par Gérard Montassier, Ministre plénipotentiaire, Président du Conseil de Fondation

Le rôle de la culture dans la construction européenne Synthèse du Colloque de Bruxelles (27-28-29 septembre 2001)

 

1.Une réflexion sur le rôle de la culture dans la construction européenne a réuni 22 orateurs, à Bruxelles, dans le cadre du Parlement européen, sous le haut patronage de sa présidente, Mme N. Fontaine, à l’initiative de la «Fondation pour la civilisation européenne».

Ce colloque placé sous la présidence du recteur de l’uni­versité de Madrid, G. Peces-Barba, (université Carlos III) a commencé par une exploration préalable de ce que l’on entend par «culture».

Une distinction fondamentale a été soulevée entre «culture» et «civilisation». La culture «exploration de la condition humaine dans ses relations avec la Société de son époque» est liée à la courte période historique et à la diversité, principalement des États depuis le xviie siècle. La «civilisation», elle s’inscrit dans la longue durée et englobe des cultures très diverses mais cependant réunies par quelques liens très forts comme la religion, l’organisation de la société et l’expression artistique, d’où la force unificatrice d’une civilisation. Le lien étroit entre culture et civilisation, entre diversité et unité en Europe, réside dans le fait que les cultures sont les moteurs d’une civilisation et que la civilisation est l’âme des cultures.

De nombreux commentaires ont permis de préciser ou d’enrichir ce thème de base.

«L’Europe se définit d’abord par une mémoire composite, contradictoire, dynamique, d’une complexité sans pareille», et ce «patrimoine» est à la fois un dépôt, une décantation et un ferment, une stimulation» selon Jacques de Decker qui précise «car ici le nouveau n’y oblitère pas l’ancien» puisque «nous conversons par l’esprit avec Euripide comme nous le faisons avec Beckett».

Le monde moderne, celui dans lequel nous vivons, a-t-on pu observer également, est né d’une fracture fondamentale qui s’est produite au xviie siècle et s’est poursuivie au xviiie, lorsqu’on a mis l’homme et la raison humaine au cœur de tout. Cette fracture n’a pas annulé le passé, mais a considérablement infléchi son développement.

La raison a envahi la religion – on soumet dogmes et livres sacrés à la critique rationnelle – la politique – Hobbes, Locke, Montesquieu, Rousseau cherchent par des voies diverses à lui donner des lois rationnelles. La science, mathématique, physique, médicale prend un essor qui ne s’arrêtera plus. La finance invente et codifie des institutions nouvelles – les banques centrales – et des instruments monétaires inédits, et l’économie pose les premières lois de la croissance. La vie sociale fait l’objet dans tous les secteurs d’une mise en ordre rationnelle, y compris la guerre, qui connaît ses premiers théoriciens rationalistes avec Vauban, le Comte de Guibert, et Clausewitz. Et c’est au xviiie siècle qu’est née la notion de culture au sens actuel du terme, précédant de peu l’avènement du concept de civilisation.

Par conséquent, il est clair que le monde dans lequel nous vivons, en Europe du moins, est un monde entièrement organisé par l’intelligence humaine, y compris dans ses aspects les plus matériels.

Cela fut exprimé de manière à la fois diverse et convergente par J. de Decker: «L’Europe est une société consubstantielle à sa culture», par C. Lalumière «l’organisation politique de l’Europe repose sur les valeurs de l’Europe, et la construction européenne est un acte de volonté rationnelle», et par le professeur Lutz-Bachmann, qui a rappelé que la «Révolution française a identifié culture et communauté politique», ce qui a engendré l’opposition entre les peuples européens, puis entre leurs économies et enfin entre leurs cultures jusqu’à les entraîner dans une spirale de destruction mutuelle. Et ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’Europe a retrouvé son héritage culturel ancestral, c’est-à-dire antérieur aux États-Nations, pour servir de base à une construction unifiée, tout en intégrant l’apport des siècles les plus récents. En ce sens l’Europe n’est ni un territoire, ni un continent, ni un espace historique commun, mais une «philosophie politique partagée», «dans une communauté d’individus unis par un destin». Et cette philosophie politique s’incarne, selon M. Lutz-Bachmann, en trois principes, fréquemment réaffirmés par d’autres orateurs: la reconnaissance de l’autre comme porteur de droits identiques; la postulation d’une justice allant au-delà des États par la reconnaissance des droits de l’homme, et l’exigence d’une justice sociale à organiser au niveau mondial. Trois principes qui plongent aussi bien dans l’héritage gréco-romain et biblique que dans l’ère des lumières. Or, de ces trois principes, on peut déduire tout le système politico- économique de l’Europe. En tout cas, l’Europe du droit est aujourd’hui supérieure à l’Europe du pouvoir, comme elle lui a été antérieure, ainsi que le montrent diverses traditions médiévales, par exemple celle de l’Aragon, rappelée par J. A. Cremades. Université et diversité, valeurs communes modelées au cours des siècles, rationalité et vocation à l’universel, primauté du droit enfin: tel est le fond commun de l’Europe et son ciment.

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2.Ce fond commun exerce une puissante attraction, qui va dans le sens de l’unité, sans pour autant atténuer une aspiration, qui demeure, à la diversité.

L’intervention d’A. Adamishin, l’ancien ministre russe chargé des relations entre la Russie et la Communauté des États Indépendants, ainsi que celle du professeur roumain M. Nasta, sont très éclairantes sur cette dualité de la réalité culturelle européenne.

La tradition russe depuis Pierre le Grand s’est totalement impliquée dans l’Europe, et le courant qui prétend l’inverse, celui des Slavophiles, n’a pas démontré que l’Europe et la Russie s’étaient construites indépendamment, ni que la Russie avait une vocation exclusivement asiatique. Aujourd’hui, le courant dominant s’exprime par le slogan «To Europe», et le gouvernement russe n’exclut pas à terme de rejoindre l’Union européenne en instaurant dès à présent des réformes politiques et sociales conformes aux exigences communautaires.

Cette orientation vers l’Europe, que les événements récents et la lutte contre le terrorisme sont de nature à renforcer, s’exprime en Russie par une double revendication envers ses partenaires européens: compréhension et coopération.

Comprendre la Russie: cela veut dire reconnaître son évolution actuelle vers le capitalisme et la société de marché, son adhésion aux valeurs européennes de paix, de liberté et de démocratie facilitée par l’interpénétration traditionnelle entre les cultures russe et européenne. Cela veut dire aussi assimiler le fait qu’elle n’est plus une menace, avec ses dimensions réduites, mais une alliée potentielle face eux défis de l’avenir.

Coopération d’autre part: elle s’appuierait sur une même conception de la politique culturelle, désireuse de concilier unité et diversité, et sur une approche fédéraliste partagée.

Elle s’exprimerait dans la création de liens culturels nombreux, entre la Russie et l’Union européenne elle-même, et pas seulement avec ses membres, mais aussi en mettant sur pied une politique commune de renforcement des liens entre l’Union européenne et les anciennes républiques soviétiques, conjointement avec la Russie, et en associant la Russie à cet effort.

Non moins significative fut l’intervention du représentant de la Catalogne qui, après celui d’un État extérieur, pour le moment, au processus d’intégration européenne, représentait une région à très forte personnalité politique et culturelle au sein d’un État de l’Union, une région qui n’est pas seulement un échelon proche des citoyens mais une réalité constitutive de l’Europe. «En ce sens, la carte de l’Europe des cultures ne coïncide pas avec la carte des États ni avec celle des Régions» a rappelé le président du Parlement de Catalogne. Profondément attaché à la culture catalane, qui représente son identité, M. Rigol, n’entend pas la vivre «comme un réduit de résistance» mais comme la base d’un sentiment d’appartenance à une réalité plus vaste, qui apporte son supplément de richesse, à savoir l’Espagne d’abord, et l’Europe tout autant.

La citoyenneté moderne doit concilier en effet le double besoin d’identité et d’ouverture, l’objectif final étant de faire de chaque européen un citoyen responsable du rôle de l’Europe dans le monde. Par conséquent, la construction européenne est à la fois la condition d’un épanouissement civique et la voie d’accès à une responsabilité mondiale, à laquelle ni une Région repliée sur elle-même, ni un État réducteur des spécificités culturelles ne sauraient prétendre.

