. L’Europe a su trouver des solutions momentanées à ses problèmes économiques, ainsi qu’à son organisation politique, des solutions qui doivent aujourd’hui être modernisées, en renforçant les pouvoirs de l’Union sur tout ce qui concerne l’ensemble des citoyens européens et leur Civilisation, laissant, par la subsidiarité, aux Etats et encore plus aux Régions, ce qui relève des particularismes, agricoles, industriels ou environnementaux. Toutefois ces solutions ont le mérite d’exister. Il faut les mettre à jour. Mais l’Europe n’a jamais su inventer et mettre en pratique une géostratégie. Cette lacune l’a rattrapée. L’affaire des migrants pose à la fois, bien au-delà de ses propres contraintes, le problème aigu de nos relations avec le Moyen Orient, l’Afrique, les Etats-Unis, la Russie, et la Chine. Avec le reste du monde, ces relations sont beaucoup moins explosives.

Il faut donc considérer le Brexit non pas comme un problème anglais, mais comme un problème commun à tous les européens.

Que la négociation, même âpre, entre le Gouvernement anglais et la Commission, ne fasse pas oublier deux réalités qui émergent toujours de l’histoire mouvementée de l’Europe :

  • Elle a toujours fini par trouver la solution qui rétablissait la capacité de vivre ensemble ;

  • Il est inévitable qu’un système européen qui a réussi finisse par devenir inadapté, et par exiger des réformes qui se font toujours sous la pression de la nécessité.

Dès lors, nous devons résister à toute manifestation hostile vis-à-vis des anglais, à ne pas céder aux tentations de l’agressivité, mais nous appliquer à inventer les solutions européennes les mieux adaptées aux problèmes actuels. Pour nous retrouver tous, et tous apaisés. Sortir de l’Europe ? C’est une formule facile. Mais en passant par où ? Et pour aller où ? Sur la lune ?

Gérard Montassier

BREXIT – AND THEN WHAT?

keith richardson – march 2018

Britain is leaving. But nobody knows exactly where it goes. There are too many unknown factors. Perhaps we can make a rough guess. But first we need to be clear where Britain is starting from.

For me, the story begins with the war. When the siren made its terrifying scream, to announce the presence of German bombers, my mother would drag me all sleepy out of bed and we would hide under the solid dining-room table, in the hope that if the roof fell in we might yet survive. We were not bombed. Other people were, many of them. And it now seems to me that the whole of my childhood was spent in the shadow of the dreadful war and those difficult years of austerity and rationing that followed. So that, when I learned that the former belligerents on the Continent of Europe were putting their heads together to find a way of working in peace for their common benefit, this seemed to me to be excellent news, one of the most welcome developments of the twentieth century. And so I think today, and echo the words of that distinguished Irish politician, Peter Sutherland: “Building Europe is a noble venture”.

So what exactly has been built? From a distance the European Union may seem intimidating because of its size and complexity. But having followed it closely for many years and decades, I see in reality a voluntary association of sovereign, independent, democratic nations, that have jointly written a rule book through a series of commonly agreed treaties, a rule book that sets out precisely what they want to do together and how they want to do it. The rules lay down how decisions are taken, under the democratic control of ministers and a parliament, and how they are implemented by a team of officials charged with promoting the common welfare.

No doubt the system is flawed, like every other political system known to man, but it has shown a remarkable ability to evolve and reform itself in response to new challenges. And it is a system in which Britain had an equal voice, and in some ways a more than equal voice, thanks to the universal use of the English language and the vigorous attitude of British politicians. The two most important developments of the European Union in recent years – the enlargement into the former Soviet bloc and the establishment of a single market – were quite specifically driven from Westminster in pusuit of Britain’s own politial agenda.

And now Britain is leaving, for there seems little prospect of the referendum decision being reversed. Attempts to quantify the results in terms of jobs and prices are a waste of time, for there is so much we do not yet know: what the British government will ask for and what will finally be agreed, and how the business world will then respond. But the direction of travel is not all that obscure. The government has called for a “close relationship” with the European Union. But what exists, for Britain as a full member, is the closest possible relationship. So what the government is really calling for is a “less close relationship”, and from that everything else follows.

Trade with Europe today is as near to “frictionless” as the rules can make it. There will be more friction in future. Maybe tariffs, or problems with regulations, or tedious paperwork, or arguments about the extremely complicated rules of origin, or simply queues and hold-ups at the ports. We do not know which will be the worst. But exporting to Europe will be harder, perhaps much harder. Inevitably Britain will export less to Europe, less than we would have done otherwise, perhaps less than we export today, perhaps much less, depending on how these difficulties work out in practice.

Fewer exports mean fewer jobs and smaller profits for businesses. That means that the government will receive less money by way of income tax and corporation tax, and will therefore have less money to spend on social services. The National Health Service, already desperately strapped for cash, will be worse off, not better. The balance of payments will suffer, the pound sterling will fall further, and the cost of living will rise for everybody.

Ah! But it has been said again and again that the loss of business with Europe will not matter because of the golden opportunities in the rest of the world. This is nothing but pie in the sky. It needs to be said, again and again, that there will be no new opportunities. Britain already exports to China and India and to every other country on the planet. There are no new markets to be discovered. And the fact that exporting to Europe becomes harder does not make it easier to sell to China. China already buys more from Germany than it does from Britain. Why should that change?

Ah (again)! But, it is said, Britain will be free to negotiate its own trade agreements with other countries. True. But in the real world trade agreements are achieved by bargaining: my concessions against your concessions. And there is no government in the world which will offer better concessions to gain access to the middle-size British market than it will offer to the far bigger and richer European Union. American trade negotiators will certainly be ready to negotiate with Britain, but their negotiators are bigger and stronger and far more experienced than their British colleagues, and they will make very sure that the final result is firmly skewed in favour of American industrialists and American farmers.

Farming is indeed a special case. It is said that British consumers will be able to buy much cheaper food on world markets. But this needs thinking through. All countries protect their own farmers. The much derided Common Agricultural Policy of the European Union represents a very carefully negotiated compromise between the interests of consumers, farmers and taxpayers. It would be naïve to imagine that a new policy could be tilted in favour of consumers without any cost to the other groups. British farmers benefit from CAP subsidies. But if the country is flooded with cheap food from the rest of the world those subsidies will need to be doubled or trebled or the farmers will be out of business. But where will the money come from? And where is the protection for British consumers if that imported food turns out to be a good deal less cheap in a few years time than it is today?

The other special case is financial services, a bastion of the balance of payments and a goldmine for the tax-collectors. Of course the City of London will still be important, it will still do business with the rest of Europe. But how much business? On what terms? Nobody knows. Banks are already covering themselves by moving some of their operations to Frankfurt or Paris, or Dublin, or Amsterdam. They are already worrying about the difficulty of recruiting top class Europeans to work in a Britain which hardly seems to welcome them.

The special cases make the point. Everything about Brexit is wrapped in a fog of uncertainty. British voters were warned before the referendum that they would be poorer but they chose to ignore the rather implausible figures that were flung at them. There is no way of calculating the impact. All we know is that it will be bad, bad for jobs, bad for business, bad for public finance and social spending, bad for the health service, bad for the cost of living. Bad, perhaps very bad. But at least there is one compensating factor. British citizens, those who can still afford to travel abroad, will be able to have blue passports instead of red. Let us wait and see if that satisfies future generations.

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