Il va de soi que ce sentiment d’appartenance à l’Europe, cette volonté doublée d’un besoin de la construire ensemble, qui provient des sources les plus diverses, appelle des mises en forme structurées. Celles-ci devront être conçues à un double niveau: celui de l’organisation politique de l’Europe, celui de la politique culturelle de l’Union. Aucune opinion – pas même celle du représentant des États-Unis, E. Suleiman que l’on évoquera plus loin – ne s’est prononcée dans un sens différent.

3.La culture joue donc dans la construction européenne un rôle majeur mais contradictoire, en poussant autant vers l’unité que vers la diversité. Mais ce qui ressort de plus remarquable, c’est que les défenseurs de l’une et de l’autre n’appartiennent pas à des camps opposés, ce sont en effet les mêmes qui défendent avec la même force les deux thèses contradictoires – qu’ils ne veulent pas dissocier.

Observons en effet que les adeptes de la diversité culturelle ne se confondent pas avec les gouvernements des États membres, attachés à la défense d’intérêts étroitement nationaux, ni avec les lobbys professionnels, attachés à leurs profits, ni avec les administrations nationales, soucieuses de défendre le pré carré de leurs attributions Ceux-là sont évidemment les tièdes de l’unité.

L’argumentation que les adeptes de la diversité et de l’unité développent est simple et forte: la fin de la diversité serait la fin des cultures et de la civilisation européenne. Comme le dit J. de Decker, «la langue unique débouche inéluctablement sur la pensée unique», car tout conduira à simplifier la langue unique pour la rendre conforme aux compétences de la machine. Et le journaliste suisse J. Pilet va dans le même sens quand il souligne que «l’appauvrissement linguistique est aussi l’appauvrissement de la représentation du monde».

En revanche, «La tour de Babel» nous définit, elle est notre richesse principale «et ceci dès l’origine de notre civilisation, car en occident les grandes textes fondateurs sont des traductions», à la différence d’autres civilisations, celles de l’Inde, de la Chine, du Japon ou du monde arabe, où les textes sacrés sont écrits dans la langue principale de ces civilisations.

La défense des cultures minoritaires au sein de l’Europe n’est donc pas seulement l’affaire de ceux qui s’en réclament de naissance, qui trouveront dans l’Europe une audience qu’ils n’auraient pas eue seuls, comme le montre l’audience aujourd’hui des cinémas portugais, danois ou belge – mais aussi l’affaire de tous. Dans le monde actuel il n’y a pas une seule culture européenne qui ne soit minoritaire y compris celle des grand pays, comme en témoignent les difficultés de leur cinéma ou de leur télévision, P. H. Deleau l’a parfaitement démontré. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que la défense de la diversité est indispensable pour assurer l’originalité de notre civilisation dans le monde, donc sa force d’attraction, mais aussi sa survie pure et simple, en raison des effets pervers de toute formule simplificatrice. Rien ne sépare sur ce terrain l’homme politique catalan, l’écrivain europhile belge, le défenseur français du cinéma européen, l’ancien ministre russe. Et peut-être ce lien entre diversité et unité est-il encore plus vital pour les pays de l’Est de l’Europe, qui ont à retrouver leurs traditions propres, tout en souhaitant participer à la recréation de «l’unité spirituelle de l’Europe» pour reprendre l’analyse du professeur Nasta.

4.Cette civilisation fragmentée, mais poussée dans ses profondeurs vers l’unité, est aujourd’hui une civilisation doublement menacée. Elle est menacée de l’intérieur par l’ina­daptation des institutions et des politiques, au sein des États-Membres comme dans le cadre de l’Union. Elle est menacée de l’extérieur par le modèle américain.

Quatre acteurs majeurs de la création et de la diffusion culturelles: Internet, la télévision, la presse et le cinéma ont été successivement examinés pour évaluer leur rôle dans la construction européenne. Celui-ci s’est chaque fois révélé fort décevant.

Internet? Quelques sites d’information, généralement administratifs. En revanche, aucun site ne sert de support à une action durable avec un objectif à long terme. Ni pour la réflexion, ni pour la communication, ni pour le débat. Car aucune source de financement ni privée, ni publique n’existe pour prendre en charge un tel site susceptible de sélectionner les réseaux déjà créés et de déterminer les croisements possibles. Internet et l’Europe? Une espérance totalement déçue selon le directeur général d’ARTE, M. Rozat, qui fait un diagnostic presque aussi négatif avec les télévisions de service public. Ne parlons pas des privées, quand TF1 vient de fermer son bureau de Berlin.

Les émissions de FR2 sur l’Europe sont rares, véhiculant plus de clichés que d’idées novatrices, et la chaîne consacre de moins en moins de moyens à ce qui touche à l’Europe. Elle suit un mouvement général en Europe où les télévisions se concentrent sur le local et le régional qui font 42% de l’audience. Quant à la fiction télévisuelle européenne, elle disparaît à l’exception de l’Allemagne et de l’Angleterre, alors que la France se consacre essentiellement au cinéma.

ARTE reste exemplaire parce qu’elle est une structure intégrée qui non seulement fait connaître aux Européens les cultures nationales mais qui facilite l’avènement d’un croisement des cultures nationales par des accords d’association professionnels. Un handicap, toutefois, qui est aussi un mauvais signe: ARTE ne reçoit aucun soutien de l’Union européenne.

J. Pilet, directeur du développement du groupe de presse Ringier, fait sur la presse un constat tout aussi accablant. Les agences de presse nationales européennes sont toutes en difficultés financières, l’AFP française, DPA allemande… Il n’existe aucun journal de référence européen, avec une rédaction intégrée composée de journalistes venant de tous les horizons du continent. Dans les rédactions, tout est national, les journalistes, la formation qu’ils ont reçue, les nouvelles qu’ils diffusent et commentent.

Par conséquent, qu’il s’agisse d’Internet, de télévision ou de presse, l’environnement médiatique nécessaire au développement d’une culture plus européenne n’existe pas. Tout le contraire des États-Unis où le produit culturel bénéficie d’un imposant rédactionnel…

Avec P. H. Deleau, créateur de la quinzaine des réalisateurs à Cannes, le signal d’alarme est agité encore plus fort à propos du cinéma.

Quelques chiffres significatifs d’abord. Déficit annuel du cinéma européen vis-à-vis des États-Unis: 6 milliards de $. En Europe: 75% des entrées sont enregistrées pour les films américains, et même 80% pour la grande Europe. En Allemagne, 90% de la recette vient des films américains. Aux États-Unis en revanche, le cinéma étranger fait 2% des recettes dont 1% pour le cinéma français. En France, en une année, on a vu 6 films Italiens sur 110 produits tandis que les Italiens voyaient 8 films français sur 140; 3 films allemands étaient projetés sur les écrans français…

Le cinéma européen ne s’exporte pas et disparaît des salles européennes: voilà ce que révèlent ces chiffres. Le marché est devenu américain. Et de ce fait l’imaginaire européen est aujourd’hui américain. Et derrière l’image, il y a le produit. Voilà le constat. Il rejoint celui de E. Suleiman. Il n’est pas douteux que l’étroitesse des marchés, pour des raisons linguistiques, – revers de la médaille de la richesse culturelle – est à l’origine d’une difficulté majeure de la création et de la diffusion des produits culturels en Europe, qu’il s’agisse de presse, de télévision ou de cinéma.

Au-delà de 50 millions de francs de budget, aucun film n’est amortissable sur un marché national, ce qui fait que les cinéastes européens les plus importants tournent en anglais, comme von Trier et Besson, pour des films dont le budget est de l’ordre de 130 millions de francs. Il en résulte que les groupes européens les plus puissants comme Vivendi ou Bertelsmann travaillent d’abord pour le marché le plus porteur, qui est américain. Et lorsque des groupes français possèdent 40% des salles comme en Angleterre, et parfois plus dans d’autres pays, ils y présentent des films américains.

Il n’y a donc pas d’autres remèdes que les mécanismes publics nationaux ou communautaires qui puissent sauver le cinéma européen. Ils sont très insuffisants.

Les responsables de ces carences? L’aveuglement des gouvernements, leurs rivalités qui les empêchent de réaliser des programmes nationaux coordonnés et des programmes européens harmonisés. La diversité culturelle devient non plus une richesse et un stimulant, mais un facteur paralysant parce qu’il est l’alibi du nationalisme, de l’ignorance, ou d’un tiers-mondisme qui s’exprime absurdement contre la construction européenne alors qu’il devrait lui être lié.

5. La menace exercée par le modèle américain a été traitée, à la demande de la Fondation, par un américain, E. Suleiman, directeur des Études européennes à Princeton, afin d’éviter de prêter le flanc à une accusation d’anti-américanisme.

Pour E. Suleiman, les deux questions suivantes restent à la base des relations entre l’Europe et les USA et sont d’importance cruciale pour la construction européenne.

• Est-ce que l’Amérique fournit réellement un modèle d’organisation de la société, de l’économie, de la culture et lequel?

• Si tel est le cas, quelle chance a le projet européen de construire un modèle autonome qui ne soit pas la copie du modèle américain?

Le modèle américain existe bien. Il repose sur 4 principes:

–la priorité du marché;

–le respect de la liberté;

–le culte de l’efficacité;

–la pratique de la démocratie,

en vue d’aboutir à un seul résultat: la prospérité.

Au cœur de ce modèle, on trouve une conception du service public, selon laquelle Il doit être soumis aux mêmes principes que le secteur privé (ce qui s’appelle «réinventer le gouvernement»).

Il en résulte que le nombre et le rôle des fonctionnaires doit aller en diminuant pour libérer la société, ce qui implique déréglementation, privatisation, décentralisation et encouragement à la compétition.

L’objectif à atteindre consiste à offrir un produit payé par l’impôt qui corresponde au prix du marché.

L’État par conséquent est une entreprise qui fournit des produits à un consommateur, ce qui lui enjoint de motiver, d’évaluer et de récompenser ses serviteurs, généralement placés sous contrat. De leur donner aussi la capacité d’entreprendre, en mettant fin au système hiérarchique pour le remplacer par le travail d’équipe.

Certaines de ces réformes ont été introduites en Europe – sauf en France, seul pays «où le nombre des fonctionnaires augmente à la satisfaction du gouvernement». En tout cas, il est clair pour les Européens que les idées nouvelles et les réformes viennent des U.S.A.

Le second point fort du modèle américain selon E. Suleiman – outre sa conception du service public – réside dans le fait que le métissage américain est transformé en dynamisme et non en communautarisme comme en Europe. Et cela par toute une série de moyens: grâce au système universitaire, à la recherche, à la facilité de créer des entreprises, au refus de préserver des situations acquises, à l’évaluation permanente, à la base de la réussite dans tous les métiers (avocats, journalistes, universitaires, managers, etc.). D’où le dynamisme, la mobilité et le goût du changement de la société américaine.

Ce modèle exaspère une grande partie des élites européennes parce qu’elles y voient l’origine d’une globalisation contestée, d’un rapport de force permanent, et d’une perception divergente de la réalité.

La globalisation? Elle est un fait. L’information, les capitaux, les richesses matérielles et les peuples circulent librement dans le monde. Mais elle est souvent ressentie en Europe comme une forme d’américanisation, voulue et entretenue sans réflexion sur les améliorations possibles, pour vendre produits, langue et culture «made in USA». Et la globalisation est aussi ressentie comme un affaiblissement de l’idée nationale: les présidents de grandes entreprises françaises disent volontiers qu’elles ne sont pas françaises mais internationales.

Les rapports de force? Les E.U., rempart de l’Europe contre le communisme, ont contracté l’habitude de considérer leurs alliés comme leurs protégés. Devenus, depuis la chute du communisme, la première puissance économique et militaire, cette tendance ne s’est pas atténuée: elle a donné lieu du côté américain à des griefs acerbes sur la politique de défense insuffisante des Européens, ce qui leur permettrait de se donner les moyens de mieux concurrencer les produits américains.

Les Européens ont riposté à ce comportement sur le terrain de la morale: débats sur la peine de mort, l’avortement, le libéralisme à outrance, l’environnement dans lesquels la position américaine est jugée sans indulgence. On ne voit donc pas la réalité du même œil.

Et c’est encore plus net sur le plan de la culture. Les américains estiment qu’ils ont un business à défendre. Les films américains dépendent aujourd’hui pour 60% de leur succès à l’étranger, et les programmes de cinéma pour 30%. D’où leur énergie commerciale pour défendre ce marché plus important par ses recettes que celui de l’aéronautique. Cette offensive étant couronnée de succès, elle a eu pour résultat que la culture de masse – ses modes vestimentaires, musicales ou alimentaires – est d’importation américaine. Et notamment chez les jeunes, quoi qu’on pensent les élites.

La conclusion d’E. Suleiman est double:

Les relations Europe-USA portent en elles un fort potentiel de désaccord, et les USA constituent, par leur puissance et leur dynamisme, aussi bien que par leur esprit novateur, un handicap pour l’Europe – et sa construction. Les États-Unis, pense Suleiman, auraient tort de s’en réjouir et les Européens de se complaire dans l’aigreur et le ressentiment.

Le développement de la construction européenne rendrait plus claires, plus saines et plus équilibrées les relations transatlantique. Mais il faudrait que les Européens s’attaquent aux défauts de fonctionnement de l’Union, où les responsabilités ne sont jamais établies, où l’opacité règne en maître, où la bureaucratie l’emporte de loin sur la démocratie.

Cela passe selon Suleiman par l’élaboration d’une Constitution clarifiant les Institutions et leur donnant une efficacité nouvelle, et par des progrès rapides dans l’intégration, qui doit être soigneusement distinguée de la centralisation.

L’intégration peut et doit progresser sans que se créé un «Super État européen»: une telle politique serait alors de nature à réconcilier eurosceptiques et europhiles, les uns voyant l’État nation sauvegardé, les autres voyant la construction européenne progresser.

«Face à l’Amérique de Bush, l’Union européenne a besoin d’être une vraie Union» conclut E. Suleiman. La leçon est limpide: la réponse de l’Europe au défi du modèle américain doit être avant tout une réponse politique.

6.Face à cette situation soigneusement décrite, il restait à élaborer les solutions politiques et culturelles qu’elle requiert, et à préciser la stratégie de la civilisation européenne vis-à-vis du reste du monde.

Toutes ces questions apparurent étroitement liées ensemble, comme l’a dit dans son intervention liminaire Mme Lalumière: «l’organisation politique de l’Europe est indispensable pour défendre notre culture», non seulement à l’OMC, mais partout où il faut parler d’une seule voix. Et il faudra alors que l’Europe s’interroge sur les réformes politiques et la stratégie de développement qu’elle a exportés ou imposés – dans le reste du monde.

La construction européenne, considérée dans l’ordre de la civilisation, se caractérise par un bilan considérable:

–une stratégie de la paix et de la prospérité;

–une stratégie de la liberté (libre circulation des hommes, des capitaux et des biens dans un marché unique doté d’une monnaie unique.);

–une stratégie de la démocratie: État de droit, droits de l’homme, Institutions bâties sur des concepts démocratiques, revendication d’une Constitution;

–une stratégie de solidarité et de rééquilibrage entre régions riches et pauvres.

Ces 4 stratégies sont profondément unitaires à l’échelle du continent. En ce sens, on peut dire que la construction de l’Europe a commencé par la civilisation.

Mais derrière ce bilan très remarquable se profilent quelques problèmes sérieux. La démarche institutionnelle européenne reste inachevée, et les modalités de son progrès font l’objet d’une vive controverse. Zone de libre échange et coopération intergouvernementale? Union politique pourvue des attributs d’une souveraineté déléguée? On est ici à la charnière de l’unité et de la diversité, de la civilisation et des cultures.

Dans la perspective offerte par le sommet de Nice, un courant s’est dessiné au sein du colloque en faveur de la mise en place d’une Constitution européenne, à la fois pour introduire clarté et efficacité dans le fonctionnement de l’Union, mais aussi pour rapprocher les élites et les peuples, qui paraissent diverger de façon de plus en plus inquiétante.

Phénomène grave, car si les élites ont fait l’Europe, les peuples pourraient bien la défaire.

Toutefois des appels à la prudence et à la réflexion se sont fait entendre. D’abord de la part de R. Barre qui a attiré l’attention sur deux risques à éviter:

–le retour en arrière par la réduction des acquis;

–le blocage qui, enregistré sur cette affaire, pourrait se généraliser.

Trois domaines, en revanche, devraient faire l’objet selon lui, d’une attention particulière:

–les droits fondamentaux, éléments essentiels de la culture européenne;

–le principe de subsidiarité;

–l’examen des politiques existantes, pour évaluer ce qui doit être réformé.

En matière institutionnelle, la recherche du consensus reste importante.

D’où la nécessité de peser rigoureusement les équilibres: ce qui s’impose, c’est réduire le nombre des Commissaires y compris avec l’élargissement; très peu retoucher le Conseil, sinon pour simplifier la pondération, sans s’alarmer du fait que l’Allemagne dispose d’un poids légèrement accru par rapport à ses grands partenaires, mais en tout cas éviter le Directoire des grands pays; enfin ne pas accroître pour l’instant les pouvoirs du Parlement, mais unifier la loi électorale qui le gouverne et constituer des listes régionales. Qui sera le moteur à l’avenir? Les pays fondateurs et la Grande-Bretagne, mais sur le long terme.

Reste l’idée d’un noyau dur qui constituerait l’avant-garde, idée qui bénéficie d’un large soutien, à condition que cette avant-garde soit toujours ouverte à ceux qui momentanément n’ont pas voulu ou pas pu en faire partie. R. Barre, sans y être hostile, craint que le projet pour l’instant soit irréaliste. Ce qui n’exclut pas que l’opération soit tentée, comme le suggère, J. Braga de Macedo. Le président du Centre de développement de l’OCDE, ancien ministre des Finances du Portugal, a soutenu en effet que la construction européenne continuerait à se développer conjointement selon deux axes complémentaires: un processus d’inclusion démocratique qui conduirait très lentement à une unification de l’Europe et un processus souple d’accords contractuels spécifiques pour avancer dans certains secteurs, comme on l’a fait avec l’euro.

De ce débat, il ressort une conclusion nette et sans doute sage. Élaborer une Constitution européenne est indispensable, tout en attendre serait une Illusion. Il importe d’envisager un processus évolutif, en gardant à l’esprit la nécessaire conciliation entre les tenants d’un schéma conservateur et ceux qui défendent un schéma réformateur. La solution politique à l’échelle de l’Union est nécessaire; elle n’est pas suffisante.

7.Les solutions de politiques sectorielles sont au moins aussi importantes. Elles sont à la fois complémentaires aux solutions purement politiques et préparatoires à de nouvelles avancées.

Dans la perspective de ce colloque, deux politiques ont été plus particulièrement explorées parce qu’elles sont étroitement liées à la matière étudiée: Il s’agit de l’Europe du droit et de l’Europe de la culture.

La construction européenne dérive du droit. Et par voie de conséquence, elle a crée un droit européen, droit encore partiel, sauf la Convention européenne des droits de l’homme reconnue par l’ensemble des États européens et qui est au dessus d’eux. Ce facteur d’unité est sans exemple dans le monde; la Cour de San José, pour les Amériques, ne compte pas parmi ses parties prenantes deux États considérables, les États-Unis et le Canada.

Poursuivant sa description, J. A. Cremades, avocat aux barreaux de Madrid et de Paris, a montré que l’on était passé d’un droit européen à une dimension européenne dans tous les secteurs du droit. On est parti du droit des affaires pour passer au droit de la famille, et au droit pénal. De même, les acteurs du droit ont des compétences qui dépassent les frontières. C’est le cas des avocats, dont la liberté d’établissement est en bonne voie. C’est aussi le cas des juges. À partir du moment où un juge d’un des pays membres de l’Union peut dire le droit applicable, et que ce droit n’est pas seulement un droit national, c’est une Europe du droit qui s’instaure, allant bien au-delà d’un droit spécial mis en œuvre par une Cour spécialisée.

Cet exemple montre à l’évidence que l’intégration ne passe pas nécessairement par la création d’un Super-État.

L’Europe de la culture en revanche a beaucoup moins su trouver sa voie.

À l’échelle de l’Union, les résultats sont modestes. Les principales avancées – notamment dans le domaine de la sau­vegarde du patrimoine ou de télévision sans frontières – sont liées à des politiques sectorielles autres que la politique culturelle.

Celle-ci, tardivement introduite par le Traité d’Amsterdam (art 151) fait l’objet de décisions prises à l’unanimité et se trouve dotée de moyens très faibles: soit 35 millions d’euros par an pour 5 ans (0,03% du budget communautaire, l’agriculture étant partie prenante pour 45%). Enfin les procédures de codécision nécessaires à l’établissement des programmes et des budgets durent de 18 mois à 2 ans. C’est moins une politique de la culture qu’une politique des verrous culturels.

Ce diagnostic, commun au directeur-général de l’éducation et de la culture, M. Van der Pas, et à J. de Decker, a conduit à rechercher les causes de cette situation. On en a trouvé trois: la crainte des petites nations de voir leur culture engloutie. On a vu que cette crainte s’est révélée vaine et l’Europe est au contraire susceptible de leur donner une audience qu’elles n’auraient jamais atteinte. La seconde raison tient aux objections des États fédéraux, comme l’Allemagne et la Belgique. Ayant refusé la compétence fédérale nationale, ils ne veulent pas d’une super compétence de l’Union. Et pourtant les entités fédérées – laender et régions – doivent bien discuter entre elles pour établir une position vis-à-vis de leurs partenaires européens. Or tuote l’entreprise communautaire étant elle-même de nature fédérale, elle est particulièrement apte à admettre le caractère composite de ses acteurs. Ces réserves des États fédéraux sont donc elles aussi mal fondées.

Reste enfin l’objection de principe – toute politique culturelle est inacceptable. Elle est toujours marquée par le sectarisme des hommes au pouvoir, un sectarisme qui peut aller jusqu’à la dictature, dont l’Histoire ne manque pas d’exemple, fascisme et communisme, Goebbels et Jdanov, une fois de plus confondus. Mais refuser une politique culturelle, démocratique cette fois, n’est-ce pas accepter implicitement une «autre forme d’arbitraire, qui est celui du marché» (J. de Decker )? On assiste alors à l’escalade des investissements et de la que du profit, le contraire de la culture, qui ne crée du neuf à chaque génération qu’en se retrouvant de plain pied avec des œuvres surgies du passé ou de lointaines contrées.

D’où le vœu exprimé en commun par tous les participants: qu’il y ait des programmes culturels d’envergure «programmes phares» (K. van der Pas) conçus en réseau par plusieurs États-membres, selon la technique de la souplesse contractuelle. Théâtres de l’Europe, bibliothèques de l’Europe, Festivals… pourraient être crées si chaque État européen, membre ou candidat, décidait de consacrer 10% de son budget culturel à des actions de partenariat européen.

Dans cet effort global, où les efforts des États membres et de l’Union européenne devraient aussi se coordonner, on a proposé quelques projets.

En matière de télévision, que le thème de l’Europe fasse partie des obligations de Service public, et que l’on fasse monter en puissance Arte en lui donnant expressément une vocation européenne. Comme pour Internet, il n’y a rien à attendre ni de la technique ni du marché, seulement de la volonté politique.

En matière de presse, la création d’une «agence de presse européenne», en fusionnant les réseaux et en développant les ressources serait certainement le meilleur moyen de pousser la presse à ouvrir des ribriques européennes.

Enfin dans le domaine au cinéma, c’est une politique d’ensemble qu’il convient de mener.

D’abord reconquérir le marché intérieur européen en aidant la distribution aujourd’hui déficitaire. Cette mesure doit être accompagnée d’un effort de promotion du cinéma européen en sélectionnant 10 films par an qui bénéficieraient de l’appui d’un «Unifrancefilm européen» chargé d’opérations de promotion, comme un «Festival du film européen en Chine» (Le Sénat américain, lui, classe aussi 10 films para an «monument national»). Les 10 films européens devraient être édités en DVD, financés sur fonds publics, pour que leur diffusion soit assurée dans de larges parties du monde, en Amérique latine notamment. Et c’est enfin l’ensemble du patrimoine cinématographique européen qui doit être d’abord sauvegardé, par la création d’une cinémathèque européenne, et ensuite diffusé, para la programmation de «ciné-clubs» à la télévision, et par l’étude à l’école, comme on le fait pour des pièces de théâtre.

Aucune de ces mesures ne porterait atteinte à la diversité culturelle. Bien au contraire: elles la présupposent et l’entretiennent, mais atténueraient aussi fortement le cloisonnement qui est le noir revers de la diversité culturelle.

8. Pour qu’une politique européenne de la culture se développe, il faut aussi qu’elle trouve des supports ou des partenaires, au-delà de l’Union et des États-membres, et au-delà de ces acteurs, certes essentiels, que sont la presse, la télévision et le cinéma. On a donc brièvement examiné ce que font – ou devraient faire – en matière européenne, les villes, les parlements, les universités, les entreprises, le marché de l’art, et la Société civile en général.

A.Santini, maire d’Issy-les-Moulineaux et fervent adepte des réseaux de villes, plaide pour que l’Union soutienne ces réseaux, forme moderne et adaptée à la construction européenne, qui remplacera les jumelages désormais obsolètes.

C’est ainsi par la combinaison des moyens de l’Union et de ceux des Villes que le maire d’Issy-les-Molineaux estime que devraient être crées ces Institutions culturelles de dimension européenne, théâtres, bibliothèques, festivals –déjà évoquées para de précédents orateurs. À cette fin, une campagne devrait être lancée pour que le moyens financiers consacrés para l’Union à la politique culturelle soient portés à 1% du budget total de l’Union.

Enfin, il appartient à l’Union, selon A. Santini, de terminer l’élaboration du Statut de Fondation européenne pour permettre d’accueillir plus aisément des financements publics et privés en vue de réaliser des actions plus souples que celles qui relèvent des mécanismes de la puissance publique (Union, État, Villes).

Évoquer le rôle des Parlements à propos d’une politique européenne de la culture a surpris. Pourtant, il est clair que les Parlements étant l’expression de la volonté populaire, ayant partout en Europe un poids certes inégal mais néanmoins important vis-à-vis des gouvernements et détenant conjointement le pouvoir budgétaire, il y avait là trois bonnes raisons d’au moins se poser la question. S’y joignait aussi une quatrième raison: après le sommet européen en Nice la question du rôle des Parlements dans l’architecture de l’Europe a été considérée comme prioritaire dans l’agenda des futurs débats. Il y avait donc lieu de s’interroger sur leur rôle dans l’architecture culturelle.

C’est á J. Neirynck, député au Parlement Suisse, professeur à l’école Polytechnique fédérale de Lausanne et écrivain, que l’on a demandé d’évoquer ce sujet, parce que la Suisse, composée de trois cultures européennes, est souvent considérée sinon comme un exemple, du moins comme un sujet de réflexion pour ceux qui travaillent à la construction européenne.

Or l’expérience suisse est exactement à l’image de ce qu’est l’Europe et de ce qu’elle devrait cesser d’être. «Au sein de la culture helvétique coexiste 28 cultures cantonales. Serait-ce le secret bien caché d’une construction européenne réaliste que de refuser toute unification, tout transnationalisme?» Telle est la question de base que pose J. Neirynck. Et pourtant, «nulle part ailleurs qu’en Suisse dans les parlements nationaux ne se trouve mieux incarnée la civilisation européenne sous la forme de trois cultures importantes… et nulle part ailleurs on ne trouve une telle concentration de bilingues français-allemands qui ont décidé de causer seulement entre eux, alors qu’ils pourraient jouer utilement les intermédiaires entre les mondes latin et germanique». Et la conclusion de J. Neirynck s’exprime dans cette constatation: «Nulle part ailleurs ne se manifeste un tel font de refus, comme si l’entrée en Europe signifiait nécessairement la perte de l’identité helvétique»

Les financements sont traités de manière à confirmer le désintérêt du Parlement fédéral suisse pour la culture. Le budget culturel de la Confédération helvétique représente à peinte 0,5% du budget total.

En 1996 la Confédération prenait en charge 18% des dépenses culturelles, les Communes 43% et les Cantons 39%. La Belgique suit la même voie avec un budget culturel fédéral analogue à celui de la Suisse. De ce point de vue, un État centralisé comme la France fait plus: 1% du budget national est consacré à la culture.

J. Neirynck fait observer que la diversité culturelle de l’Europe es double: les cultures européennes se distinguent entre langues et régions, mais elles se distinguent aussi par des status diversifiés: il y a une culture locale, traditionnelle, et celle, plus large, mais d’un passé déjà assimilé, qui vont ensable. D’un autre côté il y a une culture savante, intellectuelle, ésotérique, qui est plutôt la culture contemporaine. Celle-ci est souvent assimilée à la culture des élites, tout comme l’idéologie de la construction européenne. De ce point de vue, il es à craindre qu’une politique culturelle trop largement décentralisée donne la primeur à la culture locale et à l’hostilité à l’Europe. Et pourtant, la Commune reste le lieu idéal «pour développer une politique culturelle européenne», comme le soutenait A. Santini.

Mais il faut pour cela qu’il y ait une double prise de conscience, quasiment une double conversion: celle des Parlements et des collectivités locales, pour mettre en œuvre une politique culturelle qui seule permet de transcender les antagonismes économiques et sociaux, à condition qu’elle soit conçue de manière à équilibrer tradition et novation, réalités locales et réalités européennes, culture et civilisation. En tout cas, à l’heure actuelle, si on devait situer les positions respectives, on pourrait dire que les Parlements nationaux sont à l’arrière-garde; le Parlement européen est plus sensible à ces problèmes et se situe au milieu du peloton; quant aux villes, elles se retrouvent à l’avant-garde.

La contribution des universités, en revanche, se révèle dès à présent tout à fait positive grâce aux programmes européens permettant la mobilité des étudiants et la reconnaissance mutuelle des diplômes. À l’évidence cette politique devrait être généralisée et ses moyens accrus. Les universités toutefois, selon le recteur G. Peces-Barba, devraient jour un rôle non seulement plus important mais décisif. Elles offrent des garanties. Esprit scientifique, «conscience éthique de la vie», anthropocentrisme laïc, les universités sont fondées dans leur esprit sur les meilleures valeurs européennes qu’elles continuent de transmettre. Mais pour jouer pleinement leur rôle, certaines conditions doivent être réunies: intégrer dans les enseignements à tous les niveaux la dimension européenne, assurer la mobilité européenne des enseignants et des étudiant, promouvoir ou défendre l’autonomie des universités et accroître leurs moyens financiers. Tout le monde a approuvé la pertinence de cette prise de position.

Fort important devrait être aussi le rôle des entreprises. Or tel n’est pas le cas sur le plan culturel européen.

La Société Générale de Belgique et son présidente E. Davignon sont exemplaires par l’importance qu’ils accordent au mécénat culturel: 580 000 euros y sont en moyenne annuellement consacrés, pris en diminution du dividende servi aux actionnaires. Or que constate-t-on quand M. Poncelet nous présente leur action? 7 sur 9 des projet retenus son consacrés à la culture belge (Musée Horta, exposition Delvaux, Magritte, Ensor, forêt de Soignes, Crypte de la Cathédrale de Bruxelles, concerts, hôpital Erasme), 1 à des fouilles archéologiques en Syrie, et 1 seul à destination européenne. Il s’agit de financer des bourses permettant des échanges entre étudiants belges de l’université de Louvain et étudiants français de l’université de Paris-I. Une société pionnière toutefois, car si l’on manque d’informations précises sur le mécénat européen des entreprises, quelques sondages semblent indiquer qu’il reste très faible.

Les entreprises privilégient l’humanitaire, les recherches scientifiques proches de leurs activités, ou les initiatives, notamment sur des sites Internet, leur permettant de défendre leur stratégie sans trop paraître à visage découvert. Quant à d’autres entreprises, et malheureusement de plus en plus, elles considèrent qu’elles doivent créer des richesses et se limiter à assurer la vie et le progrès de leur entreprise. C’est Louis Schweitzer, président de Renault, qui a mieux exprimé que personne cette tendance en ces termes: «Le mécénat n’est pas dans nos projets. Nous ne finançons pas des actions dont nous ne voyons pas un bénéfice immédiat pour notre entreprise».

Cette attitude, que la Fondation a souvent enregistrée dans la phase préparatoire du colloque, est dangereuse. Car elle prive la culture européenne d’une dimension essentielle, où excelle le modèle américain. On y voit que l’entreprise est non seulement un partenaire financier, mais aussi qu’elle est un remarquable producteur d’idées, de réflexions, de recherches sur les mécanismes économiques et financiers, sociaux, juridiques en liaison avec leurs expériences. C’est très important. Les capacités créatrices des entreprises sont mal exploitées en Europe, en grande partie par leur faute. Et l’isolement de l’entreprise dans le seul contexte du retour sur investissement ne la prémunit pas pour autant des erreurs stratégiques, des investissements mal calculés, et de l’aveuglement sur le changement des goûts de leur clientèle. Là aussi une prise de conscience s’avère indispensable: l’Europe ne se fera pas sans ses entreprises.

Quant au marché de l’art, il est très atomisé, et en Europe, il est marqué par un nationalisme et un protectionnisme qui vont croissant dans des législations nationales nullement coordonnées. Les grandes maisons de ventes aux enchères – qui représentent environ 15% du marché global de l’art – ont une connaissance particulièrement affinée de ce marché, et Simon de Pury, président de «Pury et Luxembourg» en a bien montré la logique.

Jusqu’en 1950, Paris était le premier marché de l’art au monde. Dans les années 60, Londres a supplanté Paris en raison d’une politique restrictive des autorités françaises: les grandes sociétés étrangères de ventes aux enchères n’avaient pas le droit d’exercer sur le territoire métropolitain. Aujourd’hui, le premier rôle est tenu par New York car il n’existe aux États-Unis aucune restriction à l’importation et à l’exportation des œuvres d’art. L’uniformisation du droit de suite dans le cadre de l’Union européenne, sur les œuvres créées par des artistes morts depuis moins de 70 ans, est de nature également, souligne S. de Pury, à renchérir le prix des œuvres mises en vente, d’où la tendance chez les collectionneurs à se réfugier sur les marchés américains ou suisses qui ignorent ce droit. Sans doute cette politique protège-t-elle le patrimoine européen, mais elle est aussi source de fraudes et on doit observer que les foyers de création sont également ceux des grands marchés de l’art, comme Londres et New York ou Seattle pour les nouvelles technologies, ou les pays dont les artistes vendent sur ces marchés, comme les allemands. Il faudra un jour se poser la question: l’Europe veut-elle être un musée? ou un actif foyer de création? Et si elle veut être l’un et l’autre, elle aurait intérêt à avoir une législation mieux étudiée.

Reste enfin la Société civile en général, en dehors de ses acteurs spécifiques que l’on vient de recenser. Selon Mme Manna, directeur du Censis de Rome, la société civile européenne est marquée par trois phénomènes principaux:

• La production audiovisuelle crée l’imaginaire des sociétés contemporaines, et cette production est marquée par le poids des logiques économiques et commerciales;

• Le rôle des intellectuels a considérablement diminué au profit de groupes associatifs qui sont désormais les vecteurs de l’information;

• La fracture numérique est susceptible aussi de rejeter une partie de la population tenue à l’écart dans une opposition renforcée à ceux qui seront perçus comme une élite et à leurs valeurs.

Dès lors, que demander à la Société civile?

• De produire des innovations culturelles en s’appropriant les nouvelles technologies de la communication, et en inventant les modes de fonctionnement d’une société plus complexe, plus individuelle, plus exigeante.

• D’inventer de nouveaux rapports entre les sphères publi­ques et privées.

• De promouvoir des réseaux de fondations et de «pépinières culturelles» qui seront de nature à renouveler idées, perception, modes de communication et d’organisation.

Que ressort-il de ces analyses dans tous ces secteurs qui sont concernés à des titres divers par notre recherche? Qu’il faut à la fois une prise de conscience et une volonté, des moyens aussi, mais qui ne sont pas inaccessibles si les sources sont suffisamment diversifiées. Rien d’insurmontable, en un mot, pour inventer le modèle culturel européen équilibrant l’américain, sans l’imiter ni le maudire.

9. Et pourtant, il n’est pas évident que même si ces condition sont réunies, le modèle européen puisse éviter le naufrage. Car ce modèle, il ne suffit pas de le sauvegarder, de le recomposer et de l’offrir – encore faut-il qu’il soit reçu et partagé par les Européens. Sinon à quoi servirait-il?

C’est cette ultime question que le philosophe, écrivain et musicologue A. Tubeuf a soulevée. Elle est évidemment fondamentale. Elle conduit à approfondir des thèmes déjà abordés, et nous amène à une ultime prise de conscience.

A. Tubeuf part d’un constat indiscutable. Ce qui a fait la force et la permanence du modèle de civilisation européenne résidait dans le fait qu’il se perpétuait par un mode de transmission particulier, qui était la lecture et la méditation qu’elle suscite. Et pas seulement depuis Gutenberg, mais déjà chez les grecs et les romains. Lecture et attention méditative procuraient à la fois l’information et sa critique, et par conséquent, elles apportaient une armature intellectuelle et morale. L’exemple parfait, c’est Montaigne dans sa librairie.

Aujourd’hui, ce ressort essentiel, le mode de transmission, s’est dégradé parce que l’on a perdu de vue sa valeur propre. Le culte de l’image a remplacé celui de la lecture; l’attention instantanée a supplanté l’attention prolongée. Nous sommes donc de mieux en mieux informés, mais de moins en moins équipés pour hiérarchiser l’information. Ce phénomène est tout à fait frappant pour ceux qui enseignent la jeunesse.

On a oublié que la télévision n’est pas un des beaux-arts. Elle est un mode d’acheminement, un accès facile dont on dispose chez soi. Internet de même: c’est un outil fantastique qui facilite la communication. Mais cultures et civilisation sont en dehors d’eux et préalables à eux. À ne se limiter qu’à eux, on aboutit – si le médium est le message – à la banalisation et à la superficialisation de tout. La maladie actuelle de la culture et de la société.

Ce propos ne revient pas à faire le procès de la technologie moderne, bien au contraire, mais à la remettre à sa place. L’écran de télévision peut nous permettre d’accéder à d’excellents films, et en ce sens le cinéma est comme le livre. Il y a de grands films indispensables à la formation de notre imaginaire, comme il y a de grands livres. Mais il faut être éduqué pour tirer du cinéma un bénéfice culturel. Et discerner le cinéma qui est à cours d’imaginaire, qui se contente de dupliquer la réalité que l’on retrouve à la télévision, et qui fournit un produit disparu au bout de quelques mois. Les mauvais films rejoignant les mauvais livres écrits n’importe comment, où l’auteur et le signataire n’ont en commun que l’argent qu’ils échangent.

Non moins que l’écran de télévision bien utilisé, le disque fut aussi un apport considérable: il a éduqué l’oreille et la mémoire, parce qu’il exigeait concentration et attention.

Ce qu’il faut craindre, en revanche, c’est le bruit qui rend sourd et l’image qui rend aveugle. Par accoutumance à la banalité. On entend, mais il n’y a plus d’écoute. La vue demeure, mais le regard disparaît.

Les politiques culturelles actuelles ne constituent guère un remède à cette maladie. On s’est donné beaucoup de mal pour faciliter l’accès du plus grand nombre à l’opéra, ou théâtre, au concert, au cinéma, aux expositions… Excellent projet. Mais en même temps, ce peuple à qui on les offrait était de moins en moins en état de les recevoir. On lui donnait des cultures, mais on avait oublié de lui apporter la civilisation. On lui distribuait des musiques, nées du rythme et de la danse, sans lui avoir fait découvrir la musique, qui est l’apprentissage de l’oreille. Comme si la culture musicale passait par les pieds avant l’oreille… La culture sans la civilisation cela donne, au sens historique du terme, les barbares.

Cette dégradation du mode de transmission du modèle européen aboutit à sa mutilation. Elle a des conséquences très graves sur la société et sur la vie politique. De plus en plus, et sans que l’on réagisse, le langage des valeurs et la vie politique divergent, et divorcent totalement; les concepts de République, de Démocratie, de Liberté, d’Égalité, de Fraternité finissent par recouvrir des réalités qui sont leur exact opposé. La vie politique devient un jeu de masques alimentant tous les cynismes. Il en résulte des sociétés politiquement mortes parce que culturellement éteintes: il suffit d’observer combien certaines sociétés, comme la française, sont incapables de se renouveler, de renouveler leurs idées, leurs pratiques ou leur personnel politique. Sauf lorsqu’intervient un cataclysme.

Il ne s’agit pas simplement de réforme dans un secteur, l’éducation ou la culture. Il faut refaire la Cité pour retrouver le modèle culturel. Et pour cela redonner aux mots leur sens, et ne pas consulter n’importe qui sur n’importe quoi qui le traitera n’importe comment. Retrouver une société soucieuse d’exactitude, de précision, de respect mutuel, sous l’égide d’une loi qui protège tous et chacun. À condition qu’elle soit la même pour tous, sans évoquer cette étrangeté: le droit à la différence, qui n’est pas autre chose que la négation du droit. Et le début du communautarisme.

Il faut revenir à la vérité profonde de l’ère des Lumières. Pour que l’homme soit autonome, maître de lui et de son destin d’homme libre, il faut réunir deux conditions: l’éducation et la vertu. Qui sont et doivent être inséparables. Un homme cultivé est un homme initié. Et il ne s’agit pas de l’initiation à quelques codes mondains, comme voudrait le faire croire une sotte dénonciation de l’élitisme, mais une initiation que l’on s’administre à soi-même dans le parcours d’une éducation. L’homme moderne a inventé le zapping: il veut tout voir, tout savoir, faire la fête et ne rien apprendre. C’est ainsi que l’on porte un coup fatal à une civilisation.

Faire l’Europe doit être l’occasion de repenser la cité et simultanément de corriger quelques dérives qui ruinent le modèle politique et culturel dont nous avons hérité, pour le transmettre, et, si possible, l’améliorer. Les hommes qui en sont convaincus sauront-ils se rassembler? Le pourront-ils? Sauront-ils faire partager leur conviction?

À l’évidence, les enjeux bien compris de la construction européenne, de la rénovation de la vie politique et de la vitalité de notre modèle culturel sont identiques. Par les voies les plus diverses, on retrouve cette vérité fondamentale.

10. Les relations de la civilisation occidentale et des autres civilisations constituaient la dernière et épineuse question qui se posait. Selon la réponse fournie, c’est le comportement et la politique de l’Union européenne vis-à-vis des pays porteurs d’une autre civilisation qui étaient en jeu. Il va de soi que l’attentat du 11 Septembre sur le World Trade Center a donné à la réflexion sur ce thème une intensité dramatique et une actualité évidentes.

La réflexion s’est déroulée en deux temps. Comment interpréter les attitudes du monde musulman vis-à-vis de la civilisation occidentale, et plus particulièrement européenne? Ce point a été surtout traité par G. Kepel, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, et spécialiste du monde musulman. Dans quelle mesure la civilisation européenne peut-elle se considérer comme universelle et quelles conclusions faut-il en tirer? Cette seconde question a été analysée par le Père Toccoli et le professeur Lutz-Bachmann.

Le, monde musulman n’est pas homogène, et il est l’objet d’influences très diverses qui l’animent et le fragmentent. En ce sens, «le monde musulman est poreux» selon Gilles Kepel.

Les élites musulmanes modernistes ont adopté des méthodes occidentales, et parfois même les mécanismes de la démocratie. Il ne s’agit pourtant que d’un habillage: l’arbitraire et le fait du prince demeurent.

Enfin, on ne saurait parler de la montée en puissance des mouvements radicaux, en ce sens que partout où ils ont tenté de prendre le pouvoir, ils ont échoué: ni l’Égypte, après l’assassinat de Sadate, ni le Soudan, ni l’Algérie, ni le Pakistan n’ont basculé dans l’orbite des radicaux fondamentalistes. En Afghanistan, c’est une guerre étrangère, doublée d’une guerre civile, qui dure depuis vingt ans dans un des États les plus archaïques du monde, et pourtant les talibans n’ont jamais maîtrisé l’ensemble du territoire.

Cette triple caractéristique du monde musulman, porosité, fait du prince, échec de la prise de pouvoir des radicaux, complétée par la grande frustration engendrée par le spectacle de la prospérité occidentale, conduit à des conclusions nuancées.

L’attentat du 11 Septembre, manifestation de haine contre le symbole de la civilisation occidentale, est sans doute avant tout une expression spectaculaire de la faiblesse du mouvement terroriste incapable de s’imposer par la présence sociale et par la prise du pouvoir.

Quant aux citoyens européens islamisés, leur comportement et leur évolution ne sont pas de nature à nourrir le pessimisme. Les principes et la pratique de la vie démocratique ont fini par imposer leur marques sur la grande majorité des musulmans d’Europe. Ils comprennent que seul un régime démocratique leur offre une chance d’intégration, d’ascension sociale et éventuellement de jouer un rôle politique, que les régimes de leur pays ne leur offrent pas. Par conséquent, si on ne laisse pas les populations musulmanes être seulement l’objet des lois du marché, mais qu’on leur ouvre pleinement l’accès aux valeurs européennes, ces populations auront toute leur place dans notre société. La réponse de G. Kepel est donc claire et pragmatique: soyons nous-mêmes, avec nos valeurs, et nous serons choisis par la population musulmane, ce qui est une première réponse à l’hypothèse d’un choc des civilisations.

Le Père Toccoli a commencé par resituer les relations de l’Occident avec l’Islam dans l’Histoire. Selon lui, la perte progressive d’influence de l’Islam depuis le xiiie siècle – depuis la reconquista espagnole – a suscité l’émotion, l’inquiétude, et finalement la haine, le jour où il est apparu que la modernité occidentale était insensible au sort des plus démunis, nombreux chez les musulmans. «On ne réfute pas un modèle, on le hait… On ne cherche pas sa conversion, mais sa destruction.»

Porté par son triomphe sur le communisme, convaincu de l’universalisme de sa pensée démocrate libérale, l’Occident a cru que les autres civilisations devaient adopter ses valeurs. Cette attitude va provoquer une réaction en chaîne, et c’est la religion, et non la politique des gouvernements arabes, qui va faire émerger une identité extrémiste qui dépasse les États et qui servira de ferment au terrorisme. Progressivement, la civilisation Occidentale, surtout dans sa forme américaine, s’aliénait le peuple du Coran (1 milliard d’individus) et le monde de l’Extrême-Orient (2 milliards).

Comment caractériser l’évolution de cette civilisation? Par la dramatisation de la guerre économique, et la dérive vers un monde où l’on glorifie la réussite financière, où reculent les interdits, où monte en puissance la corruption.

Le Monde occidental relègue la politique à la remorque du pouvoir médiatique et les deux sont eux-mêmes à la remorque du pouvoir économique dont la toute puissance est renforcée par les nouvelles technologies informatiques.

Entre cette civilisation et l’Islam radical, il est évident que la seule relation possible est la guerre et la haine.

D’autres tendances toutefois se font jour. Père Toccoli constate un mouvement universel de lutte des citoyens contre la raison d’État, qui crée une solidarité globale d’intérêts entre les ressortissants des différents pays du monde. Un fond d’humanité s’exprime partout, revendiquant la liberté, la tolérance mutuelle, et la vigilance face à ce qui détruit l’humain dans l’homme où que ce soit, dans les différentes formes de culture. La solution pour l’Europe consiste à s’unir très vite pour jeter les bases une démocratie et d’un modèle social qui puissent susciter une adhésion mondiale.

Par conséquent, le respect des autres civilisations ne consiste pas à rester sans opinion, mais à comprendre les autres et à développer l’esprit de tolérance, – sans renoncer à s’affirmer. Une anthropologie bien menée permet d’aller très loin dans la compréhension des autres. Ils veulent comme nous être ce qu’ils sont. Acceptons-le, mais défendons l’universalité d’une valeur que nous avons privilégiée, sans être seuls à l’avoir inventée, le respect des droits individuels, sociaux et politiques de la personne humaine. Il ne s’agit pas de les imposer par la force, mais de les défendre par la force s’ils sont attaqués, ce qui légitime l’emploi de cette force pour réprimer le terrorisme. Mais il importe toujours de mettre en œuvre une action politique ou juridique proportionnée, pour obtenir que cette valeur de respect des droits fasse l’objet d’une reconnaissance universelle. Cette conclusion elle aussi est claire: soyons lucides sur nos dérives, soyons fermes sur nos valeurs démocratiques, et soyons tolérants jusqu’à ce qu’on soit parvenu à susciter une adhésion des autres à cette valeur qu’à des titres divers ils portent aussi en eux.

Le rôle de la culture dans la construction européenne est omniprésent, ce qui obscurcit la réflexion et complique l’action. L’Europe a fabriqué au cours des siècles une civilisation qui porte en elle irréductiblement l’unité et la diversité. Choisir l’un des deux versants est aussi irréaliste que dangereux. Maintenir ces deux exigences de manière balancée conduit à construire une Europe politique avec ses Institutions démocratiques, à pratiquer une intégration croissante mais en rejetant toute tentation de créer un Super-État. Et conduit tout autant à inventer une politique européenne de la culture dans laquelle interviennent toujours plusieurs acteurs, l’Union, les États, les Villes, les Régions, les Fondations etc. L’objectif consiste à sauvegarder et à diffuser à l’échelle de l’Europe le patrimoine de tous et la création de chacun: en ce sens, l’unité sauvegardera la diversité. Pour atteindre cet objectif, il faut développer une politique adéquate de l’Union et coordonner partiellement les politiques nationales. Créer de nouvelles Institutions et moderniser dans le sens européen celles qui existent. Mais aussi et surtout faire prendre conscience des enjeux, pour la collectivité dans son ensemble et pour chaque acteur en particulier, au sein de la Société civile, afin que tous les acteurs jouent à leur place le rôle qui leur incombe. Alors se dégagera un modèle européen autonome, porteur de ses valeurs et de son destin, qui aura pour vocation non pas de l’imposer, mais de susciter l’adhésion universelle à ce qu’il est, étant entendu que l’Europe ne saurait exister sans se préoccuper du monde, et que le monde ne trouvera son harmonie que dans une confrontation tolérante avec l’Europe.

P.S. Un projet de déclaration finale a été soumis aux participants du colloque. Ils l’ont adoptée sous la forme ci-jointe.

I. La culture et l’organisation politique de l’Europe.

Mme C. Lalumière, vice-présidente du Parlement européen.

M.R. Barre, ancien Premier ministre de France, ancien vice-président de la Commission européenne.

M.J. de Decker, membre de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique. Président du Centre belge de l’Institut international du théâtre.

Pr M. Nasta, Chercheur à l’ULB de Bruxelles et professeur à l’université de Cluj (Roumanie).

M. A. Santini, ancien ministre. Maire d’Issy-les-Moulineaux.

II. La construction européenne et les acteurs de la politique culturelle.

M.K. van der Pas, directeur Général pour l’Éducation et la culture de l’Union européenne.

M.J. Rozat, directeur Général de ARTE.

M.J. Pilet, ex-rédacteur en chef de l’HEBDO (Suisse). directeur du développement du groupe de presse Ringier.

M.P.¤H. Deleau, ancien directeur de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

Mme le professeur E. Manna, directeur du CENSIS de Rome.

M.S. de Pury, président de «De Pury et Luxembourg».

M. Braga de Macedo, ancien ministre des Finances du Portugal. Président du Centre de développement de l’O.C.D.E.

III. L’Europe, sa civilisation et le reste du monde

Pr.M. Lutz-Bachmann, philosophe, université de Francfort.

M. Rigol, président du Parlement de Catalogne.

M.A. Tubeuf, philosophe et musicologue.

M.E. Suleiman, directeur des Études européennes de l’université de Princeton.

M.A. Adamichine, ancien vice-président et ministre de la Culture de Russie.

M.J. Neirynck, conseiller national, Parlement suisse.

Me J.A. Cremades, avocat aux barreaux de Madrid et de Paris.

Père V.P. Toccoli, salésien de Dom Bosco.

Pr G. Kepel, professeur à l’Institut d’Études politiques de Paris.

M.G. Peces-Barba, recteur de l’université Carlos III de Madrid. Ancien président des Cortes d’Espagne. Président du colloque.

1. L’Europe a créé une civilisation qui lui donne son unité, et des cultures qui lui assurent sa diversité.

2. Cette civilisation a inspiré les fondements et les finalités de la construction européenne.

3. Les fondements de la construction européenne sont constitués par des choix irrévocables et constamment réaffirmés qui comportent:

–une stratégie de la paix et de la prospérité;

–une stratégie de la liberté;

–une stratégie de la démocratie;

–une stratégie de solidarité et de rééquilibrage entre régions riches et pauvres.

4. Les finalités de la construction européenne déterminent son organisation interne et ses relations avec le reste du monde. Dans cette perspective:

–l’Union constitue entre les citoyens et les États d’Europe une Communauté de destin librement acceptée en vue d’assurer la continuité et le progrès de leur civilisation;

–l’Union a pour objectif une organisation politique fondée sur une Constitution qui codifie les pouvoirs de l’Union, qui règle la subsidiarité des institutions, qui définit les droits et les devoirs de la citoyenneté européenne;

–l’Union a pour mission d’assurer la paix interne et de défendre ses frontières, qui sont destinées à englober le Continent tout entier, à l’exception dans la période actuelle, de la Russie et de la Turquie;

–l’Union a également pour but d’acquérir la capacité de nouer avec les différentes parties du monde un partenariat pour maintenir la paix et créer une prospérité croissante et partagée.

5.L’Europe de la culture donne ses principes à l’Europe politique et n’est étrangère à aucune des grandes politiques de l’Union, qu’elle soit de nature économique, sociale, ou financière.

6.Les cultures d’Europe sont l’expression de la vitalité et de la liberté des nations européennes.

7.L’Europe de la culture a pour mission d’offrir à tous les Européens un accès à leur civilisation commune et à leur culture nationale, de donner une impulsion à ces cultures tout en facilitant la communication entre elles, et d’agir pour que les citoyens européens soient les acteurs du développement de l’une et des autres.

8.L’Europe de la culture se développe grâce à une politique qui respecte la subsidiarité des Institutions et les initiatives de la Société civile.

9.La subsidiarité culturelle, qui détermine le rôle de chaque partenaire: l’Union, les États, les Régions et les Villes, doit être guidée par les principes de convergence et de cohésion, dans les programmes et les financements, seul moyen d’assurer la cohérence d’une politique respectueuse à la fois de l’unité et de la diversité de l’Europe.

Ce principe trouvera sa consécration dans l’obligation pour toute Institution culturelle nationale de consacrer 10% de son budget à des opérations transnationales européennes.

10.Dans le cadre de la subsidiarité, l’Union a pour mission d’encourager, de créer, de financer ou de développer:

a)Des projets culturels transnationaux et durables, c’est-à-dire répétés, sinon même permanents avec les mêmes acteurs;

b)Des réseaux culturels impliquant des villes ou des régions, ou les deux ensembles;

c)Des Institutions et des événements de dimension européenne (bibliothèques, théâtres, musées, festivals);

d)Des «Fondations culturelles» de statut européen dont le règlement est à adopter;

e)Des Fonds spécialisés pour aider la création cinématographiques et multimédia en Europe.

Ces actions sont décidées par les Instances compétentes de l’Union à la majorité qualifiée.

11.Les États membres concentreront leurs moyens sur leur patrimoine culturel et sur les Institutions de culture vivante (troupes de théâtre, orchestres, conservatoires, salles d’exposition).

Ils favoriseront les moyens de diffusion de masse pour tout ce qui concerne le patrimoine européen, et les télévisions de service public seront liées par des obligations satisfaisant le même objectif.

Les États membres contribueront par leurs initiatives et leurs moyens à la création des institutions de dimension européenne.

Ils veilleront dans les programmes scolaires et universitaires à enseigner les arts et les traditions des autres cultures européennes, à favoriser le multilinguisme, à stimuler les échanges intraeuropéens et à organiser l’équivalence systématique des diplômes.

12.Les régions et les villes créeront entre elles des réseaux européens pour développer leur coopération et faciliter la circulation des œuvres, des artistes et des publics, notamment des jeunes.

Les régions et les villes faciliteront par tous les moyens l’utilisation des nouvelles technologies de la communication pour permettre aux citoyens européens de s’informer, de s’éduquer, de se distraire, et de confronter leurs opinions.

13.La Société civile, sans qui les Institutions ne sont qu’une mécanique inefficace, sera à la fois le moteur et le bénéficiaire de l’Europe de la culture.

Les différents partenaires de l’Union doivent faciliter et accompagner les initiatives de la Société civile et notamment:

–des universités, dont le potentiel créateur est sous-exploité;

–des entreprises, beaucoup trop indifférentes à leur environnement socio-culturel;

–des syndicats, qui doivent poursuivre leur effort pour intégrer le monde du travail dans le contexte plus large d’une société européenne en cours de formation;

–du citoyen enfin, à qui dans le cadre de ses organisations et en lui facilitant l’accès à tous les moyens modernes, on doit permettre de s’exprimer.

14. L’Europe de la culture aura le souci de développer spécialement les liens et les échanges avec les régions du monde imprégnées de notre civilisation commune, comme les Amériques et l’Afrique.

Un «Observatoire européen des civilisations» sera créé pour permettre débats, échanges, et informations concernant les civilisations non-européennes.